‹ Les Mohicans de Paris Tome IIIChapitre 54 sur 70 · Chapitre 138 Les articles 354, 355 et 356.

Chapitre 138 Les articles 354, 355 et 356.

« – La nuit s’écoula tranquille, poursuivit Mina. J’étais tellement brisée par toutes les secousses que j’avais éprouvées, que, malgré mon inquiétude, je m’endormis. Il est vrai que, de cinq minutes en cinq minutes, je me réveillais en tressaillant… Le jour vint, et, avec le jour, le malaise qui accompagne une nuit passée hors du lit. Le feu était près de s’éteindre : j’ajoutai du bois à celui qui achevait de se consumer et je parvins à me réchauffer.

« Mes fenêtres étaient situées au soleil levant, mais le soleil semblait ne pas devoir se lever ce jour-là. J’allai à la fenêtre et tirai les rideaux. La fenêtre donnait sur une prairie au milieu de laquelle dormaient, entourés de roseaux, les eaux tristes d’un étang ; au-delà de l’étang, s’étendait un parc dont une habile disposition empêchait de voir la fin. Tout cela, eau dormante, gazon jauni, arbres dépouillés de leurs feuilles, à l’exception d’un massif de sapins, tout cela était d’une mélancolie profonde ! Au reste, j’aimais mieux la nature ainsi : elle était du moins en harmonie avec les dispositions de mon cœur.

« Au moment où j’ouvrais la fenêtre, un faible rayon de soleil, le seul qui brilla dans toute cette sombre journée, filtra à travers les nuées grises. Je m’adressai à lui comme à un messager du Seigneur ; je lui envoyai ma prière en le suppliant de la reporter au pied du trône de Dieu, c’est-à-dire d’où il partait ; je lui parlai de Justin plus encore que de moi. Justin ne sachant pas ce que j’étais devenue, Justin, ignorant si je l’aimais assez pour résister aux séductions comme aux menaces, me paraissait plus à plaindre que moi, sûre que j’étais de rester fidèle à moi-même, et, par conséquent, fidèle à Justin.

« Pendant que j’achevais ma prière, il me sembla entendre ouvrir ma porte. Je me retournai… C’était le comte. Je laissai ma fenêtre telle qu’elle était : je me trouvais moins isolée ayant devant moi ce cadre ouvert sur le grand tableau du ciel. Je me cramponnai à la barre.

« – Mademoiselle, me dit le comte, je vous ai entendue ouvrir votre fenêtre, et, dès lors, pensant que vous étiez levée, je me suis permis de me présenter chez vous.

« – Je ne me suis pas couchée, monsieur, comme vous pouvez voir, répondis-je.

« – Et vous avez eu tort, mademoiselle. Vous êtes ici aussi en sûreté que si vous aviez été gardée par votre mère.

« – Si j’avais le bonheur d’avoir une mère, monsieur, je ne serais probablement point ici.

« Il se tut un instant.

« – Vous regardiez le paysage ? dit-il. En ce moment de l’année, il doit vous paraître triste ; mais, au printemps, on assure que c’est un des plus beaux des environs de Paris.

« – Comment ! au printemps ? lui dis-je. Vous pensez donc qu’au printemps, je serai encore ici ?

« – Vous serez où vous voudrez, à Rome, à Naples, en Italie, partout où il vous plaira, partout où vous permettrez à l’homme qui vous aime de vous suivre.

« – Vous êtes fou, monsieur, répliquai-je.

« – Vous n’avez donc pas réfléchi ? demanda le comte.

« – Si fait, monsieur.

« – Et le résultat de ces réflexions ?…

« – Est-ce que, dans notre époque, on n’enlève pas sérieusement une jeune fille, si isolée qu’elle soit.

« – Je ne vous comprends pas.

« – Je vais me faire comprendre. Supposez même que je sois prisonnière dans cette chambre…

« – Vous ne l’êtes pas, Dieu merci ! cette maison tout entière est à votre disposition, appartements et parc.

« – Et vous comptez que, grâce aux murs trop hauts pour être escaladés, aux grilles trop solides pour être forcées, je ne pourrai pas fuir ?

« – Vous n’aurez pas besoin, pour fuir, d’escalader les murs : les portes sont ouvertes depuis six heures du matin jusqu’à dix heures du soir.

« – Eh bien, alors, demandai-je, étonnée, comment espérez-vous me retenir ici, monsieur ?

« – Oh ! mon Dieu, en faisant un simple appel à votre raison.

