‹ Les Mohicans de Paris Tome IIIChapitre 61 sur 70 · Chapitre 145 La nuit de noces de M. le comte et de madame la comtesse Rappt.

Chapitre 145 La nuit de noces de M. le comte et de madame la comtesse Rappt.

Pétrus frissonna. Quant au comte Rappt, il pâlit et recula de trois pas en entendant cette foudroyante appellation.
— Que dites-vous, Régina ? s’écria-t-il d’une voix dans laquelle se manifestait un étonnement qui allait jusqu’à la terreur.

— Je vous dis que vous pouvez entrer, mon père, répéta la jeune fille d’une voix assurée.

— Oh ! murmura Pétrus, c’était donc vrai, ce que me disait mon oncle !

M. Rappt entra, la tête courbée. Il ne se sentait pas l’audace d’affronter le coup d’œil de la jeune fille.

— Je sais tout, monsieur, continua froidement Régina. Comment je l’ai providentiellement appris, je n’ai pas besoin de vous le dire. Dieu sans doute a voulu nous épargner à tous deux un crime terrible en mettant entre mes mains une preuve irrécusable de votre liaison avec ma…

Régina s’arrêta, n’osant pas dire : « Avec ma mère… »

— Je venais, balbutia le misérable que Régina tenait palpitant sous son regard, vous demander une entrevue, et pas autre chose. Je vous eusse expliqué mes doutes, mes craintes, que rien ne justifie, cependant.

Régina tira de sa poitrine une lettre prise au hasard dans cette correspondance que nous avons vue éparse à ses pieds et qu’elle avait mise à part avant de serrer le reste dans la chiffonnière.

— Reconnaissez-vous cette lettre ? dit-elle. C’est celle où vous recommandez à la femme de votre ami, de votre protecteur, presque de votre père, de veiller sur votre enfant !… Au lieu de faire cette recommandation impie à une mère, vous eussiez dû demander à Dieu de rappeler cette enfant à lui.

— Madame, reprit le comte, plus atterré que jamais, je vous l’ai dit, je venais pour avoir une explication avec vous ; mais vous êtes trop émue en ce moment, et je me retire.

— Oh ! non, monsieur, dit Régina, de pareilles explications – puisque vous appelez cela ainsi – ne se reprennent pas à deux fois. Restez et asseyez-vous.

Le comte Rappt, entièrement dominé par la fermeté de Régina, se laissa tomber sur un canapé.

— Mais que comptez-vous faire, madame ? demanda-t-il.

— Oh ! je vais vous le dire, monsieur… Vous m’avez épousée, non point par amour, heureusement ! ce qui serait une action atroce, mais par cupidité, ce qui est un calcul infâme, voilà tout. Vous m’avez épousée pour que mon immense fortune ne passât point entre des mains étrangères. Vous n’eussiez pas été plus loin, je le sais, je l’espère, du moins ; souillé d’un crime puni par les hommes, mais qui peut rester ignoré des hommes, vous n’eussiez point osé vous souiller d’un crime impardonnable devant ce Dieu à la justice duquel on ne cache rien. Pour tout dire, c’est l’héritière de la comtesse de Lamothe-Houdon, et non votre fille, que vous avez épousée.

— Régina ! Régina ! murmura sourdement le comte, la tête basse, les yeux fixés sur le parquet.

— Vous êtes à la fois ambitieux et dissipateur, continua la jeune femme. Vous avez de grands besoins, et ces grands besoins vous mettent en face de grands crimes. Devant ces crimes, un autre reculerait peut-être : vous, point ! Vous épousez votre fille pour deux millions ; vous vendriez votre femme pour être ministre.

— Régina ! répéta le comte du même ton.

— Demander notre divorce est impossible : le divorce est aboli[1]. Demander notre séparation serait un scandale : il faudrait en dire la cause ; ma mère en mourrait de honte, mon père de douleur. Nous devons donc rester indissolublement liés l’un à l’autre, mais devant la société seulement ; car, devant Dieu, monsieur, je suis libre et je veux rester libre.

— Qu’entendez-vous par là, madame ? demanda le comte en essayant de relever la tête.

