‹ Les Mohicans de Paris Tome IIIChapitre 55 sur 70 · Chapitre 139 La maison de la fée.

Chapitre 139 La maison de la fée.

On se souvient de la menace faite à la Brocante par Salvator à l’endroit de ce bouge malsain de la rue Triperet où nous avons vu pour la première fois la cartomancienne.
Salvator avait prononcé quelques paroles qui avaient effrayé la Brocante ; et celle-ci s’était engagée à quitter au plus vite cette infecte habitation. Mais, si la menace de l’enlèvement de Rose-de-Noël l’avait effrayée, le calcul d’une dépense folle à ses yeux l’avait bien autrement effrayée encore et l’avait empêchée de tenir sa promesse ; puis il en est des misérables comme des riches : ils quittent difficilement, plus difficilement que les riches même, la maison où ils ont vécu, et, peut-être, mise en demeure de s’exécuter, la vieille avare, qui tenait à son affreuse soupente, eût-elle préféré donner l’argent nécessaire à son déménagement et rester dans son bouge.

Mais, au milieu de son doute pour savoir si elle obéirait ou désobéirait à Salvator, la Brocante avait reçu une visite qui avait décidé sa détermination.

Un jour, un beau jeune homme, d’une parfaite élégance, s’était présenté chez elle au nom de la fée Carita.

Il y avait deux noms qui caressaient doucement le cœur de cette belle et chétive enfant qu’on appelait Rose-de-Noël : l’un était celui de mademoiselle de Lamothe-Houdon ; l’autre, celui de Salvator.

Ce beau jeune homme, qui un jour était apparu sur le seuil de ce pandémonium dont nous avons risqué la description, n’était autre que Pétrus.

Alors, en répétant à la vieille bohémienne, au milieu des aboiements des chiens et des croassements de la corneille, à peu près les mêmes paroles que Salvator avait déjà dites, il avait fait comprendre à la Brocante que l’heure était venue de déloger.

Mais ce qui avait surtout déterminé la vieille, c’était la façon dont Pétrus s’y était pris.

— Voici la clef de votre nouvel appartement, avait-il dit. Vous n’avez qu’à vous présenter rue d’Ulm, no 10 ; vous entrerez sous une grande porte, vous regarderez à gauche, vous verrez trois marches, vous monterez ces trois marches, vous introduirez cette clef dans la serrure de la porte qui sera devant vous, vous tournerez deux tours, la porte s’ouvrira, et vous serez dans votre appartement.

La Brocante avait, à ces mots, ouvert les yeux et les oreilles.

En effet, si, d’un côté, elle regrettait par habitude le bouge coutumier, de l’autre, comme elle n’avait pas un sou parisis à dépenser, au lieu de le mettre à la porte, elle avait offert un siège au nouveau venu, et menacé les chiens et la corneille en l’honneur de son hôte.

Peut-être, malgré la menace de la Brocante, les chiens n’en eussent-ils aboyé et la corneille n’en eût-elle croassé que plus fort ; mais Rose-de-Noël les avait priés de se taire, et ils obéissaient bien mieux aux prières de Rose-de-Noël qu’aux ordres de la Brocante.

Une fois assis, Pétrus avait ajouté :

— Seulement, il faut quitter votre grenier dès demain.

— Oh ! avait dit la Brocante, et le temps de déménager ?

— Il ne s’agit pas de déménager ; il s’agit de vendre ou de donner tout ce que vous avez ici. Le logement que l’on vous offre par ma voix est meublé à neuf. Quant au loyer, il est payé pour un an. Voici la quittance.

La Brocante ne savait si elle rêvait ou veillait.

Aussi, derrière Pétrus, la clef à la main, avait-elle couru de la rue Triperet à la rue d’Ulm.

Tout s’était passé comme l’avait dit Pétrus : au no 10, la Brocante avait trouvé une grande porte, sous la grande porte les trois marches, la clef avait tourné dans la serrure, la porte s’était ouverte, et la vieille bohémienne avait pénétré dans l’appartement.