« – Expliquez-vous.

« – Vous aimez M. Justin, m’avez-vous dit ?

« – Oui, monsieur, je l’aime !

« – Alors vous seriez fâchée qu’il lui arrivât malheur ?

« – Monsieur !

« – Or, le plus grand malheur qui puisse lui arriver à l’heure qu’il est, c’est que vous essayiez de fuir de ce château.

« – Comment cela ?

« – Parce que M. Justin paierait pour vous.

« – Justin paierait pour moi ! Et qu’a donc à faire Justin avec vous ?

« – Pas avec moi, mademoiselle, mais avec la loi.

« – Comment, avec la loi ?

« – Oui ! essayez de fuir, fuyez, et, dix minutes après que je suis prévenu de votre fuite, M. Justin est en prison.

« – En prison, Justin ! Et quel crime a-t-il commis, mon Dieu ? Oh ! vous voulez m’effrayer ; mais, Dieu merci ! je ne suis encore ni assez insensée, ni assez idiote pour vous croire sur parole.

« – Ce n’est point non plus ma prétention d’être cru ainsi ; mais me croirez-vous sur preuve ?

« Je commençais à m’effrayer en voyant son assurance.

« – Monsieur ! balbutiai-je.

« Il tira de sa poche un petit livre dont la tranche était rayée de plusieurs couleurs.

« – Connaissez-vous ce livre ? me demanda-t-il.

« – Mais, répondis-je, c’est un Code, à ce qu’il me semble.

« – Oui, c’est un Code. Tenez, prenez-le.

« J’hésitais.

« – Oh ! prenez, je vous en prie. Vous voulez des preuves ; il faut que je vous en donne, n’est-ce pas ?

« Je pris le livre.

« – Très bien ! Ouvrez-le à la page 800, Code pénal, livre III.

« – Après ?

« – Paragraphe 2.

« – Paragraphe 2 ?

« – Lisez… Remarquez bien qu’il n’est pas imprimé pour vous seule ; ce dont vous pourrez vous assurer en envoyant chercher son pareil chez le notaire ou chez le maire.

« – Que je lise ?

« – Oui, lisez.

« Je lus :

§ 2. Enlèvement de mineurs.

354. Quiconque aura, par fraude ou par violence, enlevé ou fait enlever des mineurs, ou les aura fait entraîner, détourner ou déplacer des lieux où ils étaient mis par ceux à l’autorité ou à la direction desquels ils étaient soumis ou confiés, subira la peine de réclusion.

« Je levai les yeux sur le comte, comme pour l’interroger.

« – Continuez, dit-il.

« Je continuai :

355. Si la personne ainsi détournée et enlevée est une fille au-dessous de seize ans accomplis, la peine sera celle des travaux forcés à temps...

« Je commençai à comprendre ; je pâlis…

— Le misérable ! murmura Salvator.

— « C’est le cas de M. Justin, dit froidement le comte.

« – Oui, monsieur, repris-je, mais avec cette différence que je l’ai suivi volontairement, que je dirai tout haut qu’il m’a sauvé la vie, que je lui dois tout, que…

« Il m’interrompit.

« – Le cas est prévu par le paragraphe suivant, dit-il. Lisez !

« Je lus :

356. Quand la fille au-dessous de seize ans aurait consenti à son enlèvement ou suivi volontairement le ravisseur, si celui-ci était majeur de vingt et un ans et au-dessus...

« – Monsieur Justin, interrompit le comte, avait juste vingt-deux ans ; je me suis informé de son âge… Continuez…

« Je repris :

De vingt et un ans et au-dessus, il sera condamné aux travaux forcés à temps.

« Le livre me tomba des mains.

« – Mais, au lieu d’être puni, m’écriai-je, Justin mériterait une récompense.

« – Cela, mademoiselle, reprit froidement le comte, c’est ce que les tribunaux apprécieront. Mais je dois d’avance vous dire que, pour avoir détourné une mineure, pour l’avoir séquestrée chez lui, pour avoir voulu l’épouser sans le consentement de ses parents, sachant que cette mineure était riche, je dois vous dire que je doute que les tribunaux décernent à M. Justin le prix de vertu.

« – Oh ! m’écriai-je.

« – En tout cas, continua le comte, essayez de fuir, et la question sera bientôt décidée.

« Il tira de sa poche un papier qu’il déplia. Ce papier était marqué du sceau de l’État.