— En effet, il faut que nous nous comprenions bien l’un et l’autre, et je vais m’expliquer aussi clairement que possible. Pour prix de mon silence, pour prix de la vie étrange et stérile à laquelle vous m’avez condamnée, je vous demande la liberté la plus illimitée dont puisse jouir une femme : une liberté de veuve ! car vous comprenez bien qu’à partir de ce jour, vous êtes mort pour moi comme mari. Quant au titre de père, vous n’aurez pas l’audace de le réclamer, je présume. D’ailleurs, mon père, mon vrai, mon seul père, celui que je peux aimer, respecter, vénérer, chérir, c’est le comte de Lamothe-Houdon. Vous me donnerez cette liberté, ou, je vous en préviens, si vous ne me la donnez pas, je la prends. En retour, je vous abandonne la moitié de ma fortune à venir – deux millions. Vous ferez dresser l’acte par mon notaire, et, quand vous voudrez, j’y apposerai ma signature… Trouvez-vous quelque chose à redire à cela ?

Le silence du comte Rappt commençait à devenir de la méditation. Il leva lentement les yeux sur Régina ; mais, rencontrant le regard fier et assuré de la jeune fille, il se sentit terrassé de nouveau et les abaissa une seconde fois. La contraction musculaire du bas de son visage indiquait seule la lutte intérieure qu’il soutenait.

Enfin, au bout de quelques instants, il reprit la parole, et, d’une voix basse encore et en pesant chacune de ses paroles :

— Avant d’accepter ou de refuser les propositions que vous me faites, Régina, lui dit-il, laissez-moi causer un moment avec vous, et permettez-moi de vous donner un bon conseil…

— Un bon conseil, vous, monsieur ? un bon fruit sur un mauvais arbre ?

Et la jeune femme secoua dédaigneusement la tête.

— Laissez-moi toujours vous le donner. Vous serez libre de le suivre ou de le repousser.

— Parlez, monsieur, dit Régina ; je vous écoute.

— Je ne tenterai pas d’excuser ce que ma conduite peut avoir d’étrange à vos yeux.

— À mes yeux ! fit dédaigneusement Régina.

— Aux yeux du monde, si vous voulez… Je connais mon crime dans toute son étendue. Par bonheur, en le commettant, comme vous l’avez dit, j’ai cédé, non pas à un entraînement, mais à un calcul. Permettez-moi toutefois de vous dire qu’il n’y a de crime réel que dans l’action qui blesse la société ou qui offense Dieu. En vous épousant, je n’ai pas offensé Dieu, je n’ai pas blessé la société. La société n’est blessée que de ce qu’elle sait, et elle ne saura jamais que je suis votre père ; au contraire, si quelques soupçons ont jamais plané sur la maréchale, ces soupçons se dissiperont quand on vous verra devenir ma femme ; je n’ai point offensé Dieu, car, si j’ai voulu, dans un but dont la grandeur m’excuse, vous épouser aux yeux des hommes, comme vous l’avez fort bien dit, je vous eusse toujours respectée devant Dieu. Mais je ne prétends pas, je vous le répète, me justifier. Non ! j’en veux simplement venir à ce conseil que je croyais de mon devoir de vous donner.

— Je vous laisse dire, monsieur, car, à la difficulté de votre élocution, à la construction embrouillée de vos phrases, je comprends que vous avez besoin d’un certain temps pour vous remettre.

— M’y voici, madame, dit le comte Rappt avec une voix qui, en effet, s’affermissait de plus en plus. Vous me demandez votre liberté illimitée : il va sans dire que je vous la donne et qu’en tout état de choses, je vous l’eusse donnée ; mais, dans la situation où nous sommes, à bien plus forte raison, car je n’ai le droit d’exiger ni votre affection ni votre indulgence ; seulement, rappelez-vous, madame, qu’il est des respects et des devoirs sociaux auxquels les lois condamnent la femme mariée.

— Continuez, monsieur ; je n’ai pas encore saisi toute votre pensée.

