‹ Les Mohicans de Paris Tome IIIChapitre 52 sur 70 · Chapitre 136 Explications.

Chapitre 136 Explications.

Le premier mouvement de Mina, on l’a vu, et la chose est facile à comprendre, avait été tout à l’effroi ; mais, en entendant la voix douce et sympathique de Salvator, en comprenant qu’il s’était arrêté à trois pas d’elle et demeurait là, n’osant avancer, de peur de redoubler sa terreur, elle laissa doucement tomber les mains dont elle s’était voilé le visage, et, ses yeux ayant échangé un regard avec ceux de Salvator, elle comprit qu’ainsi que l’avait dit le jeune homme, là était le salut.

Certaine alors d’avoir affaire à un ami, ce fut elle qui franchit la distance qui les séparait encore.

— Ne craignez rien, mademoiselle, dit Salvator.

— Vous voyez bien que je ne crains rien, monsieur, puisque c’est moi qui viens à vous.

— Et vous avez raison, car vous n’avez jamais eu d’ami meilleur, plus tendre, plus dévoué que moi.

— Un ami ! voilà la seconde fois que vous prononcez ce nom, monsieur, et, cependant, je ne vous connais pas.

— C’est vrai, mademoiselle ; mais, dans un instant, vous me connaîtrez…

— D’abord, dit Mina en interrompant Salvator, y a-t-il longtemps que vous êtes là ?

— J’y étais déjà lorsque vous vîntes vous asseoir sur ce banc.

— Alors, vous avez entendu ?…

— Tout ! C’est ce que vous désirez savoir avant de me répondre, n’est-ce pas ?

— Oui.

— Eh bien ! croyez que je n’ai pas perdu un mot de ce que vous a dit M. Lorédan de Valgeneuse, pas un mot de ce que vous lui avez répondu, et que mon admiration pour vous et mon mépris pour lui ont grandi en mesure égale.

— Maintenant, monsieur, encore une question.

— Vous désirez savoir comment je me trouve ici, sans doute ?

— Non, monsieur… J’ai foi en ce Dieu que j’invoquais quand vous m’êtes apparu, et je crois que c’est la Providence qui vous a placé sur mon chemin. Non – la jeune fille jeta un regard de curiosité sur le costume de chasseur que portait le jeune homme et qui n’accusait aucun rang social –, non ; je voulais vous demander seulement à qui j’ai l’honneur de parler.

— À quoi bon vous dire qui je suis ? Je suis une énigme dont le mot est aux mains de la Providence. Quant à mon nom, je vous dirai celui sous lequel on me connaît. Je m’appelle Salvator ; acceptez ce nom comme de bon augure, il veut dire Sauveur.

— Salvator ! répéta la jeune fille. Un beau nom, dans lequel je me fie.

— Il y en a un autre auquel vous vous fieriez bien davantage.

— Vous l’avez déjà prononcé une fois, n’est-ce pas ? Celui de Justin ?

— Oui.

— Vous connaissez donc Justin, monsieur ?

— À quatre heures de l’après-midi, j’étais encore près de lui.

— Oh ! monsieur, il m’aime toujours, j’espère ?

— Il vous adore !

— Pauvre Justin, et il est bien malheureux sans doute ?

— Il est au désespoir.

— Oui ; mais vous lui direz que vous m’avez vue, n’est-ce pas ? vous lui direz que je l’aime toujours, que je n’aime que lui, que je n’aimerai jamais que lui, et que je mourrai plutôt que d’appartenir à un autre.

— Je lui dirai ce que j’ai vu et entendu ; mais écoutez : nous devons profiter de cette étrange combinaison d’événements qui, à l’heure même où je poursuis la trace d’un crime, me conduit à un autre, comme si se croisaient les réseaux infâmes du meurtre et du rapt. Il n’y a pas un instant à perdre ; la nuit s’avance. Vous avez mille choses à me dire, à me raconter, qu’il est important que je sache, qu’il est important que Justin sache lui-même.

Mina fit un mouvement.

— Or, je commencerai, moi, pour que vous ne conserviez aucun doute, et vous ne parlerez que quand vous saurez à qui s’adressent vos paroles.

— Monsieur, c’est inutile !

— J’ai à vous parler de Justin.

— Oh ! alors je vous écoute.

Et Mina s’assit sur le banc, faisant près d’elle à Salvator cette place que Lorédan avait tant ambitionnée et n’avait pu obtenir.

Brésil eût bien voulu retourner vers le massif, mais un ordre impérieux de Salvator le fit coucher à ses pieds et à ceux de Mina.

— Soyez le bienvenu, monsieur, vous qui venez de la part de cet ange de bonté qu’on appelle Justin. Répétez-moi bien, n’est-ce pas, tout ce qu’il a dit, tout ce qu’il a fait quand il ne m’a plus trouvée à Versailles.

