Chapitre 107 La loi d’amour.
Le 4 novembre 1826, c’est-à-dire le jour de sa dernière fête, Charles X avait encore appelé deux prêtres aux fonctions de ministres d’État : le duc de Clermont-Tonnerre, archevêque de Toulouse ; M. de Latil, archevêque de Reims.
Les évêques ultramontains pouvaient donc relever la tête et prendre le haut du pavé. M. de Latil, leur interprète près de Charles X, commença, à peine installé au ministère, à exciter le roi contre la presse. La loi de 1822, déjà si injuste et si rigoureuse, fut déclarée insuffisante ; et, oubliant la promesse qu’il avait faite en arrivant au trône, promesse saluée de tant d’acclamations, Charles X autorisa les ateliers de Montrouge et de Saint-Acheul à forger une loi qui eût tous les résultats de la censure sans en porter le nom, et qui fût plus gênante encore pour les imprimeurs que pour les écrivains.
On voulait, cette fois, tout briser d’un coup, la pensée et son instrument. Ainsi, par exemple, une des dispositions de cette loi voulait que tous les écrits de vingt feuilles et au-dessous fussent déposés, les uns cinq jours, les autres dix jours avant la publication. Si cette formalité n’était pas remplie, l’édition était supprimée et l’imprimeur condamné à une amende de trois mille francs. Les imprimeurs devenaient, par conséquent, censeurs des ouvrages qu’ils imprimaient. La responsabilité pesait également sur les propriétaires de journaux : les pénalités étaient exorbitantes ; les amendes étaient portées à cinq mille, à dix mille, à vingt mille francs !
Ce fut M. de Peyronnet, garde des sceaux, ministre de la justice, qui, après la discussion de l’adresse, fut chargé du périlleux honneur de présenter à la chambre des députés cette loi, qui attentait en même temps à tous les droits de l’intelligence humaine et à l’existence d’un million de citoyens. Aussi, lorsque, le lendemain, les dispositions du projet de loi furent connues dans Paris, il s’éleva de tous les points de la capitale un hourra d’indignation qui, trois jours après, était répété sur tous les points de la France.
On sentit qu’à l’instant même une terrible et implacable fermentation venait d’entrer dans les esprits.
De cette fermentation naquit un incident qui doit naturellement trouver sa place dans ce livre, destiné, comme un miroir – mais comme un miroir qui garde l’empreinte des objets –, destiné, disons-nous, comme un miroir, à refléter les événements évanouis.
Cet incident fut suscité par M. Lacretelle, membre de l’Académie française. Cette estimable institution, en fille bien élevée qu’elle est, fait si rarement parler d’elle, que nous saisissons avec empressement l’occasion de révéler son existence en 1827 ; elle est peut-être morte depuis, mais un fait sera acquis à l’histoire, c’est qu’en 1827, elle vivait encore.
M. Lacretelle, frappé des plus vives craintes, non seulement pour la liberté, mais pour la Restauration elle-même, proposa à l’Académie française d’adresser, soit au roi, son protecteur, soit aux deux chambres, une réclamation énergique contre un projet de loi flétrissant pour les lettres, désastreux dans l’ordre politique. Il avait concerté cette démarche avec M. Villemain. La majorité de l’Académie était loin d’être hostile au gouvernement ; bien au contraire ; les vrais amis du roi étaient peut-être plutôt là qu’ailleurs ; et ce fut sans aucun esprit de malveillance que l’assemblée prit feu sur cette motion, qui touchait de si près à l’harmonie et à l’indépendance des lettres.
Le jour fut fixé, à l’instant même, pour une réunion où tous les membres seraient appelés. À l’ouverture de la séance, on lut ou plutôt on essaya de lire une lettre de M. de Quélen, archevêque de Paris et membre de l’Académie ; le zèle de ce prélat pour les libertés nationales s’était fort ralenti, comme on a pu en juger d’après le passage de son mandement que nous avons cité plus haut, et, dans sa lettre, il allait jusqu’à manifester la crainte qu’une simple supplique au roi ne fût punie par la dissolution de l’illustre corps auquel il avait l’honneur d’appartenir.
