Chapitre 108 Journaux, théâtres, grands hommes, publicistes, artistes, peintres, statuaires, comédiens, banquistes.
Puis les miracles recommençaient de tous côtés.
À Alençon, on distribuait, moyennant un sou, la relation du grand miracle arrivé pendant l’été de 1826 dans l’arrondissement de Domfront, à Saint-Jean-des-Bois. – Le même miracle se produisit presque en même temps dans d’autres villes ; à Cherbourg, par exemple, des témoins dignes de foi, de la véracité desquels il n’était pas permis de douter, avaient vu sortir cinq gouttes de sang du corps de Notre-Seigneur Jésus-Christ !
Événement tout aussi remarquable, quoique moins miraculeux : le vicaire de la paroisse de Château-Gombert, située sur le territoire de Marseille, venait d’être surpris violentant une de ses paroissiennes !
Un fait qui s’était passé à Annecy, en Savoie, faisait le scandale de la quinzaine pendant laquelle s’ouvre notre récit. M. Sace, vieillard généralement estimé dans le pays, étant mort, au mois de janvier, sans avoir reçu les secours de la religion, l’évêque lui refusa la sépulture, et, par précaution, ferma, dès le matin, les portes de l’église et du cimetière. Tous les habitants, pour protester contre l’outrage fait à leur concitoyen, suivirent le convoi funèbre ; on enterra le corps dans un endroit écarté. Quelques jours après, le sénat de Chambéry intima l’ordre à l’évêque de faire, sans délai, exhumer le corps du vieillard et de l’inhumer en terre sainte, avec toutes les cérémonies usitées.
Peu de temps auparavant, ce même évêque, qui ne voulait pas ouvrir le cimetière, avait fait fermer le théâtre ; mais l’intendant de la province, n’ayant pas les mêmes raisons que Sa Grandeur de redouter la comédie, l’avait fait rouvrir, au grand désappointement du prélat, et la troupe de Genève était venue y donner des représentations, aux grandes acclamations de la ville.
On était loin d’être aussi libre en France qu’en Savoie : le directeur du théâtre d’Amiens venait d’en avoir la preuve. Mademoiselle Georges, qui était, à cette époque, dans tout l’éclat de sa beauté et de son talent, après de glorieuses représentations dans la Flandre française, devait jouer encore une fois à Amiens et partir de là pour le Midi ; mais il se débattait, entre Saint-Acheul et le directeur du théâtre, un procès qui empêchait mademoiselle Georges de quitter la ville : elle devait jouer, avant son départ, le Léonidas de Pichat, lequel se jouait alors par toute la France ; or, les jésuites n’admettaient pas qu’on célébrât la victoire des Grecs, qui combattaient pour la croix, parce que, en même temps, ils avaient le tort de combattre pour la liberté !
On marchait à la terreur, à la terreur blanche, c’est vrai ; mais c’était toujours la terreur. Les donjons d’Italie, de Bohême et d’Espagne, pleins de prisonniers, attestaient cette exécrable tendance.
Nous savons aujourd’hui quels étaient les combattants qui devaient prendre part à la lutte que chaque jour rendait plus imminente ; on les connaît tous : militaires, avocats, banquiers, savants, industriels, artistes, étudiants. Dès cette époque, on voyait vaguement se dessiner dans l’ombre la silhouette des héritiers des grands hommes de 1789, et, malgré la divergence d’opinions, tous se réunissaient contre l’ennemi commun : le gouvernement ! Ces grands hommes, nous allons revenir à eux tout à l’heure ; mais disons d’abord un mot de journaux qui les louaient ou les attaquaient, selon que ces journaux étaient royalistes ou libéraux ; puis nous rentrerons dans notre livre, c’est-à-dire dans l’histoire morale de cette société dont nous faisons en ce moment l’histoire politique, pour y reprendre la suite des événements que nous avons entrepris de raconter.
Les journaux, c’étaient d’abord : – le Moniteur, vieux baromètre usé, pour lequel tous les gouvernements, quels qu’ils soient, sont toujours au beau fixe ; l’Étoile, journal du soir, rédigé par M. de Villèle, M. de Peyronnet et les révérends pères Godineau, Ronsin et compagnie : on l’appelait la mauvaise étoile du roi ; – le Drapeau blanc, journal également ministériel, mort en combattant : honneur au courage malheureux ! – la Quotidienne, tombée sur la brèche, comme le Drapeau blanc ; – la Gazette de France, la seule des feuilles royalistes de cette époque qui ait survécu. Le ministère avait fait suer plus de trois millions aux bons habitants de Paris pour acheter les journaux à vendre et en créer de nouveaux qu’on ne lisait pas ! On savait depuis longtemps, au reste, que le gouvernement avait l’intention de restreindre autant que possible la presse quotidienne et de réduire à deux le nombre de ses propres organes.
