‹ Les Mohicans de Paris Tome IIIChapitre 57 sur 70 · Chapitre 141 Initiation.

Chapitre 141 Initiation.

Les deux jeunes gens descendirent dans la chambre à coucher de Justin, c’est-à-dire dans la salle où se faisait la classe.
Or, la classe était vide, les enfants ayant congé, vu la solennité du jour, qui était un dimanche[1].

Ce fut Salvator qui fit signe à Justin de s’asseoir.

Justin prit une chaise ; Salvator s’assit sur une table.

— Maintenant, dit Salvator en posant la main sur l’épaule de Justin, maintenant, mon cher ami, prêtez-moi toute votre attention, et ne perdez pas un mot de ce que je vais vous dire.

— J’écoute ; car je me suis bien douté que vous n’aviez pas tout dit devant ma mère et ma sœur.

— Et vous aviez raison. Il y a de ces choses qu’on ne dit pas devant une mère et devant une sœur.

— Parlez ; j’écoute !

— Justin, vous ne retrouverez pas Mina par les moyens ordinaires.

— Oui, mais par votre intermédiaire, je la reverrai, n’est-ce pas ?

— Soit ! seulement, tout doit d’abord être bien arrêté entre nous.

— Que je la revoie, que je sache où elle est, et le reste me regarde.

— Vous vous trompez, Justin. À partir de ce moment, c’est moi que tout regarde. Oui, vous la reverrez, puisque je vous le promets ; oui, vous l’enlèverez, c’est possible, facile même ; oui, vous la cacherez de manière à ce qu’on ne la retrouve pas, elle ; mais on vous retrouvera, vous !

— Eh bien, après ?

— Vous retrouvé, vous êtes arrêté, emprisonné !

— Que m’importe ! il y a une justice en France ; on reconnaîtra tôt ou tard mon innocence, et Mina sera sauvée.

— Tôt ou tard, avez-vous dit ? J’admets le tôt ou tard, quoique, sur ce point, je ne sois pas de votre avis ; seulement, je suis obligé de caver au pis[1]. Mettons que votre innocence sera reconnue… mais tard – croyez que je vous fais une grande concession –, au bout d’un an, par exemple. Eh bien, pendant cette année, qu’arrivera-t-il de votre famille ? La misère entrera par la porte que votre sortie aura laissée ouverte ; votre mère et votre sœur mourront de faim.

— Non ! car les bons cœurs leur viendront en aide.

— Ah ! comme vous vous trompez, mon pauvre Justin ! Les Valgeneuse ont les cent bras de Briarée[2]. De même qu’il leur aura suffi d’étendre un de ces bras pour vous ouvrir la porte d’un cachot, de même, des quatre-vingt-dix-neuf autres qui leur resteront, ils traceront autour de votre famille un cercle que la pitié n’osera franchir. Les bons cœurs viendront en aide à votre mère et à votre sœur ! Qu’entendez-vous par les bons cœurs ? Jean Robert, un poète, qui est riche aujourd’hui comme M. Laffitte, qui demain est plus pauvre que vous ; Pétrus, un peintre, homme de fantaisie, qui fait des tableaux pour lui et non pour le public, qui vit, non pas de son pinceau, mais en mangeant son pauvre petit patrimoine ; Ludovic, un médecin de talent, de mérite, de génie même, si vous voulez, mais un médecin sans clientèle ; moi, un pauvre commissionnaire, qui vit au jour le jour, et qui ne puis jamais répondre du lendemain… Votre mère et votre sœur sont bonnes chrétiennes, et il leur restera l’église ? Un des cardinaux les plus influents de l’époque est parent des Valgeneuse. Le bureau de bienfaisance ? Le président du bureau est lui-même un Valgeneuse. Elles auront recours au préfet de la Seine, au ministre de l’intérieur ? Elles recevront vingt francs une fois donnés, et encore, les recevront-elles quand on saura qu’elles sont la mère et la sœur d’un homme arrêté sous la prévention d’un crime entraînant peine de galères ?

— Mais que reste-t-il donc à faire ? s’écria Justin tout frémissant de rage.

Salvator appuya plus fortement sa main sur l’épaule de Justin, et, fixant son regard sur le sien :

— Que feriez-vous, Justin, demanda-t-il, si un arbre menaçait de tomber sur votre tête ?

— J’abattrais l’arbre, répondit Justin, qui commençait à comprendre la métaphore de son ami.

— Que feriez-vous si quelque bête féroce échappée d’une ménagerie parcourait la ville ?

