‹ Les Mohicans de Paris Tome IIIChapitre 58 sur 70 · Chapitre 142 L’entrevue.

Chapitre 142 L’entrevue.

La théorie de Salvator était bien simple : c’était une tendresse profonde pour l’humanité sans distinction de caste ni de race, une abolition complète des frontières pour réunir le genre humain dans une seule et même famille – l’accomplissement des paroles du Christ, qui, ayant déjà donné la liberté et l’égalité, avait encore à donner la fraternité.

Pour lui, et dans sa vaste appréciation sociale, tous les hommes étaient fils d’un même père et d’une même mère, tous frères, par conséquent tous libres. L’esclavage donc, sous quelque forme qu’il se cachât, était le monstre qu’il voulait terrasser comme la cause primordiale du mal. Il y avait en lui un reste de la noblesse et de la loyauté des anciens preux qui s’en allaient combattre en Palestine. Il eût volontiers, comme eux, donné sa vie pour le triomphe de sa foi, et il parlait de l’avenir des nations avec cette même élévation et dans ce même langage qui semblaient le privilège de l’abbé Dominique.

Au reste, les deux jeunes gens – dont l’un avait eu, sans qu’il s’en doutât, sur la vie de l’autre, une si grande influence –, les deux jeunes gens, le prêtre et le commissionnaire, avaient entre eux plus d’une ressemblance : c’étaient le même amour de l’humanité, la même fraternité universelle, le même but, enfin, vers lequel ils tendaient tous deux, quoique marchant dans deux voies différentes et partis de deux points opposés.

Ainsi, l’abbé Dominique parlait de Dieu et descendait de Dieu à l’humanité ; Salvator cherchait le secret de Dieu dans l’humanité et montait de l’homme à Dieu. L’humanité, pour l’abbé Dominique, était de création divine ; Dieu, pour Salvator, était de création humaine ; l’humanité, pour l’abbé Dominique, n’avait de raison d’être que créée, soutenue, dirigée par une puissance supérieure ; l’humanité, pour Salvator, n’avait aucune raison d’être si elle n’était entièrement libre, si elle n’était elle-même sa force dirigeante.

Il y avait, en un mot, entre leurs deux théories religieuses, la même différence qu’il y a en politique entre l’aristocratie et la démocratie, entre la monarchie et la république ; et, cependant, nous le répétons, partant de ces deux principes opposés, tous deux tendaient vers le même but, l’indépendance de l’homme, la fraternité universelle.

Pour Justin, pauvre martyr, en lutte depuis son enfance avec les besoins de la vie matérielle, et qui n’avait jamais eu le temps de plonger son regard dans l’abîme des abstractions sociales, cette théorie de Salvator fut un long éblouissement allant presque jusqu’au vertige. Cette révélation fit jaillir autour de lui mille étincelles, comme elles jaillissent d’un foyer dont on attaque la flamme près de s’éteindre. Son cœur, endormi dans les bras de la résignation, cette berceuse céleste qui, depuis dix-huit siècles, endort l’humanité, tressaillit et se réveilla tout à coup aux mots de fraternité et d’indépendance, et, au bout de deux heures de marche et de causerie, il avait grandi de dix coudées[1].

On marche vite, on fait beaucoup de chemin sans s’en apercevoir, lorsqu’on marche poussé par le souffle d’une puissante préoccupation ou d’une grande idée. On arriva à la Cour-de-France vers neuf heures du soir.

Il restait deux heures à attendre.

Salvator se rappela une petite cabane de pêcheur où il avait dîné, il y avait sept ans, le jour où il avait trouvé Brésil. On gagna le bord de la rivière ; on reconnut la cabane, on entra, et, moyennant une bouteille de vin et une matelote, on obtint l’hospitalité.

Les yeux de Justin ne s’écartaient du coucou qui marquait l’heure que pour s’y reporter un instant après plus ardemment ; sans le bruit que faisait le balancier, bruit auquel il n’y avait pas à se méprendre, Justin eût juré que les aiguilles étaient arrêtées.