Cet appartement était situé au rez-de-chaussée ; les fenêtres donnaient sur un jardin de six pieds de long, c’est-à-dire de la grandeur d’une tombe si la personne qui le regardait était triste, de la grandeur d’une caisse d’oranger si la personne qui le regardait était gaie.

Ce rez-de-chaussée était composé de quatre pièces et d’une charmante petite chambre à l’entresol.

Relativement au grenier qu’habitait la Brocante, c’était, comme on voit, un palais.

Ces quatre pièces du rez-de-chaussée étaient : une antichambre, une petite salle à manger, une chambre à coucher pour la vieille, un cabinet pour Babolin.

Il va sans dire que la chambre de l’entresol était pour Rose-de-Noël.

L’antichambre était tendue de haut en bas, plafond compris, d’un petit coutil blanc et bleu, avec des torsades et des glands de laine rouge ; une jardinière en bois rustique, placée devant la fenêtre, renfermait quelques fleurs d’hiver. Quatre chaises en canne en formaient, avec elle, l’ameublement.

De l’antichambre, on passait dans la salle à manger. La salle à manger était peinte en bois de chêne, avec une table de chêne et six chaises de chêne. Les rideaux étaient de mérinos vert, croisant sur des rideaux de mousseline. Aux murailles, étaient pendus un coucou pour indiquer l’heure et six gravures villageoises pour récréer les yeux. Un beau poêle chauffait à la fois la salle à manger et l’antichambre.

La chambre contiguë était la chambre à coucher de la Brocante. C’était la pièce originale de l’appartement : un véritable musée, un cabinet d’histoire naturelle et surtout d’histoire surnaturelle. Bien que cette chambre eût été meublée à peu de frais, l’ornementation en était d’un goût si sympathique à la Brocante, qu’elle poussa, en le voyant, un cri d’étonnement et de joie.

En effet, aux quatre côtés de la muraille, étaient pendus mille objets insignifiants pour toute autre, mais précieux, mais merveilleux pour elle : des cornues en croix surmontées par un crâne couvert d’un voile noir ; une jambe décharnée jusqu’au fémur, qui semblait, du bout du pied, repousser dédaigneusement ce crâne ; une énorme chauve-souris aux ailes étendues et riant à gorge déployée en voyant un mannequin provoquer une chimère de faïence ; un grand cerf-volant orné de toute sorte de figures cabalistiques pendu au plafond et se balançant dans l’espace en face d’un crocodile qui, la gueule ouverte, semblait vouloir l’avaler ; un as de pique gigantesque combattant avec un as de carreau nain ; un serpent empaillé enveloppant de ses replis l’arbre de la science du bien et du mal ; un capucin de carton indiquant le changement de temps ; un sablier mesurant l’heure ; une trompette immense qui semblait n’attendre que la dernière minute pour sonner d’elle-même le Jugement dernier ; enfin, tout un mobilier de sorcellerie, c’est-à-dire la matérialisation du rêve que la Brocante avait fait toute sa vie, le monde d’une chiromancienne réalisé par l’imagination d’un peintre.

Il n’y avait pas jusqu’à la corneille qui n’eût son clocher dans un coin de la chambre, et les chiens qui n’eussent leur niche dans des tonneaux.

Un lit à colonnes torses complétait l’ameublement de la chambre.

Le cabinet de Babolin était une petite pièce tapissée d’un papier gris, avec un lit de fer bien blanc, bien propre, bien neuf, deux chaises, une table, une étagère formant armoire dans la partie inférieure et supportant une quarantaine de volumes dans la partie supérieure.

Quant à la petite chambre de l’entresol, c’est-à-dire quant à la chambre de Rose-de-Noël, c’était un chef-d’œuvre tout simplement, chef-d’œuvre de simplicité surtout.

La pièce était grande comme une chambre de poupée, toute tendue de perse rose, avec des cordonnets bleu de ciel, rideaux et meubles pareils. Les porcelaines de la cheminée et de la toilette étaient bleues avec des bouquets semblables à ceux de la perse ; le tapis était bleu tout uni.

Le seul tableau de cette chambre était un grand médaillon doré renfermant un pastel : ce pastel était le portrait de la fée Carita, ressemblant à faire pousser un cri de surprise à ceux qui la connaissaient. La fée revêtait son costume de fée pour aller aux soirées du ciel.