— Je dis donc, madame, que je reconnaissais assez la grandeur de mon crime pour ne point réclamer de vous la moindre affection. Mais j’ai vécu assez pour savoir que la femme, malgré la justesse de ses répugnances, est tenue, aux yeux du monde, à certaines convenances dont dépend la position sociale d’un mari. Ainsi, permettez-moi de vous le dire, madame, depuis quelques jours, il court sur votre compte certains bruits qui, s’ils étaient fondés, exciteraient en moi la plus profonde tristesse. Un petit journal, ce matin, en annonçant notre mariage, se permet de faire des allusions fort transparentes à une histoire amoureuse dont vous seriez l’héroïne ; il va même jusqu’à désigner, par des lettres initiales, le nom d’un jeune homme qui en est le héros. Eh bien, Régina, je crois devoir vous en donner l’avis paternel. Pardonnez-moi de prendre, à l’endroit de ces bruits, vos intérêts plus que vous ne le faites vous-même, et d’entrer si brutalement dans vos secrets.

— Je n’ai pas de secrets, monsieur ! repartit impétueusement la jeune fille.

— Oh ! je sais, en effet, Régina, que, si vous avez éprouvé un sentiment quelconque pour ce jeune homme, ce sentiment n’avait rien de sérieux, que c’était un simple caprice, ou, mieux encore, que vous avez voulu, voilà tout, vous amuser aux dépens de sa vanité…

— En vérité, monsieur, vous m’offensez ! s’écria la jeune femme, et je ne vous reconnais pas le droit de m’adresser de semblables paroles.

— Écoutez-moi, Régina… reprit le comte retrouvant ou feignant de retrouver peu à peu son sang-froid habituel. Je ne vous parle ici ni en mari ni en père ; je vous parle en précepteur ; car n’oubliez pas que j’eus l’honneur de vous avoir pour élève : c’est sur ce double titre que je fonde mon droit de vous avertir, de vous conseiller, de vous prémunir quand le hasard m’en donne l’occasion. À peine étiez-vous femme, Régina, que vous étiez déjà un esprit en rapport avec le mien…

Un regard dédaigneux de Régina essaya d’interrompre le comte.

— Un esprit supérieur, si vous l’aimez mieux, reprit celui-ci, un esprit fort au-dessus de votre âge et de votre sexe. Chargé par votre tante et par votre père de veiller sur vous et de faire, autant que possible, entrer dans votre cœur la virilité qui était dans votre esprit, j’ai fécondé, par une étude patiente, par une éducation de toutes les heures, les germes que la nature avait déposés en vous, et, grâce à ces soins minutieux, vous possédez maintenant toute la fermeté, toute l’indomptable énergie d’un homme. Eh bien ! c’est au moment de recueillir les fruits de ces incessants labeurs, c’est au moment où j’ai cru avoir fait de vous un être intelligent, une âme d’élite, une femme forte, c’est en ce moment que vous m’abandonnez ! Mon action de m’unir à vous à tout jamais vous effraie, vous épouvante ! Je vais vous dire quel était mon projet. Notre union n’était point un mariage, Régina : c’était une indissoluble association qui, au lieu du plat bonheur conjugal réservé aux époux, devait nous donner les trois grands biens de ce monde, les trois ambitions réalisées de tous les cœurs puissants : la richesse, le pouvoir, la liberté. Quoi ! nous avons jusqu’ici – je dis nous, car vous pouvez revendiquer une large part dans mes actes –, nous avons, jusqu’ici, sans que je possède aucun titre apparent dans l’État, aucune influence visible dans les affaires, nous avons, jusqu’ici, à peu près gouverné ce beau, ce bon, ce docile pays qu’on appelle la France, et nous nous arrêterions là ? Je suis à la veille d’être ministre ; car vous devinez bien que ce ministère qui dure depuis cinq ans, ébranlé qu’il est de toutes parts, est près de céder la place à un autre ministère qui durera cinq autres années peut-être : cinq années, comprenez-vous, Régina ? le temps que dure la présidence d’un Washington ou d’un Adams ! Il ne me faut, pour arriver là, qu’une fortune visible, une position assurée, et, alors, je fais asseoir près de moi votre père, et nous commandons à trente-cinq millions d’hommes ; car, sous un gouvernement constitutionnel, le chef du conseil est le véritable roi. Pour seconder ce désir ardent de ma vie, pour m’aider dans cette merveilleuse entreprise, à qui est-ce que je m’adresse ? quelle est la femme que je veux faire, non pas la compagne asservie de mon existence, non pas l’esclave de mes caprices et de ma volonté, mais l’associé de mon pouvoir ? Vous, Régina. Et voilà qu’au moment où nous touchons à ce but splendide, au lieu de planer avec moi au-dessus des préjugés du monde, au-dessus des faiblesses de l’humanité, voilà que vous débutez d’abord par ne pas comprendre qu’on n’arrive point à de pareilles hauteurs sans fouler aux pieds quelques préjugés ! Mais ce n’est pas tout : voilà que vous mettez sous mon pied le ridicule, ce caillou stupide qui parfois fait rouler jusqu’au fond de l’abîme le voyageur qui allait toucher le faîte de la fortune. Régina ! Régina ! je vous le déclare, je pensais mieux de vous.

