‹ Les Mohicans de Paris Tome IIIChapitre 56 sur 70 · Chapitre 140 Stabat mater dolorosa.

Chapitre 140 Stabat mater dolorosa.

Salvator, en quittant la rue d’Ulm, prit la rue des Ursulines, la rue Saint-Jacques, et gagna le faubourg.
Le lecteur a deviné où il allait.
Arrivé devant la porte du maître d’école, il sonna.

La sonnette correspondait au premier étage, pour que les visiteurs ne dérangeassent point Justin dans ses classes.

Ce fut la sœur Céleste qui vint ouvrir.

— M. Justin est-il ici ? demanda le jeune homme.

— Oui, répondit sœur Céleste.

— Dans sa classe, ou chez lui ?

— Chez ma mère ; montez. Nous parlions de vous quand vous avez sonné.

Cela arrivait souvent à la pauvre famille, de parler de Salvator.

Ils montèrent l’escalier, laissèrent à gauche la chambre vide de Mina, et entrèrent chez madame Corby.

Autour du poêle, qui servait de point de réunion à la famille, étaient la vieille aveugle, le bonhomme Müller et Justin.

Rien n’avait changé, si ce n’est que tous les visages avaient vieilli de dix ans en six semaines.

La mère Corby, surtout, était effrayante à voir ; sa figure était jaune comme de la cire ; ses cheveux étaient d’un blanc d’argent. Elle se tenait courbée vers la terre et ne semblait pas seulement chercher à reconnaître celui qui venait d’arriver.

C’était l’incarnation de la douleur muette, immobile et sourde, de la douleur chrétienne, avec son expression sublime de patience et d’abnégation.

Elle inclina si faiblement la tête en entendant entrer Salvator et en reconnaissant sa voix, que Salvator eût pu la prendre pour une statue en pierre de la Vierge au pied de la croix.

Le bonhomme Müller, lui aussi, ressemblait à une pétrification du chagrin. Le brave homme, qui avait eu le premier l’idée du pensionnat et qui avait donné l’adresse de madame Desmarets, persistait à se croire le seul auteur du mal, et il venait recevoir les consolations de Justin, au lieu de lui en donner.

Lui, Justin, n’était point aussi abattu qu’on eût pu le croire. Les premiers jours, pendant tout le temps qu’il n’avait point donné à ses classes, il était resté dans la chambre, entièrement anéanti. Mais, après avoir désespéré, après avoir eu conscience de l’immensité de sa douleur, sa douleur même le régénéra pour ainsi dire ; il s’y retrempa comme dans un bain de plantes amères, et, lui qui, au premier abord, semblait le plus impressionnable de la famille, ce fut lui qui, par une vigoureuse réaction sur lui-même, reprit de la force et en donna à chacun.

En voyant entrer Salvator, il se leva et alla à lui.

Le jeune homme lui tendit la main et pressa la sienne fraternellement.

Le bonhomme Müller lui offrit un siège, en lui adressant, plutôt pour l’acquit de sa conscience que dans l’espérance de recevoir une réponse favorable, la question sacramentelle :

— Avez-vous des nouvelles ? Au reste, depuis le départ de Mina, c’était le mot avec lequel chacun s’abordait.

Céleste faisait-elle un tour dans le quartier, Justin et sa mère lui demandaient :

— Quelle nouvelle ?

Était-ce Justin qui rentrait, après une sortie, si courte qu’elle fût, c’étaient alors la mère et Céleste qui faisaient à Justin la même question.

Et il en était chaque jour de même pour Müller, quand Müller venait faire sa visite quotidienne. Les familles qui demeurent à cent pas des champs de bataille et qui tremblent pour les êtres qui leur sont chers ne demandent pas de nouvelles de la guerre avec une plus fiévreuse anxiété.

Ce jour-là, comme nous l’avons dit, ce fut Müller qui adressa la question sacramentelle à Salvator.

— Oui ! répondit laconiquement celui-ci.