En sortant de la chambre fantastique de la Brocante et en entrant dans cette petite chambre, on était émerveillé et réjoui comme lorsqu’on revoit le soleil en sortant des catacombes.

La Brocante revint comme elle était allée, c’est-à-dire tout courant. Elle annonça la bonne nouvelle à Rose-de-Noël et à Babolin, et il fut décidé que ce serait, non pas le lendemain, mais le jour même, que l’on irait habiter la maison de la fée. – Ce fut ainsi que l’on appela le nouvel appartement.

On prit un fiacre dans lequel on mit les objets dont on tenait à ne pas se séparer. Rose-de-Noël voulait emporter toute sa petite soupente ; quoi que pût lui dire la Brocante de l’élégance de son nouveau domicile, elle prit tout ce qu’elle pouvait prendre, et l’on partit.

Il est facile d’imaginer l’établissement de Babolin et de Rose-de-Noël : la joie de cette dernière fut près d’aller jusqu’à la folie quand elle vit, dans une armoire que la Brocante n’avait pas aperçue, attendu qu’elle était prise dans la muraille, toute sorte d’écharpes grecques et arabes, toute sorte de résilles et de ceintures espagnoles, toute sorte de colliers et d’épingles à cheveux.

C’était, pour Rose-de-Noël, avec ses instincts pittoresques, le trésor des trésors, une véritable cachette des Mille et une Nuits.

Et ce tapis, ce tapis si doux et si velouté, où elle pourrait tout à son aise marcher avec ses jolis pieds nus !

On s’installa dans l’appartement dès le même jour, et nul, pas même la Brocante, ne regretta le taudis de la rue Triperet.

Le lendemain, on eut la visite de Pétrus.

Il venait voir comment se trouvaient les nouveaux emménagés.

Tout le monde était dans la jubilation, y compris les chiens dans leur niche et la corneille sur son clocher.

Cependant, on n’était pas sans inquiétude sur ce que demanderait Pétrus en échange de tout ce bien-être donné au nom de la fée Carita ; car, enfin, il était probable que Pétrus demanderait quelque chose.

Pétrus demanda purement et simplement que Rose-de-Noël vînt poser dans son atelier, soit avec la Brocante, soit avec Babolin, soit même avec tous deux.

Rose-de-Noël, sans trop savoir ce qu’on lui demandait, accepta du premier bond.

La Brocante demanda jusqu’au lendemain, pour prendre conseil de quelqu’un sur ce qu’elle devait faire.

Pétrus lui laissa toute liberté.

Ce quelqu’un que la vieille désirait consulter, c’était Salvator.

Aussi, derrière Pétrus, Babolin se mettait-il en course pour relancer Salvator dans la rue aux Fers et le prier, quand il aurait un instant, de venir voir la maison de la fée !

Salvator vint le même jour.

Son avis fut que Rose-de-Noël pouvait parfaitement accorder à Pétrus la faveur qu’il demandait.

Rose-de-Noël avait toujours paru à Salvator une nature fine et distinguée ; il y avait une espèce d’instinct de l’art dans ce sentiment du pittoresque qu’elle déployait à tout propos.

Elle ne pouvait que gagner à être mise en contact avec ces organisations d’élite que l’on appelait Pétrus, Jean Robert, Ludovic et Justin, c’est-à-dire avec la peinture, la poésie, la science et la musique.

Quant à la façon dont on agirait avec elle, la Brocante pouvait être tranquille ; Rose-de-Noël serait traitée en sœur.

Salvator invita donc la Brocante à ne pas attendre que Pétrus se donnât la peine de revenir, mais à aller chez lui la première.

Le lendemain, à six heures, l’enfant et la vieille frappaient à la porte de Pétrus.

La porte ouverte, et à la vue de cet atelier merveilleux, Rose-de-Noël poussa bien d’autres cris de joie et d’étonnement que ceux qu’elle avait poussés en voyant la chambre de la Brocante et même la sienne.

D’abord, de tous côtés et sous toute sorte de costumes, le portrait de la fée Carita ; puis, ensuite, mille objets dont elle ignorait non seulement l’usage, mais encore le nom.