La jeune femme avait écouté le comte, non pas avec un dégoût moins grand, mais avec une attention plus réelle. Elle était étonnée que l’on pût trouver une excuse, si mauvaise qu’elle fût, à une pareille action, et je ne sais si l’on nous comprendra, ou plutôt, si l’on comprendra, chez une femme surtout, la largeur d’horizon que pouvait embrasser un pareil caractère : elle était en quelque sorte curieuse, au point de vue de la philosophie, de voir jusqu’où l’homme détourné, soit par un méchant esprit, soit par une fausse éducation, de la bonne voie, pouvait pénétrer dans la mauvaise.

Elle répondit donc avec plus de calme que l’on n’aurait dû s’y attendre :

— Oui, vous avez raison, monsieur, je suis votre élève, et, dès mon extrême jeunesse, je reconnais avoir reçu de vous les plus pernicieux conseils. Vous avez réprimé toutes les aspirations de mon âme vers le beau, tous les élans de mon cœur vers le bon, toutes les sympathies de mon imagination vers le grand, voulant faire de moi – et je vous comprends, maintenant que votre projet m’est révélé –, voulant faire de moi votre confidente, votre associée, votre complice, une sorte de marchepied de votre ambition. Votre scepticisme, au contraire du laboureur de l’Évangile, qui arrache l’ivraie au profit du bon grain, votre scepticisme s’est attaché à arracher les meilleurs sentiments au profit des moins bons, les moins bons au profit des pires. Vous m’avez enseigné la ruse, la dissimulation, la fausseté, et vous avez mis à me faire faire cette étude un soin minutieux, je vous l’accorde ; vous m’avez appris comment, en obliquant les yeux, on peut voir les gens sans les regarder en face ; comment on peut paraître calme quand on est agitée, joyeuse quand on est triste. Vous m’avez initiée à tous ces mystères du mensonge, auxquels vous avait initié madame de la Tournelle, qui les tenait directement des jésuites, ces grands maîtres dans l’art de tromper. Votre inépuisable sollicitude, je le reconnais, ne s’est pas une fois démentie pendant les huit ou dix années où vous aviez entrepris la laborieuse tâche de mon éducation ; et, quand vous m’avez, enfin, crue votre égale, c’est-à-dire sans noblesse, sans franchise, sans générosité, vous avez essayé de développer en moi les désirs ambitieux et le goût de l’intrigue. Est-ce cela, monsieur ?

— Appelons les choses par leur nom, madame, dit le comte Rappt en essayant de sourire : le goût de la diplomatie.

