‹ Les Mohicans de Paris Tome IIIChapitre 59 sur 70 · Chapitre 143 Investigation.

Chapitre 143 Investigation.

Le lendemain, à huit heures du matin, Justin, comme d’habitude, ouvrait sa classe, mais d’un visage si joyeux, que les aînés de ses bambins, accoutumés à son visage triste, ou plutôt grave, se demandèrent entre eux :

— Tiens ! qu’a donc le maître, ce matin ? est-ce qu’il lui serait arrivé, par hasard, un héritage de vingt mille livres de rente ?

Vers la même heure, Salvator, le visage un peu plus soucieux, entrait dans la rue principale, ou plutôt dans la seule rue du village de Viry ; il regardait à droite et à gauche, et, apercevant, sur le seuil d’une porte, une belle jeune fille qui semblait rentrer chez elle, tenant à la main une mesure de lait, il s’approcha d’elle avec une intention si visible de lui parler, que celle-ci s’arrêta sur le seuil de la porte et attendit.

— Mademoiselle, dit Salvator, seriez-vous assez bonne pour m’indiquer la maison de M. le maire ?

— C’est bien la maison de M. le maire que vous demandez ? dit la jeune fille.

— Sans doute.

— C’est qu’il y a la maison de M. le maire et la mairie, reprit la jeune fille avec un sourire qui semblait demander pardon au jeune homme de la leçon de topographie qu’elle lui donnait.

— C’est juste, dit Salvator ; j’eusse dû m’expliquer plus clairement. Je désire parler à M. le maire, mademoiselle.

— Alors vous pouvez entrer, monsieur, ajouta la jeune fille, car vous êtes justement à sa porte.

Et, passant la première, elle indiqua le chemin à Salvator.

À la porte de la salle à manger, elle rencontra une espèce de servante à laquelle elle remit la petite mesure de lait, qui paraissait être destinée à devenir son déjeuner et celui de sa famille ; puis, se tournant vers Salvator :

— Si monsieur le voyageur veut me suivre ? dit-elle.

À cette époque, où l’on ne connaissait ni les chemins de fer ni les trains de plaisir, on donnait généralement au visiteur étranger le titre de voyageur, comme on le donne encore aujourd’hui au touriste dans les montagnes du Jura et dans celles du Dauphiné.

Salvator sourit et suivit la belle enfant.

On monta au premier étage ; la jeune fille ouvrit la porte d’une espèce de cabinet où un homme était assis à un bureau, et elle dit à cet homme :

— Papa, voilà un monsieur qui veut te parler.

Et, en effet, sous son costume de chasse, Salvator pouvait très bien passer pour un monsieur.

Le maire fit un signe de la tête et continua d’écrire sans regarder le survenant ; peut-être craignait-il de perdre le fil de sa phrase, s’il l’interrompait.

Par hasard, le maire de Viry était encore, à cette époque, le même brave homme auquel l’honnête M. Gérard avait eu affaire, il y avait sept ou huit ans, lors de l’horrible catastrophe dont ce dernier avait été victime.

C’était, comme nous l’avons dit en son lieu et place, un bon et digne maire, participant à la fois du bourgeois et du paysan, homme loyal et naïf autant que Salvator le pouvait désirer.

Sa phrase finie, il se retourna, repoussa en arrière son bonnet grec, releva ses lunettes sur son front, et, apercevant le jeune homme resté debout près de la porte :

— C’est vous qui désirez me parler ? demanda-t-il.

— Oui, monsieur, répondit Salvator.

— Alors donnez-vous la peine de vous asseoir, fit le maire avec un geste qui rappelait vaguement celui d’Auguste faisant la même invitation à Cinna[1].

Et, en même temps, il lui désignait une espèce de fauteuil romain.

Salvator avança son siège aussi près qu’il put de celui de M. le maire.

Après les premières politesses échangées :

— Que désirez-vous, monsieur ? demanda le maire à Salvator.

— Un renseignement que vous avez le droit de me refuser, monsieur, j’en conviens, dit Salvator, mais que vous aurez cependant, j’espère, la complaisance de me donner.

— Parlez, monsieur, et si la chose n’est pas contraire à mes doubles devoirs et de citoyen et de magistrat…

— J’ose croire que vous en jugerez ainsi, monsieur… Mais d’abord, sans indiscrétion, depuis combien de temps êtes-vous maire ?

— Depuis quatorze ans, monsieur ! répondit le brave homme en se rengorgeant.

— Bon ! dit Salvator. Eh bien, je désirerais savoir de vous le nom de la personne qui habitait le château de Viry vers l’année 1820.