— Tout, vous saurez tout, répondit Salvator en serrant doucement et fraternellement la main que Mina lui tendait, et qu’elle ne songea pas plus à tirer de ses mains qu’il ne songea, lui, à la lui rendre.

Alors Salvator lui raconta mot à mot le drame au dénouement duquel nous avons assisté ; comment, conduits par les sons du violoncelle, lui et Jean Robert, chez le maître d’école, ils lui avaient offert leur dévouement ; comment, en sortant de chez lui, ils avaient rencontré Babolin ; comment celui-ci apportait une lettre ; comment cette lettre annonçait l’enlèvement de Mina ; comment, alors, Justin et Jean Robert s’étaient rendus chez la Brocante, tandis que lui, Salvator, courait à la police et emmenait M. Jackal à Versailles. Il détailla à Mina, de manière à ce que celle-ci ne conservât aucun doute sur la part qu’avait prise le narrateur à cette expédition, et la distribution du pensionnat de madame Desmarets, et l’intérieur de la chambre de la jeune fille, et le plan du jardin par lequel elle avait été enlevée, et plus d’une fois il sentit frissonner d’effroi la main de Mina, qui, plus d’une fois aussi, trembla de pudeur au récit de ses secrets dévoilés.

Puis, lorsque Salvator fut entré dans les moindres détails des démarches qu’il avait faites pour retrouver Mina, démarches jusqu’alors inutiles ; lorsqu’il lui eut dit la tristesse et l’obscurité de cet intérieur, dont la joie et la lumière s’étaient envolées, et qui était réduit à la mère, au frère et à la sœur, il écouta à son tour, car c’était à Mina de parler et de rendre à Salvator narration pour narration.

Au moment où Mina ouvrait la bouche pour commencer, Salvator l’arrêta par une dernière recommandation.

— Surtout, lui dit-il, chère fiancée de mon Justin, chère sœur de mon âme, n’oubliez aucun des détails de votre enlèvement ; tout est important à savoir, vous le comprenez bien. Nous luttons contre un ennemi qui a pour lui les deux choses qui font l’impunité ici-bas, la richesse et la puissance.

— Oh ! soyez tranquille, répondit Mina, je vivrais cent ans que je me souviendrais des moindres épisodes de cette terrible nuit, comme je m’en souvenais le lendemain matin, comme je m’en souviens aujourd’hui.

— J’écoute.

— J’avais passé toute la soirée avec Suzanne de Valgeneuse, elle assise dans un fauteuil au pied de mon lit, moi un peu souffrante et couchée sur mon lit, enveloppée d’un grand peignoir ; nous parlions de Justin ; le temps passait vite.

« Nous entendîmes sonner onze heures. Je fis l’observation à Suzanne qu’il était déjà bien tard, et qu’il serait temps de nous séparer.

« – Es-tu donc si pressée de dormir ? me dit-elle. Quant à moi, je n’en ai aucune envie. Causons.

« En effet, elle paraissait agitée, fiévreuse ; elle écoutait, prêtant l’oreille au moindre bruit ; elle regardait du côté de la fenêtre comme si son regard eût voulu voir dans le jardin ou à travers le double rideau. Deux ou trois fois je lui demandai :

« – Qu’as-tu donc ?

« – Moi ? Rien, répondit-elle chaque fois. »

— Je ne m’étais donc pas trompé, interrompit Salvator.

— Qu’aviez-vous pensé, mon ami ?

— Qu’elle était du complot.

— À force de penser à son agitation, j’ai fini par le croire aussi, dit Mina. Enfin, à minuit moins un quart, elle se leva en me disant :

« – Ne ferme point ta porte, ma chère Mina : si je ne puis dormir, ce qui est probable, je reviendrai.

« Elle m’embrassa et sortit… Je sentis ses lèvres frissonner au moment où elles touchèrent mon front.

— Baiser de trahison, lèvres de Judas ! murmura Salvator.

— Je n’avais pas envie de dormir non plus, mais je désirais être seule…

— Pour relire les lettres de Justin, n’est-ce pas ? dit Salvator.

— Oui !… Qui vous a dit cela ? demanda Mina en rougissant.

— Nous les avons trouvées éparses sur votre lit et à terre.

— Oh ! mes lettres, mes chères lettres ! dit Mina ; que sont-elles devenues ?

— Soyez tranquille, c’est Justin qui les a.

— Oh ! que je voudrais les avoir, moi, et combien elles me manquent ici !

— Vous les aurez !

— Merci, mon frère, dit Mina en serrant la main de Salvator.