— De la diplomatie si vous voulez, monsieur. Je hais autant l’une que l’autre, et ces deux sœurs jumelles de l’ambition me sont également et parfaitement odieuses ; oui, vous m’avez, en un mot, enseigné la terrible science du bien et du mal. J’en rougis, monsieur, je le reconnais ; j’avoue même, à ma honte et à votre gloire, que j’ai éprouvé une sorte de curiosité, un semblant d’intérêt à faire avec vous autour du cœur humain le désolant voyage de la désillusion et du désenchantement. Mais, de ce voyage, monsieur, je suis revenue pleine d’épouvante. À force de vous voir mettre à nu devant moi, comme des plaies hideuses, tous les vices enfoncés dans le cœur de l’humanité, car votre scalpel ne respectait personne, j’ai acquis, jeune encore, au prix peut-être du bonheur de ma vie tout entière, cette vieillesse prématurée, cette précoce décrépitude du cœur qu’on appelle l’expérience, et qui n’est autre chose que l’ensevelissement et la mise au tombeau de tout ce qu’il y a de doux, de noble et de pur en nous… Et vous ne voudriez pas, monsieur, continua Régina avec une énergie croissante, et vous ne voudriez pas, quand je suis morte à toute chose, quand vous m’assassinez civilement, vous ne voudriez pas, moi à qui vous avez tout ôté, père, mère, famille, vous ne voudriez pas que j’acceptasse la main loyale qu’un ami me tend pour me relever ? Eh bien ! sachez une chose, monsieur, et qu’elle soit votre remords, c’est que, malgré vous, malgré votre éducation empoisonnée, Dieu m’a donné une vertu qui repose sur des principes arrêtés, fixes, inébranlables. Je saurai vivre irréprochablement, monsieur !… mais laissez-moi vivre !

Le comte Rappt regarda un instant Régina, et, secouant la tête :

— Au point où vous en êtes, Régina, dit-il, et pour vous dire la vérité, je vous crois incapable de ressentir une passion sérieuse, d’aimer franchement, véritablement…

Régina fit un mouvement.

— Oh ! ce n’est point un reproche que je vous fais : c’est un éloge que je vous donne. L’amour n’est que la passion des gens qui n’en ont pas d’autre ; c’est un détail dans la vie : ce n’en est pas le but. C’est un accident riant ou terrible du grand voyage que l’homme fait en ce monde ; il faut le supporter, mais non courir au-devant de lui, le dompter et non s’y soumettre. Vous avez un discernement supérieur, une raison suprême… Appelez-les à votre aide, interrogez-les, et vous verrez que ces sortes de liaisons – que je vous invite à ne pas faire ou à ne faire que le plus rarement et le plus scrupuleusement possible – finissent toujours mal. Et cela est logique : l’adultère porte en soi sa propre condamnation, car l’homme qui aime une femme mariée, s’il est un honnête homme, ne peut estimer celle qui trompe un mari et risque de déshonorer ses enfants. Ajoutez à cela, Régina, que cet homme sera infailliblement votre inférieur, inférieur en nom, en fortune, en intelligence – car je connais peu d’hommes d’une valeur égale à la vôtre – ; étant plus forte que lui, vous le protégerez. Eh bien ! ce que vous nommez aujourd’hui son amour, vous l’appellerez demain sa faiblesse ; dès lors, vous mépriserez cet homme. Quant à lui, un jour ou l’autre, il reconnaîtra votre supériorité, il rougira du rôle d’amant servile que vous lui aurez fait accepter, et il vous haïra.

— Si l’homme que j’aime, entendez-vous bien, monsieur ? s’écria Régina d’une voix éclatante – je dis que j’aime, et non pas que j’aimerai –, si l’homme que j’aime a jamais de la haine pour moi, c’est que je serai mauvaise ; c’est que vos odieux principes, votre éducation empoisonnée, malgré tous les efforts que j’ai faits pour leur échapper, auront porté leurs fruits. Alors sa haine, jointe à la mienne, retombera sur vous, la cause, le principe, l’auteur du mal. Mais non ! cela n’arrivera point ; je continuerai l’œuvre commencée ; tout ce que vous avez semé de mauvais en moi, je l’arracherai, et, en supposant que mon âme, ce miroir de Dieu, ait été ternie un instant, je retrouverai l’âme de mon enfance ou je me ferai une âme nouvelle.

— Oh ! quant à cela, dit le comte Rappt en souriant, il est trop tard.

— Non, dieu clément ! dit Régina avec exaltation, non ! il n’est pas trop tard, et si cet homme m’entendait, il saurait que j’ai déjà noyé toutes les misères de ma vie dans l’océan de tendresse que Dieu avait mis dans mon cœur.

Le comte regarda Régina avec un certain étonnement.

— Puisque votre haute raison veut être sourde aujourd’hui, Régina, dit-il, redescendons des hauteurs de la philosophie sociale dans ce qu’il vous plaît d’appeler les bas-fonds des intérêts matériels. Je vais donc vous parler de mon plus cher désir, de mon unique ambition… Régina, vous le savez, je veux être ministre.