Cet excès d’alarmes choqua vivement l’assemblée, qui décida, sur la demande de M. Villemain, que la lecture de la lettre de M. de Quélen serait discontinuée.
Les nombreux griefs contre le projet de loi furent articulés avec force, discutés avec sagacité, envisagés avec profondeur par MM. de Chateaubriand, de Ségur, Villemain, Andrieux, Lemercier, Lacretelle, Parseval-Grandmaison, Duval et Jouy, qui appartenaient cependant à des nuances d’opinion bien différentes. M. Michaud, l’auteur de l’Histoire des Croisades, parla dans le même sens, quoique son zèle monarchique fût attesté par la rédaction de la Quotidienne, et mieux encore par de nombreuses persécutions essuyées sous le gouvernement de l’empereur. Bref, ce projet de loi ne trouva que des apologistes timides, embarrassés, qui bientôt en abandonnèrent la défense, se bornant à représenter l’inconvenance et même l’inconstitutionnalité de la supplique. – La motion de M. Lacretelle n’en fut pas moins adoptée, à la majorité de dix-sept voix contre neuf. MM. de Châteaubriand, Villemain et Lacretelle furent nommés rédacteurs de la pétition.
Les révérends pères de Montrouge, instruits de ce qui se passait, cherchèrent de quel coup ils pouvaient frapper les académiciens. Chateaubriand était invulnérable, ayant été successivement dépouillé de tous ses emplois ; mais Villemain et Lacretelle étaient professeurs à la faculté des lettres. – Le 18 janvier parut au Moniteur une ordonnance qui révoquait de leurs fonctions : Villemain, maître des requêtes au conseil d’État, Michaud, lecteur du roi, et Lacretelle, censeur dramatique. Ce coup d’État en miniature n’avait étonné personne ; on s’attendait dès lors à voir Villemain et Lacretelle, révoqués des fonctions qu’ils occupaient dans l’Université, aller grossir le cortège de ces illustres disgraciés que l’on appelait Royer-Collard, Guizot, Cousin, Poinsot.
Le roi – ce pauvre roi chasseur et dévot – était tellement aveuglé par ses étranges éblouisseurs, qu’il oubliait que tous ces royalistes disgraciés n’élevaient la voix contre les descendants de Ravaillac que par amour pour Henri IV !
Mais, en échange de la disgrâce accomplie, en prévision de celle qui les attendait, les trois académiciens reçurent, dans la séance même du 18, les félicitations et les embrassements de toute l’illustre compagnie. M. Villemain fut particulièrement l’objet d’une ovation méritée ; sans autre patrimoine que son talent, les yeux tellement affaiblis, qu’on le tenait déjà pour aveugle et qu’il en était réduit à dicter, M. Villemain perdait plus que les autres en perdant sa place : il perdait son pain, celui de sa femme et de ses enfants. Mais il est vrai qu’il commençait cette grande réputation d’honnête homme, de cœur loyal et d’esprit élevé qu’il a su garder jusqu’à ce jour, et qui lui sera fidèle jusqu’à sa mort.
À son entrée dans la salle de l’Institut, tout le monde se souvint de Houdard de la Motte, aveugle, frappé brutalement par un homme qu’il avait heurté en passant.
— Ah ! monsieur, avait dit le poète, vous allez bien vous repentir de votre vivacité : je suis aveugle ! Le gouvernement avait frappé aussi brutalement que le passant ; seulement, il ne se repentait pas.
Ces destitutions n’arrêtèrent point le projet de supplique. – En revanche, le projet de supplique n’arrêta point le projet de loi.
M. de Peyronnet fit défendre ou défendit lui-même son projet de loi dans le Moniteur ; il appela cette œuvre, qu’aurait pu revendiquer un tribunal d’inquisition, une loi d’amour, nom qui resta et qui restera à cette loi. C’était parfois un esprit des plus folâtre que celui du collègue de M. de Villèle.
