Chapitre 137 La route.
— Aussitôt que nous fûmes hors de Versailles, reprit la jeune fille, le comte de Valgeneuse dénoua le mouchoir qui me couvrait la bouche et celui qui nouait mes mains. J’avais les lèvres en sang, et, pendant plus de quinze jours, je gardai sur mes mains la marque bleuâtre du nœud…
— Le misérable ! murmura Salvator.
— « Mademoiselle, me dit-il, vous voyez que je vous rends tout ce que je puis de liberté. Ne criez pas, n’appelez pas : je vous déclare que je tiens entre mes mains l’honneur de M. Justin, sa vie même !
« – Vous ? m’écriai-je avec dédain.
« – Je vous donnerai la preuve de ce que je dis. En attendant, je vous donne ma parole d’honneur que je vous dis la vérité.
« – Votre parole d’honneur ? répétai-je. Jurez sur une autre chose, monsieur, si vous voulez que je vous croie.
« – Quoi qu’il en soit, réfléchissez à mes paroles.
« – Oui, monsieur, et je vous préviens que mes réflexions m’empêcheront de vous répondre. Il est donc inutile que vous me parliez.
« Sans doute le comte se tint pour averti, car, pendant tout le chemin, il ne prononça point une seule parole.
« À la barrière, la voiture s’arrêta, et l’on ouvrit en même temps les deux portières. J’étais prête à m’élancer : le comte n’essaya point de me retenir, mais il me dit ce seul mot :
« – Vous savez que vous tuez Justin !
« Je ne savais pas comment je le tuais, mais j’appréciais mon ravisseur, et je le croyais capable de tout. Je me blottis silencieusement dans le coin de la voiture. Nous entrâmes dans Paris.
« La voiture gagna les Champs-Élysées, suivit le bord de l’eau, traversa un pont, fit quelques pas dans une rue, et s’arrêta. Le cocher cria : “La porte !” La porte s’ouvrit lourdement ; la voiture entra dans une cour ; je descendis. La cour était fermée de tous côtés par des bâtiments, excepté sur une de ses faces, celle du mur donnant sur la rue…
— Oui, c’est cela ! murmura Salvator.
— Je montai un perron.
— Cinq marches ?
— Oui, je les ai comptées. D’où savez-vous cela ?
— Continuez, mon enfant, continuez, je vous suis pas à pas.
— Nous entrâmes dans un grand vestibule. Une petite porte s’ouvrit devant moi ; un escalier sembla de lui-même se présenter à mes pieds ; je montai dix-huit marches…
— Plus une qui faisait le seuil de la chambre où l’on vous conduisit ?
— C’est cela ! c’est cela !… J’ignorais complètement où j’étais.
— Je le sais, moi : vous étiez rue du Bac, dans l’hôtel dont le marquis de Valgeneuse, père du comte, a hérité de son frère aîné, mort sans enfants, ajouta Salvator en donnant une étrange expression à ces trois derniers mots.
— Oui ; maintenant que j’y songe, c’est probable… Une porte s’ouvrit devant moi, presque aussi magiquement que les autres. J’étais dans une grande chambre toute tendue de tapisserie, toute meublée de meubles de chêne, et qui semblait une bibliothèque à cause de la grande quantité de livres rangés contre la muraille, entassés sur les chaises, sur les tables et même jetés à terre.
— Oui, dit Salvator, l’atelier.
— « Veuillez attendre ici un instant, mademoiselle, me dit le comte, et ne craignez rien ! vous êtes ici chez moi ; c’est vous dire que vous ne courez aucun danger. Dans un instant, j’aurai l’honneur de vous revoir ; j’ai quelques dispositions à prendre, et nous repartirons immédiatement. Si vous avez besoin de quelque chose, vous n’avez qu’à sonner : il y a dans la pièce voisine une femme de chambre à votre service.