Céleste s’appuya contre la muraille ; la mère se leva debout comme par un ressort ; Justin tomba sur une chaise ; Müller trembla de tous ses membres.

— Mais de bonnes nouvelles ? demanda en bégayant Müller.

Aucun des autres n’avait la force de parler.

— Oui ! répondit encore le jeune homme.

— Dites ! dites ! firent ensemble toutes les voix.

— Oh ! ne vous attendez pas, dit Salvator, à trop de bonheur, de peur d’être déçus. Ce que j’ai à vous apprendre est presque aussi triste que joyeux, presque aussi amer que doux. N’importe, je ne veux pas vous priver d’une joie, cette joie fût-elle accompagnée d’un chagrin.

— Parlez ! s’écria Justin.

— Parlez ! répétèrent les autres.

Salvator tira de sa poche la petite montre, et, la présentant à Justin :

— D’abord, mon ami, dit-il, reconnaissez-vous cela ?

Justin s’élança sur la montre avec un cri de joie.

— La montre de Mina ! s’écria-t-il en la couvrant de baisers ; la montre que je lui ai donnée au dernier anniversaire de sa naissance ! la montre qu’elle aimait tant, me disait-elle, qu’elle ne la quitterait ni jour ni nuit ; elle l’a quittée ! Oh ! dites, dites… comment l’a-t-elle quittée ?

La mère s’était rassise.

Elle fit un signe de tête équivalant à ce cri qui échappa à Jacob à la vue de la robe ensanglantée de Joseph : « Une bête féroce a dévoré mon fils[1] ! »

— Non ! non ! dit vivement Salvator, qui comprit ce geste, non, soyez tranquille, votre enfant n’est pas morte, non ! Mina est vivante.

Ce fut un cri de joie parmi tous les assistants.

— Je l’ai vue ! continua Salvator.

— Vous ! s’écria Justin en sautant au cou du jeune homme et en l’enlaçant de ses bras ; vous avez vu Mina ?

— Oui, mon cher Justin.

— Où ?… quand ?… M’aime-t-elle encore ?

— Elle vous aime toujours, elle vous aime plus que jamais, répondit le jeune homme, essayant de contenir Justin et de garder son sang-froid.

— Elle vous l’a dit ?

— Elle me l’a dit, répété, affirmé.

— Quand ?

— Cette nuit.

— Mais dites-moi donc bien vite où vous l’avez vue !

— Et vous, mon cher Justin, laissez-moi le temps de vous le dire.

— C’est vrai ! dit le bonhomme Müller en tirant de sa poche un foulard pour essuyer les larmes qui jaillissaient de ses yeux, c’est vrai ! Tu veux qu’il parle, Justin, et tu ne lui donnes pas le temps de parler.

— Il aurait déjà parlé s’il pouvait le faire, dit madame Corby en secouant la tête.

— Eh bien, dit Justin en se rasseyant, je ne vous interroge plus, mon cher Salvator, j’écoute.

— Écoutez donc, et patiemment, mon cher Justin. Dans un but qu’il est inutile de vous faire connaître, je suis allé me promener hier au soir à quelques lieues de Paris, entre onze heures et minuit. J’étais dans un parc. Là, au clair de la lune, j’ai vu à travers les arbres s’avancer une jeune fille qui est venue s’asseoir sur un banc, à quatre pas de la place où j’étais caché.

— C’était Mina ?… s’écria Justin, incapable de se modérer.

— C’était Mina.

— Et vous ne lui avez pas parlé ?

— Je lui ai parlé, puisqu’elle m’a répondu qu’elle vous aimait toujours.

— C’est juste.

— Mais laissez donc dire ! fit Müller impatienté.

— Mon frère ! pria sœur Céleste.

La mère était retombée dans son immobilité et dans son mutisme.

— Un instant après, continua Salvator, un jeune homme parut et vint s’asseoir près d’elle.

— Oh ! fit Justin.

— Je me trompe, il ne s’assit point, dit Salvator : Mina le tint debout et respectueux devant elle.