Cependant, dix heures, puis onze heures sonnèrent. Salvator vit l’impatience de son compagnon et en eut pitié.

— Partons, dit-il.

Justin respira, bondit de sa chaise à son chapeau, et se trouva du même coup sur le seuil de la porte.

Salvator le rejoignit en souriant.

Ce fut à Salvator à lui montrer le chemin.

En effet, il marcha le premier dans la direction du château de Viry ; on retrouva le pont Godeau, l’allée de tilleuls, la grille du parc.

— Est-ce là ? demanda tout bas Justin.

Salvator fit de la tête un signe affirmatif.

Puis, en recommandation de silence, il appuya son doigt sur ses lèvres.

Salvator et Justin longèrent le mur, légers et silencieux comme deux ombres ; puis, au même endroit où, la veille, il l’avait escaladé, Salvator s’arrêta.

— C’est ici, murmura-t-il.

Justin mesura des yeux la hauteur de la muraille. Moins habitué que son compagnon aux exercices gymnastiques, il se demandait comment il franchirait l’obstacle.

Salvator s’appuya contre le mur et présenta à Justin ses deux mains comme premier échelon.

— Nous allons donc escalader cela ? demanda Justin.

— Ne craignez rien ; nous ne rencontrerons personne, dit Salvator.

— Oh ! ce n’est pas pour moi que je crains ; c’est pour vous.

Salvator fit un mouvement d’épaules dont nous n’essayerons pas de donner la traduction.

— Montez, dit-il.

Justin mit ses pieds dans les mains, puis sur les épaules de Salvator, puis il enjamba le faîte du mur.

— Et vous ? demanda-t-il.

— Sautez de l’autre côté et ne vous inquiétez pas de moi.

Justin obéit comme un enfant.

Au lieu de lui dire de sauter sur le sol, Salvator lui eût dit de sauter dans le feu, qu’il eût obéi de même.

Il sauta, et Salvator entendit le retentissement de ses pieds sur la terre.

Quant à lui, il s’élança avec sa légèreté ordinaire, se hissa à la force du poignet sur le chaperon du mur, et, en une seconde, se trouva dans le parc, près de Justin.

Il s’agissait de s’orienter afin de n’avoir pas besoin de faire les détours que Salvator avait faits, la première fois, en suivant Roland.

Le jeune homme s’arrêta un instant, rappela ses souvenirs, et coupa droit à travers le parc.

Au bout de cinq minutes de marche, il s’arrêta encore, s’orienta de nouveau, et appuya un peu à gauche.

— Nous y sommes ! dit Salvator ; voici l’arbre.

Sans doute en lui-même ajoutait-il :

— Et voici la tombe.

Tous deux pénétrèrent dans le fourré et attendirent.

Au bout de quelques secondes, Salvator appuya la main sur l’épaule de son ami.

— Silence ! dit-il, j’entends le frôlement d’une robe de soie.

— C’est elle, alors ? dit Justin tout frissonnant.

— Oui, selon toute probabilité ; seulement, laissez-moi me montrer le premier. Vous comprenez l’effet que votre apparition inattendue pourrait produire sur la pauvre enfant… Elle approche, elle est seule. Cachez-vous là et ne paraissez que quand je vous dirai de paraître. La voici !

C’était Mina.

Elle était seule, en effet.

— Oh ! mon Dieu ! murmura Justin.

Et il fit mine de s’élancer.

— Vous voulez donc la tuer ? dit Salvator en le retenant.

Il s’était fait dans le massif un mouvement qui avait attiré l’attention de Mina.

Elle s’arrêta, regardant avec inquiétude et toute prête à fuir comme une gazelle effarouchée.

— C’est moi, mademoiselle, dit Salvator ; ne craignez rien.

Et, écartant les branches, il apparut aux yeux de Mina.

— Ah ! c’est vous ! dit Mina. Que je suis heureuse de vous voir, mon ami !

— Et moi aussi, d’autant plus que je vous apporte des nouvelles.