Régina inclina la tête, signe qui équivalait à cette réponse : « Je sais que c’est votre désir. »

— J’ai beaucoup d’ennemis, Régina, continua le comte Rappt ; tous mes amis d’abord… Je me soucie fort peu du ridicule qu’on peut jeter sur ma vie politique : on sait ce que valent de pareilles attaques ; mais je ne veux pas, vous entendez, Régina ? je ne veux pas que ma vie privée en soit atteinte. Vous savez le mot de cet autre ambitieux que l’antiquité nous a légué comme le type de l’espèce : « La femme de César ne doit pas même être soupçonnée. »

— Je suppose d’abord, répondit ironiquement Régina, que vous n’avez point la prétention d’être le César des temps modernes. En outre, faites attention que cette maxime, à laquelle j’applaudis de tout mon cœur quand elle s’applique aux circonstances ordinaires de la vie, dit : La femme de César ; vous entendez, monsieur ? la femme !

— Eh ! madame, quelque chose que vous me soyez ou que vous ne me soyez pas, aux yeux du monde vous êtes toujours ma femme.

— Oui, monsieur ; mais, aux yeux de Dieu, je suis votre victime, et laissez-moi partir de ce point de vue-là.

— Par grâce, madame, redescendons sur la terre !

— Vous m’y forcez ?

— Je vous en prie.

— Soit, monsieur ! dit Régina toute fiévreuse ; c’est à regret, je vous l’avoue, que j’entre dans de pareils détails. Vous avez une maîtresse…

— C’est faux, madame ! s’écria le comte Rappt bondissant à cette blessure comme le taureau sous l’aiguillon du banderillero.

— Reprenez votre sang-froid, monsieur. Devant moi, je ne vous permets pas la colère. Vous avez une maîtresse : elle est petite, elle est blonde, elle a trente ans, elle est l’amie de madame de la Marande : elle s’appelle la comtesse de Gasc ; elle demeure rue du Bac, no 18.

— Je ne sais si votre police vous coûte cher, madame ; mais ce que je sais, c’est que, si mal payée qu’elle soit, elle vous vole votre argent.

— Cette femme demeure rue du Bac, no 18, continua froidement Régina ; vous allez chez elle les lundi, mercredi et vendredi. Vous vous compariez tout à l’heure à César, qui était le courage ; il ne vous en coûtera pas plus de vous comparer à Numa, qui était la sagesse. C’est votre seconde Égérie ; la première, c’est madame la marquise de la Tournelle, votre mère… Je n’ai pas besoin de payer mal ou bien une police pour savoir ces choses ; elles sont de notoriété publique : il n’y a pas une feuille libérale qui n’ait dit cela depuis deux ans.

— C’est une calomnie absurde, madame, et, en vérité, j’ai peine à comprendre comment vous vous faites l’écho de misérables pamphlétaires.

— Merci, monsieur ! je ne suis pas fâchée de connaître votre opinion sur les journaux. Lorsque vous viendrez désormais me dire qu’ils me font l’honneur de s’occuper de moi, je vous répondrai par vos propres paroles.

Le comte Rappt se mordit les lèvres ; puis, vivement et comme un homme qui a trouvé un argument sans réplique :

— La différence qu’il y a entre vous et moi, Régina, dit-il, c’est que moi, je nie formellement les sottises qu’on me prête, tandis que vous n’hésitez pas, vous, à avouer les torts dont on vous accuse.

— Que voulez-vous, monsieur ! vous m’avez fait une position exceptionnelle ; ne vous étonnez donc pas que je devienne une exception. Oui, il y a une différence entre nous, une grande, monsieur. Je suis franche ; vous, vous vous abaissez au mensonge ; seulement, vous mentez inutilement. Depuis longtemps – excepté la chose terrible que j’ai apprise trop tard malheureusement, car, si je l’eusse sue, aucun pouvoir humain ne m’eût forcée de dire oui devant l’autel –, depuis longtemps, je sais à quoi m’en tenir sur tous les détails de votre existence. Je pourrais vous dire, à mille francs près, non seulement ce que cette femme reçoit de vous… – je ne tiens pas à l’argent, ne m’interrompez donc point –, mais ce qu’elle touche de la police, car l’honnête créature qui vous vend son corps, à vous, a vendu son âme à vos amis. Mais vous voilà riche, et je vous autorise à prendre ce que vous voudrez sur ma dot pour acheter madame de Gasc, corps et âme !