Il fallut lui dire comment s’appelait chaque chose et à quoi chaque chose servait.

Cependant, elle parut reconnaître le piano : ses doigts se posèrent sur les touches ; elle en tira quelques accords qui prouvaient qu’autrefois elle avait étudié les premiers éléments de la musique.

Mais presque aussitôt, comme épouvantée par quelque souvenir terrible, elle referma le piano et s’en éloigna.

Puis elle voulut voir travailler Pétrus.

Pétrus travailla.

L’enfant jetait des cris de joyeux étonnement en voyant les objets qu’il plaisait à Pétrus de reproduire sous son pinceau.

L’artiste alors lui expliqua plus clairement ce qu’il désirait d’elle.

Pétrus ne lui eût pas demandé son portrait, que Rose-de-Noël l’eût supplié de le faire.

Tout fut donc bien vite convenu.

Dès le jour même, Rose-de-Noël poserait ; le lendemain et les jours suivants, Pétrus l’enverrait chercher et la ferait reconduire en voiture, et Rose-de-Noël viendrait, soit avec la Brocante, soit avec Babolin.

Dès le même jour, elle renouvela connaissance avec Jean Robert et Justin. – Elle les avait déjà vus chez la Brocante, on se le rappelle, le jour de la catastrophe.

Le lendemain, ce fut au tour de Ludovic.

Ludovic, sur la prière de Salvator, examina l’enfant avec la plus grande attention.

Ses membres étaient grêles, faibles, délicats, mais aucun organe n’était menacé. Ludovic traça une hygiène à laquelle Salvator ordonna à la Brocante de se conformer.

Au bout de huit jours, sous la direction de Justin, Rose-de-Noël connaissait toutes les notes et commençait à jouer sur le piano les airs les plus faciles.

Il est vrai qu’en musique elle avait plutôt l’air de se souvenir que d’apprendre.

En outre, elle savait par cœur quelques-uns des plus beaux vers de Lamartine et de Hugo, que lui avait appris Jean Robert, et qu’elle récitait avec une justesse et une expression étonnantes.

Enfin, elle faisait à tout moment promettre à Pétrus de lui apprendre à peindre.

Le jour où nous l’avons vue posant dans l’atelier, Rose-de-Noël en était à sa dixième séance.

Salvator venait presque tous les jours. Le hasard fit que, ce jour-là, pour la première fois, il vint avec son chien, Pétrus l’ayant prié d’amener Roland pour remplir un coin vide de son tableau de Mignon.

On a vu ce qui s’était suivi de la rencontre de Roland et de Rose-de-Noël.

Le lendemain de ce jour-là, vers huit heures du matin, au moment où Rose-de-Noël venait de se lever, on frappa trois coups à la porte, et Babolin, qui avait été chargé d’introduire les visiteurs comme étant le plus jeune et le voisin le plus proche de la porte d’entrée, Babolin alla ouvrir cette porte.

On entendit aussitôt retentir ces mots :

— Ah ! c’est notre bon ami, M. Salvator !

Le nom de Salvator était magique dans la maison. Il fut à l’instant même répété, avec une joyeuse intonation par la Brocante et par Rose-de-Noël.

— Oui, gamin, c’est moi, répondit Salvator.

Salvator entra, et Rose-de-Noël lui sauta au cou.

— Bonjour, bon ami, dit-elle.

— Bonjour, mon enfant, fit Salvator en regardant avec attention si les tons rosés de ses joues étaient dus à un retour de bonne santé ou à la présence de la fièvre.

— Et Brésil ? demanda la petite fille.

— Brésil est fatigué ce matin : il a couru toute la nuit. Je te l’amènerai un autre jour.

— Bonjour, monsieur Salvator, dit à son tour la Brocante, qui s’était aperçue qu’il y avait une glace dans sa chambre, et qui, depuis quelques jours, avait jugé à propos de se peigner. Eh ! quel bon vent nous procure le plaisir de votre visite ?

— Je vais te le dire, répondit Salvator en regardant autour de lui. Mais, d’abord, comment te trouves-tu dans ton nouveau logement, Brocante ?

