‹ Les Mohicans de Paris Tome IIIChapitre 51 sur 70 · Chapitre 135 Pourquoi le rossignol ne chantait pas.

Chapitre 135 Pourquoi le rossignol ne chantait pas.

Le fantôme continuait de s’approcher. Il passa à trois pas de Salvator et vint s’asseoir sur le banc. Un instant, Salvator put croire que c’était l’ombre de ce corps que quelque crime inconnu tenait couché à ses pieds.

Cependant, il avait entendu un bruit de pas, et une ombre n’eût point assez pesé pour briser les branches sèches, pour faire résonner les feuilles mortes.

C’était donc, non pas un fantôme, mais une jeune fille. Seulement, comment une jeune fille errait-elle à minuit dans un parc et venait-elle ainsi seule s’asseoir sur un banc ? Un rayon de lune éclaira la promeneuse nocturne, et, sur ce rayon, son regard sembla monter au ciel. Salvator put voir son visage : il lui était complètement inconnu. C’était celui d’une enfant de seize ans, aux yeux d’azur, aux cheveux blonds, au teint plein de jeunesse et de fraîcheur ; ses yeux, dirigés vers le ciel, avaient la fixité de l’extase. Il sembla seulement à Salvator que des larmes silencieuses coulaient sur ses joues.

En effet, à cette heure-là, les heureux dorment.

Roland, qui comprenait que ce n’était point là un ennemi bien à craindre, s’était adouci. Salvator regardait avec plus d’étonnement que d’inquiétude. Tout à coup, un nom prononcé dans le lointain passa dans l’air.

La jeune fille tressaillit et pencha la tête du côté du château. Salvator sentit un frisson passer sous la peau de Roland. Il comprit que le chien allait faire entendre un grondement. Il se rapprocha de lui, et, à son oreille :

— Silence, Roland ! dit-il.

Un second appel fit dresser la jeune fille sur ses pieds.

Salvator ne put s’empêcher de se soulever de terre. Il lui avait semblé entendre prononcer le nom de Mina.

Au bout de cinq minutes, pendant lesquelles la jeune fille, Salvator et le chien demeurèrent tous trois aussi immobiles que des statues, on entendit distinctement le nom de Mina jeté au vent par une voix d’homme.

Salvator porta sa main à son front, en laissant, malgré lui, échapper une exclamation de surprise.

Roland releva ses lèvres d’une façon menaçante ; mais Salvator, lui appuyant la main sur la tête, le força d’allonger son cou sur ses deux pattes, lui répétant le mot silence ! avec cette intonation prolongée et sifflante que les animaux comprennent si bien.

Sans doute que, si toute l’attention de la jeune fille n’avait pas été portée sur un autre point, elle eût compris qu’il se passait quelque chose d’étrange à côté d’elle.

On entendit le bruit d’un pas pressé qui se rapprochait.

Un instant, la jeune fille parut avoir l’intention de s’élancer dans le bois pour s’y cacher ou fuir ; mais elle secoua la tête comme si elle se disait elle-même : « Inutile ! » et elle se rassit.

Une exclamation annonça qu’elle était découverte.

Alors, d’un pas rapide, un jeune homme passa dans l’allée, et Salvator reconnut le cavalier qu’il avait vu passer au moment où il enjambait le mur.

— Oh ! Providence, murmura-t-il, si s’était elle !

— Mina !… Ah ! c’est vous, enfin ! dit le jeune homme. Comment êtes-vous dehors à cette heure, seule au milieu du bois, à l’endroit le plus épais, le plus sauvage du parc ?

— Et vous-même, monsieur, comment êtes-vous à cette heure dans cette maison, demanda la jeune fille, lorsqu’il était convenu que vous ne viendriez jamais la nuit ?

— Mina, pardonnez-moi ! Je n’ai pu résister au désir de vous voir. Si vous saviez comme je vous aime !

La jeune fille ne répondit point.

— Dites-moi, Mina, n’aurez-vous pas pitié de moi ? Cet amour insensé, j’en conviens, mais invincible, ne trouvera-t-il pas grâce à vos yeux ? Sans m’aimer encore, ne me haïssez-vous pas moins ?

La jeune fille garda le silence.

— Est-il possible que deux cœurs battent près l’un de l’autre, Mina, l’un d’un si grand amour, l’autre d’une si grande haine ?

Le jeune homme voulut prendre la main de Mina.