— Madame !…

— Oui, je suis de votre avis, je m’éloignais de la question ; je l’ai fait avec dégoût, mais loyalement. Plus un mot sur ce sujet. Je vous remercie de me le demander, car cette demande prouve que, vous qui respectez si peu de choses, vous avez cependant conservé quelque respect pour moi.

— Ce respect, madame, il ne tient qu’à vous de l’avoir tout entier.

— Et que faut-il faire pour cela, monsieur ?

— Renoncer à l’homme qui vous aime.

— Renoncer à lui ? vous me dites de renoncer à lui, je crois ? Eh ! monsieur, sans l’horrible secret qui m’a été révélé, c’était déjà fait, et je ne l’eusse jamais revu ; car, à tout prendre, vous étiez mon mari, et, du moment que je vous avais accepté comme tel devant Dieu et devant les hommes, je vous fusse restée fidèle. Oh ! vous me connaissez et vous n’en doutez pas ! Mais voilà que, par un crime inouï, par un de ces crimes qu’on ne retrouve que dans les sociétés antiques, échappées des mains de la fatalité[1], voilà que vous renversez mon existence ; et vous croyez que je subirai l’arrêt de votre calcul comme je subirais celui de la fatalité, en victime résignée ; que, renversée par vous, je ne me relèverai pas ? Oh ! vous êtes fou, vraiment ! Voilà un homme qui m’est envoyé par le Seigneur pour être mon appui au moment où tout appui me manque ; qui devient, par la toute-puissance divine, ma pensée unique, mon seul avenir, ma vie enfin, et vous venez me dire froidement, vous coupable, vous criminel, vous indigne, vous incestueux, vous venez me dire de renoncer à lui ? Mais je ne vous ai donc pas encore dit combien je l’aimais, cet homme ?

M. Rappt hésita un instant avant de savoir s’il le prendrait sur le ton de la colère ou de l’ironie. La colère lui avait mal réussi ; il essaya de l’ironie.

— Bravo, madame ! bravo ! dit-il en applaudissant des mains.

— Monsieur, s’écria Régina avec un mouvement de lionne blessée, je ne suis pas une comédienne pour que vous vous permettiez de m’applaudir, et, si je joue un rôle, c’est dans le drame de ma pauvre vie, auquel Dieu, je l’espère, fera le dénouement que méritent le crime et l’innocence.

— Pardon, madame, reprit le comte avec une obéissance feinte, cela tient sans doute à l’habitude que vous avez de fréquenter des artistes ; mais vous avez dit ces derniers mots si dramatiquement, que je me suis cru au théâtre.

— Vous vous trompiez, mon père, répondit Régina avec une implacable fermeté ; vous êtes dans la chambre de votre fille, et, si l’un de nous deux joue une odieuse comédie, c’est vous, vous qui avez un masque au lieu d’un visage, vous qui avez de vos mains dressé les tréteaux où, depuis quinze ans, vous jouez tous les rôles. Ah ! vous parlez de théâtre et de comédie ; et que faites-vous donc, vous, si ce n’est jouer la comédie ? La duchesse d’Hereford est toute-puissante à la cour d’Angleterre, où vous espérez être envoyé un jour comme ambassadeur, et il n’est pas de tendresses que vous ne fassiez aux enfants de lady Hereford. Comédie ! car vous haïssez les enfants. Que ne haïssez-vous pas, d’ailleurs ?… Quand vous vous rendez en voiture, soit à la cour, soit au ministère, soit à la Chambre, vous avez toujours un livre à la main. Comédie ! car vous ne lisez pas, à moins que vous ne lisiez Machiavel… Quand la première chanteuse des Italiens chante, vous l’applaudissez et vous criez bravo, comme vous faisiez tout à l’heure, et, une fois rentré, vous lui écrivez des pages sur la musique. Comédie ! car vous ne pouvez souffrir la musique ; mais la première chanteuse est la maîtresse du baron Straashausen, un des plus puissants diplomates de la cour de Vienne… Pour racheter toutes ces hypocrisies, vous allez, le dimanche, il est vrai, à Saint-Thomas-d’Aquin. Comédie toujours, comédie infâme, plus infâme que les autres ! car, tandis que votre voiture armoriée stationne à la grande porte, vous, vous sortez par la petite, pour aller où ? Dieu le sait ! peut-être rejoindre madame de Gasc dans le cabinet du préfet de police…

— Madame ! rugit sourdement le comte.