La supplique de l’Académie ne fut pas le seul acte de protestation contre la loi d’amour. Tous les imprimeurs de France se réunirent pour pétitionner. Royer-Collard, ancien directeur de la librairie, déposa à la Chambre leur pétition : elle était couverte de deux cent vingt-trois signatures.
Au reste, cette loi, loi de colère et de vengeance, commençait à porter ses fruits. Dès les premiers jours de la discussion, les travaux s’étaient arrêtés dans les imprimeries, dans les papeteries, dans les fonderies de caractères ; toute commande avait cessé ; la librairie était aux abois.
Le nombre des imprimeries avait été limité pour Paris à quatre-vingts ; mais, outre celles qui manquaient d’ouvrage continu, plusieurs brevets venaient d’être retirés par le ministère. En vain les imprimeurs annonçaient de tous côtés la vente de leurs brevets, nul acquéreur ne se présentait ; personne n’osait plus s’aventurer dans une industrie réduite désormais à craindre, non seulement les pertes et les faillites, mais encore les amendes, les spoliations, les violences, les emprisonnements.
Jamais haine plus féroce, jamais plus barbare colère n’avait éclaté depuis ce grand incendiaire qu’on appelait Omar. Encore celui-ci avait-il pour excuse de ne brûler que les livres passés, tandis que les Omars de 1827 prétendaient à la destruction des livres à venir.
Les hommes les plus dévoués à la Restauration, ceux qui avaient donné le plus de gages à la cause royale, qui avaient montré le plus de dévouement à la famille des Bourbons, exprimaient hautement et avec tristesse leur désappointement de la conduite du ministère, et déploraient les conséquences fatales de ce système d’oppression.
Beaucoup de familles, alarmées de voir l’éducation soumise entièrement à ce vent qui soufflait de Saint-Acheul et de Montrouge, retiraient leurs enfants des pensions et des collèges, et, autant que la chose leur était possible, les faisaient élever près d’elles, aimant mieux une instruction moins étendue peut-être, mais à coup sûr plus morale.
Il se demandait, ce malheureux peuple de France, qui payait annuellement plus d’un milliard d’impôts, qui se saignait pour fournir à tous les services publics, qui ne désirait que pouvoir se livrer en paix au développement de son industrie et de son intelligence, il se demandait ce qu’il avait pour être traité ainsi, menacé dans ses droits, blessé dans ses intérêts, humilié dans sa fierté, et cela, par quelques hommes sortis à peine et avec peine de leur obscurité native, qui ne justifiaient leurs prétentions par aucun talent, par aucune vertu, par aucune capacité, et qui n’avaient absolument de force que celle qu’ils empruntaient d’une faction odieuse à la France, tyrannique en Espagne, ridicule partout ailleurs !
Et ce qu’il y avait d’étrange et surtout d’injuste en tout cela, c’est que le ministère, unique auteur des agitations et des mécontentements qui se manifestaient, en prenait prétexte pour solliciter des lois bien plutôt propres à irriter qu’à calmer les esprits ; c’était la presse que le ministère accusait d’un état de choses dont lui seul était coupable, et les ministres n’avaient d’autres arguments à adresser à leurs adversaires que celui qu’ils avaient opposé aux trois académiciens destitués : « Vous êtes les ennemis du gouvernement ! »
Au reste, l’armée – l’ancienne du moins, la vraie, celle qui avait combattu, vaincu, conquis le monde –, l’armée n’était pas mieux traitée que la littérature ; et le bon plaisir des ligueurs de Montrouge et de Saint-Acheul ne se contentait pas de destituer les académiciens, il dépouillait les maréchaux de France des titres que l’empereur leur avait donnés ; et, dans le salon de l’ambassadeur d’Autriche, M. d’Apponi, malgré l’article de la Charte qui disait : « La noblesse ancienne reprend ses titres, la noblesse nouvelle conserve les anciens » ; malgré cet article, dans le salon de M. d’Apponi, d’illustres capitaines s’étaient entendu refuser leurs titres de ducs et de princes par le laquais chargé de les annoncer.