— Vous savez qu’il est convenu encore, monsieur Lorédan, que vous ne me toucherez jamais, dit-elle en retirant sa main et en reculant sur le banc, où le jeune homme n’osa pas s’asseoir.

— Mais, enfin, reprit-il, visiblement dominé par cette glaciale dignité, dites-moi pourquoi je vous trouve ici ?

— Vous voulez que je vous le dise ?

— Je vous en supplie.

— Eh bien, écoutez, et vous verrez que je n’ai rien à craindre de vous, puisque, quand vous manquez à votre promesse, le ciel m’envoie ses avertissements.

— Je vous écoute, Mina.

— J’étais couchée, je dormais… Aussi vrai que je vous vois dans ce moment-ci debout devant moi, je vous vis ouvrir la porte de ma chambre avec une double clef et entrer ; je me réveillai, j’étais seule ; mais je me dis que vous alliez venir. Je me levai, je m’habillai, je sortis dans le parc, et je suis venue m’asseoir sur ce banc.

— Mina, impossible…

— Est-il vrai, dites-moi, que vous soyez entré dans ma chambre avec une double clef ?

— Mina, pardonnez-moi !

— Je n’ai rien à vous pardonner. Vous me retenez ici malgré moi ; j’y reste parce que, si je fuyais, vous l’avez dit, la liberté et la vie de Justin sont menacés. Mais vous savez aussi à quelles conditions je reste. Eh bien ! vous avez manqué à ces conditions, monsieur !

— Mina, il est impossible que vous ayez pu deviner que j’étais en route pour venir ici… prévoir que j’allais entrer…

— Je l’ai cependant deviné, monsieur, je l’ai cependant prévu ; et cela vous a épargné un remords éternel, si tant est que vous puissiez avoir un remords.

— Que voulez-vous dire ?

— Qu’en vous voyant entrer dans ma chambre, je me serais tuée avec ce couteau.

Et elle tira de sa poitrine une lame fine et aiguë, cachée dans une gaine de ciseaux. Le jeune homme frappa du pied avec impatience.

— Ah ! oui, dit Mina, je comprends, il est cruel, n’est-ce pas ? d’être riche, tout-puissant, de plier le Code à son caprice, de pouvoir disposer de la liberté et de la vie d’un innocent, quand on est criminel, soi, et de se dire : « Je peux tout cela, et je ne peux pas empêcher cette petite fille de se tuer si je la déshonore ! »

— Oh ! je vous en empêcherai bien, cependant.

— Vous m’en empêcherez, vous ?

— Oui, moi !

Et le jeune homme, d’un mouvement rapide, saisit la main dont Mina tenait le couteau.

— En m’arrachant cette arme ? dit Mina. Eh bien ! mais cette arme n’est qu’un moyen de mort ; ce moyen ôté, il m’en restera dix autres. N’y a-t-il pas l’étang qui est en face du château ? ne serai-je pas toujours libre de monter au second étage et de me jeter par la fenêtre sur les dalles du perron ? Oh ! mon honneur est bien gardé, je vous jure ; car il est sous la garde de la mort.

— Mina, vous ne ferez pas ce que vous dites !

— Aussi vrai que je vous hais, aussi vrai que je vous déteste, aussi vrai que je vous méprise, aussi vrai que j’aime Justin, aussi vrai que je n’aimerai jamais que lui, je me tuerai, monsieur, au jour, à l’heure, à la minute où je ne serai plus digne de reparaître devant lui ! Après cela, vous êtes libre de me garder ici tant qu’il vous plaira.

— Soit ! dit le jeune homme, dont Salvator entendit les dents grincer les unes contre les autres, nous verrons qui se lassera le premier.

— Ce sera, à coup sûr, celui avec lequel Dieu n’est pas, répondit la jeune fille.

— Dieu !… murmura le jeune homme. Dieu ! toujours Dieu !

— Oui, je sais qu’il y a des gens qui n’y croient pas ou qui font semblant de ne pas y croire, à Dieu ; et, si vous aviez le malheur d’être un de ces hommes-là, monsieur, je vous dirais : « À ce rayon de lune qui nous éclaire tous deux, regardez-moi, moi l’opprimée, moi la prisonnière, moi l’esclave ; eh bien ! c’est moi qui suis calme et croyante, et c’est vous qui êtes plein de doute et de colère. Il y a donc un Dieu, puisque ce Dieu permet que je sois tranquille et que vous soyez agité. »

— Mina, dit le jeune homme en se jetant à ses genoux, vous avez raison, il faut croire au Dieu qui vous a faite. Il ne me manque qu’une chose pour y croire, c’est votre amour. Aimez-moi et j’y croirai.