— Comme dans un vrai paradis, monsieur Salvator.

— Avec cette exception qu’il est habité par le diable. Enfin, c’est un compte à régler entre Dieu et toi. Moi, je ne m’en mêle pas. – Et toi, Rose-de-Noël, comment te trouves-tu ici ?

— Si bien, que je ne puis pas croire que j’y suis, quoiqu’il me semble que j’y aie toujours été.

— Alors tu ne désires rien ?

— Non, monsieur Salvator, rien que votre bonheur et celui de la princesse Régina, répondit Rose-de-Noël.

— Hélas ! mon enfant, dit Salvator, Dieu ne t’accorde, j’en ai bien peur, que la moitié de ton désir.

— Il ne vous est rien arrivé de malheureux ? demanda l’enfant avec inquiétude.

— Non, dit Salvator ; je suis, moi, le côté souriant et joyeux de ton souhait.

— Alors, demanda Rose-de-Noël, c’est la princesse qui est malheureuse ?

— J’en ai peur.

— Ah ! mon Dieu ! dit Rose-de-Noël, les larmes aux yeux.

— Bah ! dit Babolin, puisqu’elle est fée, cela ne durera pas.

— Comment peut-on être malheureuse avec deux cent mille livres de rente ? demanda la Brocante.

— Tu ne comprends pas cela, n’est-ce pas, Brocante ?

— Ah ! ma foi, non, dit celle-ci.

— Dis donc, la mère, fit Babolin, une idée.

— Laquelle ?

— Si la fée Carita est malheureuse, c’est qu’elle désire quelque chose qui n’arrive pas.

— C’est probable.

— Eh bien ! fais donc ta grande réussite à son intention.

— Je ne demande pas mieux ; nous lui devons bien cela. Rose, donne-moi le jeu magique.

Rose fit un mouvement pour obéir. Salvator l’arrêta.

— Plus tard, dit-il ; je suis venu pour tout autre chose.

Puis, se retournant du côté de la vieille :

— Holà ! Brocante, dit-il, à nous deux.

— Qu’y a-t-il, monsieur Salvator ? demanda la bohémienne avec une certaine inquiétude dont elle ne paraissait jamais tout à fait exempte, et qui pouvait bien avoir sa source dans les ordonnances de la police sur les sorcières modernes.

— Te souviens-tu de ma visite à sept heures du matin ?

— Parfaitement.

— Te souviens-tu de ce qui a précédé cette visite ?

— Avant votre arrivée, je venais d’envoyer Babolin chez le maître d’école du faubourg Saint-Jacques.

— C’est cela même ; maintenant, voyons – rappelle bien tous tes souvenirs –, pourquoi avais-tu envoyé Babolin chez le maître d’école ?

— Je l’y avais envoyé pour lui faire porter une lettre que j’avais trouvée dans le ruisseau de la place Maubert.

— Tu es bien sûre de ce que tu dis ?

— Très sûre, monsieur Salvator.

— Silence ! tu mens…

— Je vous jure, monsieur Salvator…

— Tu mens, te dis-je ! Toi-même, tu m’as dit, mais tu ne t’en souviens plus, que cette lettre avait été jetée par la portière d’une voiture qui passait.

— Ah ! c’est vrai, monsieur Salvator ; mais je ne croyais pas qu’il y eût quelque importance à cela.

— La lettre a frappé contre le mur et est tombée contre la borne où était posée la lanterne. Tu as entendu le bruit de quelque chose qui se brisait contre le mur : tu as pris ta lanterne, et tu as cherché.

— Vous étiez donc là, monsieur Salvator ?

— Tu sais que je suis toujours là… Maintenant, pour qu’en frappant contre la muraille, cette lettre fît un bruit que tu pusses entendre, il fallait nécessairement qu’il y eût quelque chose dans la lettre.

— Dans la lettre ? répéta la Brocante, qui commençait à voir vers quel but marchait l’interrogatoire.

— Oui, je te demande ce qu’il y avait.

— Il y avait quelque chose, effectivement, répondit la Brocante ; mais je ne me rappelle plus quoi.