Les autres journaux – nous demandons pardon à ceux que nous oublions –, les autres journaux étaient : les Débats, rédigés par les frères Bertin ; le Constitutionnel, rédigé par Étienne et Jay ; le Globe, par Pierre Leroux ; la Gazette des Tribunaux, l’Écho du soir, le Journal de Paris, la Pandore, la Revue protestante, la Revue encyclopédique, la Revue britannique, la Revue américaine, le Mercure.
Les grands hommes s’appelaient : Chateaubriand, Béranger, Lamartine, Victor Hugo, Cousin, Guizot, Vuillemain, Thiers, Augustin Thierry, Michelet, Nodier, Lemercier, Benjamin Constant, Royer-Collard, de Ségur, Azaïs, Casimir Delavigne, Arnault, Méry, Barthélemy, Michaud, Duval, Picard, Andrieux, Jouy, Scribe, Viennet, qui venait de faire paraître son Épître aux Chiffonniers sur les crimes de la presse ; Dulaure, qui publiait son Histoire de Paris ; Cauchois-Lemaire, qui adressait à M. de Peyronnet des Lettres historiques dans lesquelles il demandait à la Chambre s’il n’y avait pas lieu de mettre les ministres en accusation.
Les savants, c’étaient : Arago, Cuvier, Broussais, Geoffroy Saint-Hilaire, Chomel, Devergie, Poinsot, Thénard, Orfila, Duval, Laplace, Brongniart, Magendie, Fourier, Champollion.
Les peintres, c’étaient : Delacroix, Ingres, Decamps, Horace Vernet, Delaroche, Léopold Robert, Louis Boulanger, les deux Johannot, qui étaient en train de dessiner et même de peindre ces adorables vignettes des Œuvres de Walter Scott que publiait Gosselin.
Les statuaires, c’étaient : David, Pradier, Foyatier, Etex, qui venait de débuter par son Caïn.
Les musiciens, c’étaient : Rossini, Hérold, Spontini, Meyerber, Boïeldieu, Auber, Halévy.
Les chanteurs, c’étaient : Nourrit, Dabadie, Levasseur, Chollet, Ponchard, Alexis Dupont ; mesdames Debadie, Cinti, Rigaud, Pasta, Malibran.
Les exécutants, c’étaient : Paganini, Baillot, Brod, Liszt, Tulou, Vogt, Stockhausen, Gallay, Renaud, Kalkbrenner, Henri Herz, Lafond ; mesdames Stockhausen, Martainville, Labat.
Voulez-vous aller jusqu’au bout et relire les affiches des spectacles ? Soit, pour nous, l’année 1827, c’est hier, ou plutôt c’est aujourd’hui.
À l’Opéra : le Siège de Corinthe, la Vestale, le Rossignol, le ballet d’Astolphe et Joconde, le Carnaval de Venise.
Aux Français : l’Orphelin de la Chine, le Jeune mari, le Jaloux malgré lui, le Tasse, les Deux Gendres, la Suite d’un bal masqué ; quelquefois le second acte du Mariage de Figaro ; les quatre autres étaient interdits, et ne furent rendus que sous le ministère Martignac, à la sollicitation du baron Taylor. On venait de jouer Louis XI à Péronne, drame en cinq actes de Mély-Janin, qui avait ouvert triomphalement à l’école romantique les portes du théâtre de la rue Richelieu. On annonçait la reprise d’Artaxerce : il fallait un contrepoids à Walter Scott !
Aux Italiens : Il Turco en Italia, il Barbiere, la Donna de Lago, Tancredi, la Gazza ladra, Semiramide– rien que du Rossini. Au reste, l’affiche de 1854 est encore la même, à peu près, que celle de 1827.
L’Opéra-Comique : l’Artisan, la Vieille, Richard Cœur-de-Lion, la Dame blanche, Gulistan.