— Et ce jeune homme, n’est-ce pas, c’était le comte Lorédan de Valgeneuse ?

— C’était le comte Lorédan de Valgeneuse, répéta Salvator.

— Oh ! le misérable ! dit Justin grinçant des dents ; si jamais celui-là me tombe entre les mains…

— Silence, Justin ! fit M. Müller.

— Si vous ne m’écoutez pas tranquillement, Justin, dit Salvator, je m’arrête.

— Oh ! non, non, mon ami, je vous en supplie !

— J’entendis leur conversation d’un bout à l’autre, et il résulta pour moi de cette conversation, dont je ne veux pas vous rapporter les détails, que M. Lorédan de Valgeneuse a obtenu contre vous un mandat d’amener.

— Un mandat d’amener ! s’écrièrent tous les assistants.

Seule, madame Corby resta muette.

— Mais de quoi l’accuse-t-on ? demanda M. Müller.

— Oui, de quoi m’accuse-t-on ? reprit Justin.

— Du crime de détournement et de séquestration de mineure, crime prévu par les articles 354, 355 et 356 du Code pénal.

— Oh ! le misérable ! ne put s’empêcher de s’écrier à son tour le bon M. Müller.

Justin garda le silence ; la mère, immobile, nous l’avons dit, n’avait pas prononcé une parole, n’avait pas changé de visage.

— Oui, c’est un grand misérable, dit Salvator ; mais c’est un misérable tout-puissant et placé si haut, que nous ne pouvons l’atteindre.

— Et cependant !… reprit énergiquement Justin.

— Oui, et cependant, il faut l’atteindre, n’est-ce pas ? continua Salvator ; c’est votre pensée, et c’est la mienne aussi.

— Si j’allais trouver cet homme ? s’écria Justin en se levant, comme prêt à partir.

— Si vous alliez le trouver, Justin, dit Salvator, il vous ferait arrêter par son suisse et conduire à la Conciergerie.

— Mais si j’y allais, moi, un vieillard ?… dit Müller.

— Vous, monsieur Müller, il vous ferait prendre par ses domestiques et conduire à Bicêtre.

— Mais qu’y a-t-il donc à faire ? s’écria Justin.

— Faire ce que fait notre mère : prier… dit sœur Céleste.

En effet, la mère priait à voix basse.

— Mais enfin, dit Justin, vous lui avez parlé ; vous avez donc encore quelque chose à nous dire.

— Oui, j’ai à vous achever mon récit. Mina fut admirable de pudeur et de dignité… Justin, c’est une sainte jeune fille ! aimez-la de toute votre âme.

— Oh ! s’écria le jeune homme, je l’aime, je l’aime !…

— M. Lorédan s’éloigna, laissant Mina seule. Ce fut alors que je pensai qu’il était temps de me montrer. Je m’approchai de la pauvre enfant, qui, agenouillée sur le sable, demandait conseil et secours à Dieu. Il me suffit de prononcer votre nom pour me faire connaître. Elle me demanda comme vous : « Qu’y a-t-il à faire ? » et, comme à vous, je lui répondis : « Attendre et espérer ! » Alors elle me raconta dans tous ses détails l’enlèvement et ses suites ; comment, emportée dans une voiture à travers les rues de Paris, elle fut forcée, pour vous faire parvenir sa lettre, d’en envelopper sa montre… La montre devait être chez la femme qui vous a envoyé la lettre ; j’y allai, je la réclamai. La Brocante niait, Rose-de-Noël me la rendit.

Justin baisa de nouveau la petite montre.

— Vous savez le reste, dit Salvator ; et très prochainement je vous dirai ce qu’il me semble convenable de faire.

Et, ayant dit ces mots, il salua, faisant, tout en saluant, signe à Justin de le reconduire.

Justin comprit ce signe et le suivit.

Madame Corby demeura aussi immobile à la sortie de Salvator qu’elle était restée immobile à son entrée.

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