— Bon !… Par malheur, je me le rappelle, moi ; il y avait une montre.

— C’est vrai, monsieur Salvator ; une toute petite montre ; mais si petite, si petite…

— Oui, que tu l’avais oubliée… Qu’as-tu fait de cette montre ? Voyons.

— Ce que j’en ai fait ?… Je ne sais, dit la Brocante en passant devant Rose-de-Noël, comme pour dérober à Salvator la vue de la chaîne qui entourait le cou de l’enfant.

Salvator prit la main de la vieille et lui fit faire volte-face.

— Ôte-toi de là ! dit-il. Qu’a donc Rose-de-Noël autour du cou ?

— Monsieur Salvator, répondit la Brocante en hésitant, c’est…

— C’est, s’écria l’enfant en tirant la montre de sa poitrine, c’est la montre qui était dans la lettre.

Et elle tendit la montre à Salvator.

— Veux-tu me la donner, Rosette ? dit le jeune homme.

— Vous voulez dire vous la rendre, mon bon ami ; puisqu’elle n’est point à moi, je ne pouvais la garder que tant qu’on ne la réclamait pas… Tenez, monsieur Salvator, ajouta la petite fille avec une larme dans les yeux, car, au fond, elle éprouvait quelque peine à se séparer du charmant bijou ; j’en ai eu bien soin, allez !

— Merci, petite ! Je tiens à te reprendre cette montre pour des raisons à moi connues…

— Oh ! je ne vous les demande pas, mon ami, interrompit Rose-de-Noël.

— Mais c’est une montre qui vaut au moins soixante francs ! s’écria la Brocante ; et, puisque je l’ai trouvée…

— J’en donnerai une autre à Rose-de-Noël ; – et tu l’aimeras autant que celle-ci, n’est-ce pas, mon enfant ?

— Oh ! bien mieux, monsieur Salvator, puisque c’est vous qui me l’aurez donnée.

— En outre, voilà cinq louis, Brocante, avec lesquels tu achèteras une robe de demi-saison et un chapeau. Au premier beau jour, je l’emmènerai à la promenade : l’enfant a besoin d’air.

— Oh ! oui ! oh ! oui ! dit Rose-de-Noël en sautant et en battant des mains.

La Brocante grondait ; mais Salvator la regarda fixement, et elle se tut.

Salvator, maître de la montre qu’il était venu chercher, fit un pas pour sortir ; alors Rose-de-Noël s’attacha à lui.

— Mais non, mais non, dit Babolin jaloux de ses fonctions, c’est à moi de reconduire M. Salvator.

— Cède-moi la place pour cette fois-ci ! demanda Rose-de-Noël.

— Oh ! dit Babolin, et moi donc ?…

Salvator lui mit dans la main une petite pièce de monnaie.

— Toi, reste ici, dit-il.

Il comprenait que Rose-de-Noël avait quelque chose à lui dire en particulier.

— Viens ! dit-il.

Et il emmena l’enfant.

Quand ils furent tous deux dans l’antichambre, Rose-de-Noël lui sauta au cou et l’embrassa.

— Oh ! monsieur Salvator, dit-elle, que vous êtes bon, et que je vous aime !

Salvator la regarda et sourit.

— N’avais-tu rien à me dire, Rosette ? demanda-t-il.

— Non, dit l’enfant en le regardant tout étonnée ; je voulais vous embrasser, voilà tout.

Salvator l’embrassa à son tour et sourit une seconde fois ; seulement, dans ce second sourire, il y avait une suprême félicité ; cette tendresse de l’enfant faisait, sur le cœur endurci de l’homme, l’effet des premiers rayons du soleil sur la terre engourdie.

Il caressa doucement avec sa main la joue brune de Rose-de-Noël.

— Merci, petite ! dit-il ; tu ne sais pas le bien que tu m’as fait !

Puis, s’arrêtant et la regardant, il pensa qu’il devait peut-être profiter de ce moment pour lui demander si elle n’avait point un frère ; mais, après une seconde de réflexion :

— Oh ! non, se dit-il, elle est trop heureuse maintenant… Nous verrons plus tard…

Et, l’ayant embrassée encore une fois, il sortit.

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