La jeune fille se leva et fit un pas en arrière pour s’éloigner de Lorédan.

— Le jour où je vous aimerai, dit-elle, c’est que je n’y croirai plus, puisque je préférerai à l’honneur et à la loyauté la trahison et le crime.

— Mina, dit le jeune homme en se relevant et en affectant un calme qui était évidemment loin de lui, je vois bien qu’il faut que je sois le plus raisonnable des deux ; prenez mon bras, et rentrons.

— Tant que vous serez dans ce château, je ne rentrerai pas, monsieur.

— Mina, je vous jure qu’aussitôt que vous serez rentrée, je partirai.

— Partez d’abord, je rentrerai ensuite.

— Vous serez cause que je me porterai à quelque extrémité ! s’écria le jeune homme.

— Ici, à la face de Dieu, dit Mina en montrant le ciel, vous n’oserez pas.

— Eh bien ! je m’en vais, puisque vous me chassez : mais c’est vous qui me rappellerez, Mina !

Mina sourit dédaigneusement.

— Adieu, Mina !… Ah ! si Justin est perdu, ne vous en prenez qu’à vous !

— Justin est, comme moi, sous la garde de Dieu, et les méchants ne peuvent pas plus contre lui qu’ils ne peuvent contre moi.

— C’est ce que nous verrons… Adieu, Mina ! Et le jeune homme s’éloigna rapidement en poussant une espèce de rugissement de colère. Au bout de dix pas, il s’arrêta et se retourna pour voir si Mina ne le rappellerait point. Mina, debout, immobile, n’avait même pas daigné répondre à son adieu.

Il fit un geste de menace et disparut.

Le fort venait de se briser contre le faible.

Mina le regarda s’éloigner sans faire un mouvement ; mais, quand elle l’eut perdu de vue, quand le bruit de ses pas se fut éteint dans l’éloignement, quand elle se crut bien seule et abandonnée à sa faiblesse, sans doute le sentiment de cette faiblesse se présenta à son esprit, car elle se laissa retomber sur le banc, comme anéantie, et ses larmes, contenues pendant toute cette scène par le sentiment de sa dignité, jaillirent impétueusement.

— Mon Dieu ! s’écria-t-elle en élevant d’un mouvement désespéré ses deux bras au ciel, mon Dieu ! n’étendrez-vous pas la main sur moi, votre main miséricordieuse ? Oh ! mon Dieu ! vous le savez, ce n’est point pour moi, ce n’est point pour ma vie que je vous implore, mais c’est pour celui que j’aime. Disposez de votre humble servante, mais grâce pour Justin ; la mort ou une existence de douleurs pour moi, mais sauvez Justin ! Seigneur ! Seigneur ! ajouta-t-elle en se laissant glisser de son banc et en tombant à genoux, Seigneur, écoutez-moi ! Seigneur, répondez-moi !

Puis, avec un sanglot déchirant :

— Hélas ! hélas ! êtes-vous donc trop loin pour m’entendre ?

— Non, Mina, dit Salvator d’une voix douce et vibrante à la fois, il vous a entendu, et il m’envoie à votre secours.

— Grand Dieu ! s’écria Mina en se relevant épouvantée et prête à fuir ; qui est là et qui me parle ?

— Un ami de Justin. N’ayez pas peur, Mina !

Mais, malgré les paroles rassurantes qu’elle venait d’entendre, Mina poussa un cri d’effroi en voyant sortir du massif cet homme accompagné d’un chien de la grandeur démesurée des animaux de l’Apocalypse, et qui se prétendait l’envoyé de Dieu et l’ami de Justin.

C’était véritablement une apparition fantastique, et la jeune fille, cherchant vainement à se l’expliquer, jeta ses deux mains sur ses yeux et courba la tête en murmurant :

— Oh ! qui que vous soyez, soyez le bienvenu ! Tout, tout, tout, plutôt que d’appartenir à cet infâme !

Et, maintenant, le lecteur s’explique pourquoi le rossignol ne chantait pas dans un parc où se passaient de si terribles choses.

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