— Je prendrais un fusil et je tuerais la bête féroce.

— Alors, dit gravement Salvator, vous êtes celui que j’espérais ; écoutez-moi donc.

— Je crois vous comprendre, Salvator, dit Justin appuyant à son tour la main sur la cuisse de son ami.

— Certes, reprit Salvator, celui-là qui, pour venger une injure personnelle, apporterait le désordre dans la cité, celui-là qui, parce que sa maison brûle, tenterait d’incendier la ville, celui-là serait un sot, un méchant ou un fou. Mais celui-là, Justin, qui aurait sondé les plaies de la société et qui se dirait : « Je connais à fond le mal, cherchons le remède », celui-là ferait œuvre de bon citoyen, celui-là serait un honnête homme. Justin, je suis un des membres désolés de cette grande famille humaine opprimée par quelques intrigants. Jeune, j’ai plongé à fond dans cet océan que l’on nomme le monde, et, comme le pêcheur de Schiller, j’en suis revenu plein d’épouvante. Alors je suis rentré en moi-même et j’ai médité sur les misères de mes semblables. Je les ai tous vu défiler devant moi, les uns comme des bêtes de somme pliant sous un fardeau qui dépasse leurs forces, les autres comme des moutons que le boucher conduit à l’abattoir. À cet aspect, j’ai eu honte de mes semblables, j’ai eu honte de moi-même, je me suis fait l’effet d’un homme qui verrait dans un bois un autre homme attaqué par des voleurs, et qui, caché derrière un arbre, le laisserait dévaliser, meurtrir, poignarder, sans lui porter secours. Tout en gémissant sourdement, je me suis dit qu’à tout, excepté à la mort, il y avait remède, et encore que la mort n’était qu’un mal individuel, sans même être un accident pour l’espèce. Un jour qu’un mourant me montrait ses blessures, je lui ai demandé : « Qui te les a faites ? » Il m’a répondu : « C’est la société ! ce sont tes semblables ! » Alors j’ai arrêté la parole sur ses lèvres et je lui ai dit : « Non, ce n’est point la société ; non, ce ne sont point mes semblables qui t’ont frappé. Ils ne sont pas mes semblables ceux qui t’attendent au fond d’un bois et te dérobent ta bourse ; ils ne sont pas mes semblables, ceux qui te lient les mains et qui t’égorgent. Ceux-là, ce sont les méchants qu’il faut combattre, les herbes empoisonnées de la plaine qu’il faut arracher. « Le puis-je ? » me demanda le blessé. Je suis seul ! « Non ! répondis-je en lui tendant la main, nous sommes deux ! »

— Nous sommes trois ! dit Justin en saisissant la main de Salvator.

— Tu te trompes, Justin, nous sommes cinq cent mille !

— Bien ! dit Justin, dont les yeux rayonnèrent de joie ; et que Dieu, qui m’a entendu, me renonce pour un des siens, le jour où j’oublierai ou renierai les paroles que je dis.

— Bravo, Justin !

— À bas ce misérable gouvernement d’idiots, d’intrigants et de jésuites, qu’on a impudemment nommé la Restauration et qui n’est que le souffle de l’étranger répandu sur la France !

— Assez, dit Salvator ; soyez à cinq heures chez moi, et prévenez que vous ne rentrerez point chez vous de la nuit.

— Où allons-nous ?

— Je vous le dirai à cinq heures.

— Faut-il prendre des armes ?

— C’est inutile.

— À cinq heures ?

— À cinq heures !

Les deux jeunes gens se quittèrent. Il ne leur avait fallu qu’un instant, comme on voit, à l’un pour faire, à l’autre pour accepter une proposition dans laquelle tous deux risquaient leur tête.

Mais il en était ainsi de l’état des esprits à cette époque. Il y avait un souvenir qui rendait braves les plus timides, féroces les plus doux : ce souvenir, c’était celui de l’ennemi envahissant deux fois la France. Cette odieuse et terrible invasion, qui n’est qu’un fait historique pour la génération de 1860, était une apparition enflammée et sanglante pour celle de 1827. Chacun de nous se rappelait, en province, les blessés de Montmirail, de Champaubert et de Waterloo ; à Paris, ceux de la butte Saint-Chaumont et de la barrière de Clichy. La haine était une œuvre nationale, et le mot de la Fayette : « L’insurrection est le plus de saints devoirs » était la devise de la France.