« Et il se retira sans attendre ma réponse, certain qu’il était que je ne lui répondrais pas. – À peine fus-je seule, que la pensée me vint de me jeter par la fenêtre et de me briser la tête sur le pavé ; mais la seule ouverture qu’il y eût à cette chambre, à part les portes, était placée au plafond, c’est-à-dire à plus de quinze pieds de haut ! Je me jetai à genoux, et j’invoquai Dieu. Par malheur, sans doute, je n’étais pas encore assez éprouvée : Dieu ne me répondit point comme il a fait tout à l’heure par votre voix, et je n’eus d’autre consolation que de pleurer toutes les larmes de mes yeux. En ce moment, une idée me traversa l’esprit : écrire à Justin…
« Je trouvai du papier ; mais on avait enlevé les plumes et l’encre. Heureusement, sur la table, se trouvait un portefeuille oublié ; ce portefeuille contenait un crayon ; je le tirai vivement de son fourreau et j’écrivis à la hâte deux lignes… Je n’avais qu’une crainte : j’avais si peu dit à Justin que je l’aimais, qu’il pouvait me croire coupable ! Que lui écrivis-je ? Je n’en sais plus rien…
— Je le sais, moi, dit Salvator.
— Vous le savez ?
— Oui, puisque j’étais là quand il reçut la lettre. Vous lui écrivîtes ces quelques mots :
« On m’enlève de force, on m’entraîne… je ne sais pas où !…
« À mon secours, Justin, Sauve-moi, mon frère ! ou venge-moi, mon époux !
« Mina. »
« Seulement, quels moyens avez-vous employés pour lui faire parvenir ce billet ? Cela nous est toujours demeuré obscur, et je crois que, sur ce point, la Brocante a eu quelque chose à nous cacher. »
— En deux mots, je vais vous le dire, reprit Mina. À peine avais-je écrit l’adresse, que j’entendis un bruit de pas dans le couloir ; je cachai la lettre dans ma poitrine et j’attendis. Une femme de chambre parut et se mit à ma disposition : je refusai ses services et elle se retira.
« La lettre était écrite ; mais comment la faire parvenir ? Je mis l’attrait d’une forte récompense sur la suscription, et je comptai sur la Providence… J’entendis de nouveau du bruit dans le corridor, et, cette fois, ce fut le comte qui reparut.
« – Êtes-vous prête à m’accompagner ? me demanda-t-il.
« – Vous savez bien que je ne puis faire autrement, lui répondis-je.
« Et je me levai.
« – Alors venez, me dit-il froidement.
« Je le suivis.
« Nous descendîmes par le même escalier étroit, et je me retrouvai dans cette même cour que j’avais déjà franchie en venant. Au bas de l’escalier, était une voiture d’une autre forme et d’une autre couleur que celle qui nous avait amenés. Le comte me fit monter la première et monta ensuite. La porte s’ouvrit de nouveau et la voiture repartit.
« Je ne connais point Paris, de sorte que je ne puis dire par quelles rues nous passâmes ; d’ailleurs, je ne songeais qu’à une chose, je n’avais qu’une idée fixe : faire parvenir ma lettre à Justin. Je pouvais bien prétexter la chaleur, ouvrir la glace de la voiture, et jeter ma lettre dans la rue ; mais il faisait de la boue, et les passants eussent pu marcher dessus sans la voir… Que faire ?… J’aperçus de loin des lumières, quelque chose comme des torches que l’on agitait : c’étaient des masques, à ce qu’il me sembla. Je demandai à abaisser la glace ; mais le comte, craignant probablement que je n’appelasse au secours, refusa formellement.
« – Mais j’étouffe ! lui dis-je.
« – Dans un instant, répondit-il, vous aurez de l’air.
« Nous passâmes au milieu d’une espèce de marché, nous entrâmes dans une longue file de rues étroites et mal pavées, où les chevaux bronchaient à chaque instant. J’aperçus de loin une petite lumière tremblante et qui semblait fixée sur une borne ; puis, à la lueur de cette lumière, il me sembla que se mouvait une forme humaine. Une idée traversa mon esprit : cette forme humaine, c’était probablement quelque chiffonnier ; quel qu’il fût, si cet individu entendait tomber près de lui un objet quelconque, il ne manquerait pas de ramasser cet objet, et, en voyant quelle récompense était promise, il porterait la lettre à son adresse. Comment faire pour qu’il entendît tomber la lettre ?… Cependant, la voiture marchait rapidement ; nous approchions de la lumière ; j’entrevis clairement une femme.