Cette insulte avait produit deux effets pareils, l’un sur un jurisconsulte, l’autre sur un poète. Le jurisconsulte, M. Dupin aîné, dans une lettre adressée au Constitutionnel, s’était vivement élevé contre le déni fait aux illustrations impériales. Le journal de M. Corbière donnait pleine raison à l’Autriche, proclamant que les généraux français étaient légitimement déchus de leurs titres, et que l’ambassadeur de M. de Metternich avait parfaitement le droit de les leur refuser. Le poète, M. Victor Hugo – fils, comme il l’a dit lui-même, d’un père lorrain et d’une mère vendéenne – avait, jusque-là, compté dans les phalanges royalistes ; mais, à l’injure faite à cette noble armée dont il était un des enfants, il s’était avancé comme les héros antiques qui sortaient du front de bataille pour accepter ou proposer un défi, et avait jeté son gant aux provocateurs. Trois jours après la soirée de l’ambassadeur d’Autriche, parut l’Ode à la Colonne.
C’était donc une guerre à mort, déclarée sous toutes les formes à l’intelligence, à l’esprit humain, aux lois, aux sciences, aux lettres, aux industries. Étrange époque que celle où Rousseau n’aurait pas pu être électeur, et où Cuvier ne pouvait pas être juré !
Enfin, tout ce qui tendait à améliorer les hommes, à épurer le goût, à servir le progrès, à encourager l’art, à développer la science ; tout ce qui avait pour but de faire faire un pas de plus à la civilisation était prohibé, méprisé, honni ! L’art d’aveugler les peuples était, pour ces noirs législateurs, le secret de gouverner.
Mais, si le gouvernement défendait la lecture, en revanche il encourageait les tripots, les loteries, les maisons de jeu ; et, quand un journal lui criait : « Vous favorisez le mal ; vous donnez à l’ouvrier, non seulement la faculté, mais encore la tentation de dilapider le fruit de son travail ! » le gouvernement répondait : « Vous me calomniez ! je suis la moralité même ; et la preuve, c’est que les règlements de ma police interdisent l’accès des maisons de jeu aux jeunes gens âgés de moins de vingt et un ans ; c’est qu’il est défendu de jouer moins de deux francs à la fois ; c’est qu’il n’est pas permis d’entrer, ni en blouse ni en veste ; par conséquent, les ouvriers et les artisans sont préservés. Lisez donc mes règlements, si vous ne les avez pas lus, ou, si vous les avez mal lus, relisez-les ! »
C’était parfaitement vrai, et ces règlements de police existaient effectivement ; mais le gouvernement ne disait pas que lui-même avait trouvé le moyen d’éluder ces règlements protecteurs. Il était défendu d’entrer dans les maisons de jeu avant l’âge de vingt et un ans ; mais à quel signe reconnaissait-on l’âge ? À la barbe ; or, le perruquier voisin posait des moustaches et des favoris qui faisaient à l’instant même d’un enfant de seize ans un jeune homme majeur ! Il était défendu de jouer moins de deux francs ; mais quatre malheureux se cotisaient pour avoir le droit de perdre chacun les pauvres dix sous qui eussent, pendant tout un jour, donné du pain à leur famille ! Il n’était point permis de pénétrer en blouse ni en veste dans les tripots ; mais les administrateurs des jeux avaient établi un vestiaire où l’artisan échangeait sa veste contre un habit, et l’ouvrier sa blouse contre une redingote.
Que dites-vous de ce gouvernement moral, vous qui relisez avec étonnement toutes ces choses oubliées ? Vous dites, comme nous, que jamais n’avait été poussé plus loin l’embauchage de la démoralisation !
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