— De Justin ?

— De Justin, de sa mère, de sa sœur, du bon M. Müller.

— Ingrate que je suis ! J’oubliais tout ce qui n’est pas lui. Voyons, qu’avez-vous fait depuis hier ? Contez-moi cela.

— D’abord, j’ai retrouvé votre montre.

— Oh ! tant mieux !

— J’ai été voir toute votre chère famille, porter à Justin l’assurance de votre amour et recevoir la sienne.

— Oh ! que vous êtes bon !… Et a-t-il été bien heureux ?

— Vous demandez cela ? Il a pensé devenir fou.

— Merci ! trois fois merci ! Lui avez-vous dit où j’étais ?

— Oui.

— Et alors ?…

— Vous comprenez bien qu’il m’a demandé à venir.

— Oh ! oui, je comprends cela.

— Mais vous comprenez aussi que ma première pensée a été de lui refuser cette satisfaction.

— Oh ! non, non, cela, monsieur, je ne le comprends plus.

— Je vous dis ma première pensée, mademoiselle.

— Et… et la seconde ? demanda Mina en hésitant.

— La seconde a été l’opposée de la première.

— De façon ?… demanda Mina toute tremblante.

— De façon que, sur la promesse d’être raisonnable…

— Eh bien ?

— Je suis convenu avec Justin de l’amener.

— Et quand cela, devez-vous l’amener ?

— Je voulais l’amener un de ces soirs.

— Un de ces soirs ! dit la jeune fille en poussant un soupir ; et il a consenti à attendre ?

— Non.

— Comment, non ?

— Il a voulu venir tout de suite… Vous comprenez encore cela ?

— Oh ! certes, je le comprends. J’aurais fait comme lui, moi !

— Ma première pensée a encore été de refuser, dit Salvator en riant.

— Mais la seconde ? fit Mina, la seconde ?

— La seconde… a été de vous l’amener ce soir même.

— De sorte ?… demanda la jeune fille toute palpitante.

— De sorte que je l’ai amené.

— Monsieur, il m’a semblé entendre parler tout à l’heure. C’est à lui que vous parliez, n’est-ce pas ?

— Oui, mademoiselle ; il voulait se jeter au-devant de vous, et je l’en empêchais.

— Oh ! si je l’avais revu ainsi, je serais morte de joie !

— Vous entendez, Justin ? dit Salvator.

— Oh ! oui, oui, s’écria le jeune homme en s’élançant hors du massif.

Salvator se rangea pour faire place à son ami. Les deux jeunes gens se jetèrent dans les bras l’un de l’autre, étouffant entre leurs lèvres les deux noms de Justin et de Mina.

Puis, presque aussitôt, deux mains s’étendirent du côté de Salvator, et deux voix pleines de larmes joyeuses murmurèrent en même temps :

— Mon ami, Dieu vous le rende !

Salvator les regarda un instant de son doux et puissant regard qui, semblable à celui d’un dieu, semblait prendre la responsabilité de l’avenir ; puis, serrant la main de Justin et baisant Mina au front :

— Et maintenant, dit-il, vous êtes sous le regard du Seigneur. Que Dieu, qui m’a conduit jusqu’ici, me mène jusqu’au bout !

— Vous nous quittez, Salvator ? dit Justin.

— Justin, répondit Salvator, vous savez que c’est par hasard que j’ai rencontré Mina ; vous savez que ce n’était point elle que je cherchais quand je suis venu dans ce parc. Laissez-moi poursuivre mon œuvre et soyez heureux : le bonheur est un hymne à Dieu !… Dans une heure, je serai près de vous.

Et le jeune homme, prenant congé d’eux, de la main et de la tête, disparut au tournant de l’allée qui conduisait au château.

Ce que se dirent pendant cette heure les deux amants demeurés seuls, je n’essayerai pas de vous le raconter.

Supposez, chers lecteurs, que vous avez l’oreille appuyée à la porte du ciel et que vous écoutez parler des anges.

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