« – Bon ! me dis-je, cette femme va cherchant de pavé en pavé : elle trouvera ma lettre.
« Je tirai ma lettre ; mais, en portant la main à ma poitrine, je sentis une chaîne ; cette chaîne soutenait une petite montre que Justin m’avait donnée… Pauvre petite montre ! c’était tout ce que j’avais de Justin… Tout ce que j’avais de Justin ! je me trompe ; je n’avais, au contraire, rien qui ne vînt de Justin. N’était-ce pas lui qui, depuis neuf ans, me donnait tout ce dont j’avais besoin ? Pauvre petite montre ! elle m’avait tant de fois dit l’heure où Justin allait arriver ; elle ne m’avait jamais quittée, ni le jour ni la nuit, et j’allais m’en séparer ! Oui, mais n’était-ce pas dans l’espoir de revoir Justin que je faisais ce sacrifice ?… Je l’ôtai de mon cou et je l’embrassai en pleurant amèrement ; j’enveloppai la lettre autour de la montre et la chaîne autour de la lettre. En ce moment, la voiture s’arrêta. Nous étions arrivés près de la borne sur laquelle était posée la lanterne. Le comte ouvrit la glace de devant, et, s’adressant au cocher :
« – Pourquoi t’arrêtes-tu, misérable ? lui cria-t-il ?
« – Monsieur le comte, répondit le cocher, c’est cette femme qui me prévient qu’on ne peut pas passer, attendu qu’on repave.
« – Retourne-t’en sur tes pas, alors, et prends une autre rue.
« – C’est ce que je fais, monsieur le comte.
« C’était une grâce du ciel qui m’était accordée ! Tandis que le comte s’était penché en avant, j’allongeai le bras à travers l’ouverture de la glace baissée et je jetai mon petit paquet aussi lestement que je pus. Il alla frapper contre le mur le long duquel était adossée la borne, et je sentis mon cœur se briser en entendant le bruit de l’éclat du verre de ma montre… Pauvre petite montre ! j’avais eu le temps de la jeter et de retirer le bras avant que le comte se retournât : il ne s’aperçut de rien. La voiture pivota sur elle-même, et, dans le mouvement qu’elle fit, j’eus encore le temps de voir la chiffonnière prendre sa lanterne, éclairer le pavé, et ramasser le paquet. Dès ce moment, je me crus sauvée et je résolus de m’armer de patience. Deux heures après, nous entrions dans ce château, inhabité depuis sept ou huit ans, et que le comte avait loué un mois auparavant dans le but de m’y conduire.
« – Mademoiselle, me dit-il, vous êtes chez vous. Voici votre chambre : on n’y entrera point que vous n’appeliez. Réfléchissez bien au sort qui vous attendait avec ce misérable maître d’école, dans son taudis de la rue Saint-Jacques, luttant chaque jour contre les besoins de la journée, et comparez-le à celui que vous offre un homme de mon rang, maître de deux cent mille livres de rente, qui fait du monde entier votre royaume. Une femme de chambre va venir se mettre à votre disposition.
« Et il sortit. Derrière lui, en effet, une femme de chambre entra. Elle m’offrit à souper : je lui répondis de dresser le souper dans ma chambre, et que, si j’avais faim la nuit, je mangerais. Je n’avais ni le besoin ni le désir de toucher au souper ; j’avais une espérance. Cette espérance fut réalisée. Avec le dessert, on me servit des couteaux à couper les fruits. J’en pris un à lame mince et aiguë ; j’étais déjà à demi sauvée. Ignorant quelles pouvaient êtres les entrées secrètes de cette chambre, je ne cherchai pas même à en fermer les entrées visibles. Je résolus de ne pas me coucher, et, si je dormais, de dormir près du feu dans un grand fauteuil… Je cachai le couteau dans ma poitrine ; je me mis, par une prière sainte et profonde, sous la garde du Seigneur, et j’attendis.
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