Elle continua :

— Je lisais donc ces chères lettres lorsque minuit sonna ; je songeai qu’il était temps de me déshabiller et de me coucher. Mais, au moment même où je faisais cette réflexion, il me sembla entendre des pas dans le corridor allant de l’escalier au jardin : je pensai que c’était Suzanne qui revenait. Les pas dépassèrent ma porte ; leur bruit s’éteignit.

« – Est-ce toi, Suzanne ? demandai-je.

« Rien ne répondit.

« Je crus alors entendre tirer les verrous de la porte du jardin, et cette porte tourner sur ses gonds ! – Jamais personne n’allait, la nuit venue, dans ce jardin sombre, immense et donnant sur une ruelle déserte. – Le chuchotement de plusieurs voix arriva jusqu’à moi ; je me soulevai sur mon lit et prêtai l’oreille, toute frémissante : j’entendais mon cœur battre violemment…

« En ce moment, la bougie pétilla et s’assombrit, comme on dit qu’il arrive parfois lorsqu’elle va éclairer un malheur.

« Mes yeux étaient fixés sur la porte ; je n’avais qu’un pas à faire pour tourner la clef et pousser le verrou : je laissai glisser à terre une de mes jambes. Il me semblait qu’extérieurement une main cherchait le bouton de ma porte ! Je m’élançai ; mais, au moment où, du bout des doigts, j’allais pousser le verrou, la porte s’ouvrit violemment, rejetant ma main en arrière ; et, dans la pénombre du corridor, j’aperçus deux hommes masqués ! – Plus loin, derrière eux, comme un fantôme, je vis se glisser une femme.

« Je jetai un cri, un seul. Je me sentis prise à bras-le-corps ; une main s’appuya sur ma bouche… J’entendis que l’on refermait ma porte en dedans, et que l’on repoussait les verrous ; puis, au lieu de la main, ce fut un mouchoir que l’on étendit sur mes lèvres et que l’on serra si fortement, qu’il m’était devenu impossible de respirer… Je fis ma prière : je crus que j’allais mourir étouffée !…

— Pauvre enfant, murmura Salvator.

— Je battis l’air de mes bras ; mais une main vigoureuse les saisit, les ramena derrière mon dos, et me lia les poignets avec un mouchoir. Dès le premier choc, soit par hasard, soit à dessein, la bougie avait été éteinte. J’entendis qu’on tirait les rideaux et qu’on ouvrait la fenêtre. Une sensation de fraîcheur vint jusqu’à moi ; l’obscurité de ma chambre s’éclaircit un peu : j’aperçus, à travers le cadre de la croisée, les arbres noirs et le ciel brumeux. Un troisième homme masqué attendait près de la fenêtre, en dehors, dans le jardin. Je sentis qu’un de ceux qui m’avaient saisie me soulevait entre ses bras, et me passait de l’intérieur à l’extérieur.

« – La voilà ! dit-il.

« – Il me semble qu’elle a crié ? dit l’homme du jardin.

« – Oui ; mais personne n’a entendu, ou, si l’on a entendu, et si l’on vient, la demoiselle est sur l’escalier : elle dira qu’elle a fait un faux pas, que le pied lui a tourné, et que la douleur lui a arraché un cri.

« Ce mot, la demoiselle, me rappela cette femme que j’avais cru voir. Alors le premier soupçon que Suzanne était complice de mon enlèvement et qu’un des hommes masqués était son frère passa comme un éclair dans mon esprit. Si cela était, je n’avais plus rien à craindre pour ma vie ; mais gagnerais-je quelque chose à sauver ma vie ?

« Pendant ce temps-là, j’étais emportée à travers le jardin ; celui qui m’emportait s’arrêta au pied d’un mur, au somment duquel était appuyée une échelle. Je me sentis enlevée par-dessus ce mur, et il me sembla que trois personnes réunies opéraient cette dangereuse translation.

« Une seconde échelle était dressée de l’autre côté du mur ; une voiture stationnait au bas de l’échelle.

« Je reconnus cette ruelle déserte qui longeait le jardin.

« On me descendit avec les mêmes précautions qu’on m’avait montée. Un des hommes entra dans la voiture avant moi ; les deux autres m’y poussèrent. Mon compagnon de voyage me fit asseoir sur la banquette du fond en me disant :

« – Ne craignez rien ; on ne vous veut pas de mal.

« Un des deux hommes restés en dehors referma la portière ; l’autre dit au cocher :

« – Où vous savez !

« La voiture partit au galop. – Dans ces quelques mots : “Ne craignez rien, on ne vous veut pas de mal,” j’avais reconnu la voix du frère de Suzanne, du comte Lorédan de Valgeneuse…

— Oui, dit Salvator, de celui qui était là tout à l’heure, à qui j’aurais pu si facilement loger une balle dans la tête ! Mais je ne suis pas assassin, moi… Continuez, Mina.

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