« – Qu’est-ce encore ? lui demandai-je.

« – Rien : un mandat d’amener délivré d’avance, portant le nom de M. Justin, comme vous voyez, et mis à ma disposition. La liberté de M. Justin est donc entre mes mains. Une heure après votre fuite, son honneur sera entre les mains des tribunaux.

« Je sentais la sueur perler sur mon front ; les jambes me manquaient ; je tombai sur le plus proche fauteuil.

« Le comte se baissa, ramassa le Code, et le mit sur ses genoux tout ouvert.

« – Tenez, dit-il, je vous laisse ce petit livre… Méditez les articles 354, 355 et 356, et ne prétendez plus que vous n’êtes pas libre de fuir.

« Et, me saluant avec une feinte politesse, il se retira…

Salvator, à son tour, essuya son front.

— Ah ! murmura-t-il, il le ferait comme il le dit, le misérable !

— Oh ! je l’ai bien pensé, répondit Mina. Voilà pourquoi je n’ai pas fui, voilà pourquoi je n’ai pas écrit à Justin, voilà pourquoi je me suis tue comme si j’étais morte !

— Et vous avez bien fait.

— J’attendais, j’espérais, je priais ! Vous voici : vous êtes l’ami de Justin, vous déciderez ; mais, dans tous les cas, dites-lui bien…

— Je lui dirai, Mina, que vous êtes un ange ! reprit Salvator, se mettant à genoux devant la jeune fille et lui baisant respectueusement la main.

— Oh ! mon Dieu ! dit Mina, que je vous remercie de m’avoir envoyé un pareil secours !

— Oui, Mina, remerciez Dieu, car c’est la Providence qui m’a conduit ici.

— Mais vous aviez quelque soupçon cependant ?

— Non, point pour vous : j’ignorais où vous étiez, quel lieu vous habitiez ; j’avais fini par vous croire hors de France.

— Que veniez-vous donc chercher ici, alors ?

— Oh ! je poursuivais un autre crime que je ne puis vous dire, et dont je suis, pour le moment, obligé d’interrompre la recherche… Allons au plus pressé, c’est-à-dire à vous. Chaque chose viendra en son temps et à son tour.

— Eh bien, que décidez-vous pour moi ?

— Soyez tranquille.

— Mais, à moi, à moi, dit Mina, qui me donnera de ses nouvelles ?

— Demain, à la même heure, vous en trouverez dans le sable sous ce banc, et, si je ne pouvais vous en faire parvenir demain, ce serait pour après-demain, à la même place.

— Merci, mille fois merci, monsieur !… Mais retirez-vous ou, du moins, cachez-vous : j’entends un bruit de pas sur le sable, et votre chien paraît inquiet.

— Tout beau, Brésil ! dit tout bas Salvator au chien en lui montrant le fourré.

Brésil rentra dans le bois.

Salvator l’y suivit, et il y était déjà rentré à demi-corps quand la jeune fille, se penchant de son côté, lui tendit le front en lui disant :

— Embrassez-le pour moi comme vous m’embrassez pour lui !

Salvator déposa sur le front de la jeune fille un baiser aussi chaste que le rayon de lune qui l’éclairait ; puis il rentra vivement dans le fourré.

La jeune fille n’attendit point que les pas se rapprochassent davantage : elle s’élança rapidement vers la maison. Au bout de quelques secondes, Salvator entendit une voix de femme qui disait :

— Ah ! c’est vous, mademoiselle ! M. le comte, en partant, m’a ordonné de venir vous dire que l’air de la nuit était froid, et que vous pourriez prendre mal en vous y exposant plus longtemps.

— Me voici ! dit Mina.

Et les deux femmes s’éloignèrent.

Salvator écouta le bruit des pas qui allait s’affaiblissant et qui finit par s’éteindre tout à fait.

Alors il se pencha, cherchant de nouveau le trou fait par Roland, lequel s’était remis à lécher cette chose étrange qui avait produit sur Salvator un si terrible effet.

— Ce sont les cheveux d’un enfant ! murmura-t-il. Il faut que je m’informe si Rose-de-Noël avait un frère.

Et, écartant Roland, il ramena la terre avec son pied, combla le trou, et piétina dessus pour remettre les choses dans l’état où elles étaient avant la découverte qu’il venait de faire.

Puis, l’opération terminée :

— Allons, Roland, dit-il, partons ! Mais sois tranquille, mon bon chien, nous reviendrons ici… un jour… ou une nuit !

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