— Oh ! monsieur, le propriétaire se nommait alors M. Gérard Tardieu.

— Gérard Tardieu ! répéta Salvator songeant à ce cri échappé si souvent à Rose-de-Noël pendant sa fièvre : « Oh ! ne me tuez pas, madame Gérard ! »

— Un bien honnête et bien excellent homme, continua le maire ; et qui, à notre grand regret à tous, quitta le pays à la suite d’une épouvantable catastrophe.

— Arrivée ici ?

— Ici même.

— Alors, monsieur, c’est précisément de cette aventure que je désirerais vous entretenir, dit Salvator. Vous plairait-il de me la raconter ?

Ceux de nos lecteurs qui ont habité ou qui habitent encore la province savent avec quel empressement tout habitant d’une petite ville accepte le moindre incident qui peut rompre la monotonie de sa vie ; ils ne s’étonneront donc pas du rayon de plaisir qui illumina les yeux du maire de Viry lorsque celui-ci flaira la distraction quelconque que venait lui offrir cet étranger providentiel. La joie qui éclata sur le visage du brave homme était une injure adressée à la lenteur du temps, et exprimait clairement cette moqueuse pensée : « Autant de pris sur l’ennemi ! »

Il raconta à Salvator l’histoire de M. Gérard, d’Orsola, de M. Sarranti et des deux enfants dans ses moindres détails ; il n’omit rien de ce qui pouvait intéresser son auditeur, et surtout allonger le récit : il eût voulu, le cher homme, multiplier à l’infini des épisodes de cette sanglante aventure afin de retenir le plus longtemps possible un hôte si précieux. Malheureusement, c’était une imagination médiocre que celle de M. le maire de Viry : il raconta donc dans son effroyable simplicité toute l’horrible histoire que nos lecteurs connaissent.

En outre, il la raconta à son point de vue à lui ; de sorte que le personnage intéressant de ce drame fut M. Gérard, qui, dans le récit du digne maire, devenait, d’assassin, victime.

Le narrateur s’étendit sur le désespoir de ce même M. Gérard, dont il fit une longue et douloureuse description.

La perte des deux enfants, surtout, avait été, au dire de M. le maire, si terrible pour son ancien administré, à cause de la grande affection que celui-ci portait à son frère, qu’il ne parlait jamais ni de l’un ni de l’autre sans éclater en sanglots.

Salvator écouta le brave homme avec une attention qui lui conquit toute sa bienveillance.

Puis, quand il eut fini :

— Mais, demanda Salvator, vous m’avez parlé d’un M. Gérard, d’une Orsola, d’un M. Sarranti et de deux enfants…

— Oui, dit le maire.

— N’existait-il pas une madame Gérard ?

— Je n’ai pas connu de femme à M. Gérard.

— Vous n’avez connu personne du nom de madame Gérard !Réfléchissez bien.

— Non… à moins que… attendez donc !

Et le maire se mit à rire avec finesse.

— Attendez donc, continua-t-il ; si fait, si fait ; il y avait, en réalité, une madame Gérard : c’était la pauvre Orsola, que les gens qui voulaient se mettre bien avec elle appelaient madame Gérard ; car, monsieur, ajouta sentencieusement le maire, vous savez que c’est la faiblesse habituelle des concubines de désirer que les inférieurs, ou ceux qui dépendent d’elles, leur donnent le nom qu’elles n’ont pas le droit de porter... Aussi savaient-ils cela, les pauvres petits enfants, et, quand ils voulaient obtenir quelque chose de leur gouvernante, ne manquaient-ils pas de l’appeler madame Gérard.

— Merci, monsieur, fit Salvator.

Puis, après une pause :

— Et vous dites, monsieur, demanda-t-il, que jamais, quelques recherches que l’on ait faites, on n’a pu retrouver ni le petit Victor ni la petite Léonie ?

— Jamais, monsieur ! et, cependant, on a bien cherché.

— Vous rappelez-vous ces malheureux enfants, monsieur le maire ? reprit Salvator.

— Parfaitement.

— Je parle de leur signalement.

— Comme si je les voyais encore, monsieur ! Le garçon avait entre huit et neuf ans ; il était beau, frais, blond…

— De grands cheveux ? demanda Salvator en frissonnant malgré lui.

— De grands cheveux bouclés qui tombaient jusque sur ses épaules.

— Et la petite fille ?

— La petite fille pouvait avoir de six à sept ans.

— Blonde comme son frère ?

— Oh ! non, monsieur ; c’était une nature tout opposée : mince et brune, elle, avec de grands yeux noirs, magnifiques, qui, à cause de sa maigreur, semblaient tenir tout le visage… Il fallait que ce M. Sarranti fût un fier misérable pour voler ainsi cent mille écus à son bienfaiteur et lui tuer ses deux enfants !