Le jour où nous raconterons cette époque au point de vue de l’histoire générale, nous serons plus juste envers elle, comme philosophe, que nous ne le sommes aujourd’hui comme romancier.

À cinq heures, Justin était chez Salvator.

Salvator présenta Justin à Fragola.

— Je t’ai promis, dit-il, un accompagnateur et un maître de chant pour Carmélite : voici déjà la moitié de ce que je t’ai promis. Justin, rappelez-vous cette belle jeune fille que nous avons vue expirante, à Meudon, sur son lit de douleur ; elle souffre : c’est notre sœur. Je lui ai promis, par la bouche de Fragola, votre aide et celle de M. Müller.

Justin répondit par un sourire qu’il mettait sa vie à la disposition de Salvator.

— Et maintenant, dit celui-ci, partons !

Et, se retournant vers Fragola et l’embrassant comme un père embrasse son enfant – car, tout jeune qu’il était, Salvator avait pris à la douleur quelque chose de grave et de paternel –, l’embrassant, disons-nous, comme un père embrasse son enfant, bien plus que comme un amant embrasse sa maîtresse, il descendit l’escalier le premier, en commandant à Brésil, tout désolé, de rester avec Fragola.

Justin le suivit silencieux.

On traversa, sans échanger une parole, toute cette portion de Paris qui s’étend de la place Saint-André-des-Arcs à la barrière de Fontainebleau.

Arrivé là, et voyant que Salvator s’engageait sur la route, Justin rompit le silence.

— Où allons-nous ? demanda-t-il.

— À Viry-sur-Orge, dit Salvator.

— Qu’est-ce que c’est que Viry-sur-Orge ?

— Vous ne devinez pas ?

— Non.

— C’est le village où j’ai vu Mina hier.

Justin s’arrêta court et tout frissonnant.

— Et vous allez me la faire voir ? s’écria-t-il.

— Oui, répondit Salvator souriant à l’aspect de cette pâleur qui envahissait les joues de Justin, signe de joie qu’il eût été difficile de distinguer d’un signe de terreur.

— Et quand me la ferez-vous voir ?

— Ce soir même.

Justin porta ses deux mains à ses yeux et chancela ; Salvator le soutint en passant son bras autour de son corps.

— Oh ! mon cher Salvator, dit Justin, vous allez me prendre pour une femme et vous n’aurez plus confiance en moi.

— Vous vous trompez, Justin ; car, si je vous vois faible dans la joie, je vous ai vu fort dans la douleur.

— Oh ! murmura Justin, et ma mère, ma pauvre mère qui ne sait pas combien je vais être heureux !

— Demain, vous lui direz tout et elle n’aura rien perdu pour attendre.

Dans son désir d’arriver promptement à Viry-sur-Orge, Justin proposa de prendre une voiture ; mais Salvator lui fit observer qu’il ne pouvait voir Mina que de onze heures à minuit, et que, par conséquent, il était inutile d’arriver à Juvisy trois ou quatre heures d’avance. Sa présence réitérée à la Cour-de-France pouvait, d’ailleurs, donner des soupçons.

Justin se rendit à l’observation de Salvator. Il fut résolu que, non seulement on irait à pied, mais encore que l’on s’arrangerait de manière à n’arriver au parc du château qu’on onze heures du soir.

Une fois en plaine, les deux voyageurs rompirent le silence qu’ils avaient gardé en traversant Paris. La conversation, contenue jusque-là, prit un tour plus libre, une allure plus vive. – Il semble que les pensées intimes ont besoin, comme les plantes, du grand air pour s’exhaler.

Salvator reprit l’initiation au point où il l’avait laissée dans la chambre du maître d’école : il expliqua à Justin dans leurs détails les plus cachés les secrets du carbonarisme ; il lui révéla l’organisation de cette société, il lui en dit le but, il lui montra la franc-maçonnerie prenant sa source mille ans avant le Christ dans le temple de Salomon ; d’abord ruisseau, puis torrent, puis rivière, puis fleuve, puis lac, puis océan !

Justin, en entendant un homme de l’âge et de la condition de Salvator faire de la société une histoire aussi complète et aussi rapide en même temps, écoutait les paroles du jeune homme avec le même respect qu’il eût écouté celles d’un apôtre.

Et, en effet, Salvator, doué de la faculté si rare de généraliser, Salvator, en peu de temps et en peu de mots, avait, comme Cuvier fit pour le monde physique, retrouvé, décomposé et recomposé l’histoire morale de la société.

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