À l’Odéon, le nombre de pièces est si grand, qu’on ne saurait les enregistrer ; toutes les semaines, il en pleut de nouvelles. Citons au hasard : les Vêpres siciliennes, la Comédiens, Robin des Bois, Marguerite d’Anjou, Louise, le Barbier de Séville, dans lequel Duprez – oui, notre grand Duprez – chantait derrière les châssis la chanson que Bocage mimait en scène. On jouait en outre : l’Héritage, le Mariage de l’actrice, la Fée Valence, Manlius, Othello, Ivanhoé, le Tyran domestique, les Deux Anglais, l’Enfant trouvé, le Voyage à Dieppe, Thomas Morus, Emmeline, Euphrosine et Conradin, etc., etc. Enfin, on venait de représenter, et c’était le succès du jour, l’Homme habile, ou Tout pour parvenir, pièce qui avait dû sa vogue, d’abord, disons-le, à l’excellent jeu de Bocage, lequel remplissait le rôle d’un jésuite à robe courte ; ensuite, aux allusions dont l’ouvrage foisonnait.
Le théâtre de Madame jouait Scribe, toujours Scribe, rien que Scribe ; et il avait deux fois raison, car, en agissant ainsi, il faisait la fortune d’un homme d’esprit et d’un homme de talent : de M. Poirson et de M. Scribe. Lisez les journaux du temps, et vous trouverez, comme pour la messe dans la chapelle et la chasse du roi, cette affiche invariable : la Demoiselle à marier, de M. Eugène Scribe ; le Mariage de raison, de M. Eugène Scribe ; Simple Histoire, de M. Eugène Scribe ; les Premières Amours, de M. Eugène Scribe ; Michel et Christine, de M. Eugène Scribe ; le Nouveau Pourceaugnac, de M. Eugène Scribe ; la Mansarde des artistes, de M. Eugène Scribe ; etc., etc., etc., de M. Eugène Scribe.
Au Vaudeville, Minette et Lepeintre aîné faisaient les délices des habitués – Minette morte millionnaire ; Lepeintre aîné retrouvé dans le canal Saint-Martin !
Aux Variétés : Potier, Vernet, Odry, Brunet, Cazot, Lefèvre. Bon et charmant théâtre ! – le théâtre des Variétés de 1827, bien entendu.
On venait, depuis quelques jours, d’ouvrir le théâtre des Nouveautés, avec Déjazet, madame Albert, Bouffé, Volnys.
La Porte Saint-Martin jouait : Norma, le Contumax, le Ménage du Savetier, Polichinelle, la Visite à Bedlam, Jocko, ou le Singe du Brésil – Mazurier pour le ballet ; Dorval pour le drame.
À l’Ambigu-Comique : Cartouche, représenté par Frédérick Lemaître.
À la Gaieté : Poulailler... La censure laissait volontiers mettre en scène les aventures des brigands célèbres.
À propos de la censure, on criait fort contre elle. La chose n’est pas nouvelle ! me direz-vous. On criait contre elle, non pas pour avoir empêché de jouer, mais pour avoir laissé jouer : la censure avait laissé jouer, à la Gaieté, une pièce où la garde nationale était honnie, bafouée, conspuée. LeJournal de Paris, fait par de très honnêtes gens, et, entre autres, par M. Pillet, s’était naïvement étonné que la censure eût autorisé la représentation d’une pareille pièce, et avait crié au scandale. Le Journal de Paris avait tout simplement oublié que la garde nationale, datant de 1789, et ayant pour père La Fayette, portait sur ses drapeaux une date et un nom qui agaçaient horriblement les nerfs des révérends de Montrouge et de Saint-Acheul. Aussi la garde nationale fut-elle dissoute à la première occasion.
Enfin, nous aurons terminé cette revue, peut-être un peu longue, mais nécessaire au développement de notre drame, quand nous aurons dit que l’ancien théâtre de la Foire était représenté sur des tréteaux dressés entre la Gaieté et Madame Saqui, tréteaux appartenant au sieur Galilée Copernic, ainsi nommé parce qu’il faisait voir aux spectateurs des étoiles en plein midi.
Ajoutons, pour que le lecteur ait tout de suite une haute idée de l’importance de ce personnage, importance qu’il a conquise par des « représentations données avec le plus grand succès – c’est son affiche qui le dit – devant les principaux souverains de l’Europe », qu’il est beau-frère du célèbre Zozo du Nord, dont nous avons parlé dans notre biographie de notre ami Mélingue[1], et qu’il a, pour amuser le public aux bagatelles de la porte, l’illustre Fafiou, le roi des épîtres de son époque.
Nous espérons dire quelques mots de ces augustes baladins dans nos prochains chapitres : ils font partie de cette estimable classe que l’on appelait alors les Mohicans de Paris, en honneur du beau roman de Cooper qui venait de paraître.
Maintenant que le théâtre et les décorations sont connus, que le spectateur s’accommode de son mieux dans sa stalle.
On va commencer !
q