— Mais, demanda Salvator, vous m’avez dit, je crois, que le complice de M. Sarranti, dans cet assassinat, avait été un grand chien que l’on tenait toujours à l’attache et que l’on redoutait à l’égal d’un tigre.

— Oui, dit le maire, un chien que le frère de M. Gérard avait rapporté du nouveau monde.

— Et ce chien, qu’est-il devenu ?

— Il me semblait vous avoir dit, monsieur, que, dans un moment de désespoir, M. Gérard avait pris sa carabine et l’avait déchargée sur lui.

— De sorte qu’il a été tué ?

— On ne sait s’il est mort ; mais, comme c’était un chien terrible, il a emporté le coup.

— Vous rappelez-vous, par hasard, le nom de ce chien ?

— Attendez donc… je vais me le rappeler… Il avait un singulier nom… un nom de… comment dirais-je ?… Il s’appelait Brésil !

— Ah ! fit en lui-même Salvator. Brésil, vous êtes sûr ?

— Oui, oui, très sûr !

— Et ce chien si féroce n’avait jamais mordu les enfants ?

— Au contraire, il les adorait, et particulièrement la petite Léonie.

— Maintenant, monsieur le maire, dit Salvator, il me reste à vous demander une grâce.

— Laquelle, monsieur ? laquelle ?… s’écria le maire, trop heureux de faire quelque chose pour un homme qui interrogeait avec tant de courtoisie et écoutait avec tant d’attention.

— Je ne saurais demander à visiter le château, qui est habité par des personnes inconnues, continua Salvator, et, cependant…

Il hésita.

— Dites, monsieur, dites ! fit le maire ; et si le renseignement que vous désirez est à ma disposition…

— J’eusse voulu un plan des appartements inférieurs, de la cuisine, du cellier, de la serre.

— Oh ! monsieur, dit le maire, c’est chose facile ! Lors de l’instruction de l’affaire, instruction interrompue par l’absence de M. Sarranti, un plan a été fait en double…

— Et ces deux plans, demanda Salvator, que sont-ils devenus, s’il vous plaît ?

— L’un est joint au dossier qui se trouve entre les mains du procureur du roi ; l’autre doit être encore dans mes cartons.

— Me serait-il permis, monsieur, demanda Salvator, de prendre une copie de celui qui vous est resté ?

— Certainement, monsieur.

Le maire ouvrit inutilement deux ou trois cartons, puis, enfin, tomba sur l’objet qu’il cherchait.

— Voilà ce que vous demandez, monsieur, dit-il. Maintenant, si vous désirez une règle, un crayon, un compas, je puis vous procurer cela.

— Merci, je n’ai aucun besoin d’établir une échelle de proportions ; il me suffira de prendre un aperçu général des localités.

Salvator copia le plan avec la certitude de main d’un géomètre exercé ; et, son dessin fini :

— Monsieur, dit-il en pliant le papier et en le mettant dans sa poche, il ne me reste plus qu’à vous remercier et à vous faire mes excuses de tout le dérangement que je vous ai causé.

Le maire protesta que Salvator ne l’avait nullement dérangé, et essaya même de le retenir à déjeuner avec son épouse et ses deux demoiselles ; mais, si tentante que fût l’offre, Salvator crut devoir refuser. Le maire, qui ne voulait se séparer de son hôte que le plus tard possible, le reconduisit jusqu’à la porte, et, avant de prendre congé de lui, se mit à la disposition du jeune homme pour tout nouveau renseignement qui serait de sa compétence.

Le même jour, Salvator présentait Justin à la loge des Amis de la Vérité, où il le faisait recevoir maçon.

Il va sans dire que Justin accomplit sans sourciller toutes les épreuves : il eût traversé le feu, il eût franchi le pont, aigu comme le tranchant d’un rasoir, qui conduit du purgatoire au paradis de Mahomet ! Mina n’était-elle pas au bout du rude et dangereux chemin ?

Le lendemain, Justin fut présenté et reçu dans une vente.

À partir de cette seconde réception, Salvator n’eut plus rien de caché pour son ami, et il lui révéla jusqu’aux derniers secrets de cette vaste conspiration qui, commencée en 1815, ne devait donner ses fruits qu’en 1830.

Laissons-les poursuivre cette grande œuvre de l’insurrection, dans laquelle notre histoire trouvera son dénouement, et, poursuivant cette histoire à travers les sinuosités qu’elle trace, revenons à Pétrus et à mademoiselle de Lamothe-Houdon.

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