— Vous êtes propriétaire ostensible d’un journal qui défend la monarchie légitime, et vous êtes rédacteur secret d’une revue qui conspire contre cette monarchie en faveur du duc d’Orléans. Le journal soutient la branche aînée, la revue soutient la branche cadette, de façon que, si l’une de ces deux branches casse, vous pouvez facilement vous raccrocher à l’autre. Et l’on sait cela, voyez-vous ! et particuliers, et ministres, et citoyens, et gouvernement savent cela. Les uns vous saluent et les autres vous reçoivent, et vous vous dites : « Puisqu’ils font cela, ils ignorent. » Non  ! ils n’ignorent pas, monsieur, ils savent ; mais vous pouvez devenir puissant, et on salue votre puissance à venir ; mais on sait que vous serez riche, et on salue votre richesse future.

— Courage, madame ! dit le comte Rappt, à demi terrassé.

— En vérité, monsieur, continua Régina, n’est-ce point là une inqualifiable comédie, dites ? Voyons, répondez-moi ; à quoi servez-vous sur la terre ? Quel bien avez-vous fait, ou plutôt quel mal n’avez-vous pas fait ? qui avez-vous aimé, ou plutôt qui n’avez-vous pas haï ?… Tenez, monsieur, voulez-vous savoir toute ma pensée ? voulez-vous connaître, une bonne fois, ce qu’il y a pour vous au fond de mon cœur ? Eh bien ! il y a ce sentiment que vous éprouvez pour tout le monde, vous ! et que je n’avais jamais éprouvé pour personne, moi ! il y a de la haine !… Je hais votre ambition ! je hais votre orgueil ! je hais votre lâcheté ! je vous hais de la tête aux pieds : car, de la tête aux pieds, vous n’êtes que mensonge !

— Madame, dit le comte, voilà bien des injures pour une honte que je voulais vous épargner !

— M’épargner une honte, vous, monsieur ?

— Oui ; il court sur ce jeune homme certains bruits…

Régina frissonna, non pas de ce qu’allait dire le comte, mais de ce que Pétrus allait entendre.

— Je ne vous crois pas, interrompit-elle.

— Je n’ai encore rien dit, et voilà que, d’avance, vous me démentez.

— Parce que, d’avance, je sais que vous allez mentir.

— Malgré sa parenté avec le général de Courtenay, il n’est reçu dans aucune maison du faubourg Saint-Germain.

— C’est qu’il ne daigne pas se faire présenter dans un salon où il pourrait vous rencontrer.

— Il mène un train de prince, et on ne lui connaît aucune fortune.

— Ah ! oui, vous l’avez rencontré une fois au bois sur un cheval de manège, et une fois au balcon du Théâtre-Français avec un billet que son ami Jean Robert lui avait donné !

— On lui prête pour banquier une certaine princesse de théâtre…

— Monsieur, s’écria Régina, pâle de colère et de terreur, je vous défends d’insulter l’homme que j’aime !

Elle jeta ces derniers mots du côté de l’orangerie, afin que Pétrus comprît bien que c’était à lui qu’ils étaient adressés ; puis, s’avançant vers la sonnette, qu’elle agita violemment :

— Si une chose peut me consoler de vous entendre calomnier un absent, monsieur, ajouta-t-elle, c’est la conviction où je suis que, si cet absent était devant vous, vous n’oseriez répéter une seule de vos paroles.

En ce moment, la porte s’ouvrit, et Nanon entra.

— Reconduisez M. le comte, dit Régina à sa femme de chambre, en lui mettant un flambeau dans la main.

Puis, comme le comte, grinçant des dents de rage, semblait hésiter à se retirer :

— Sortez, monsieur le comte ! dit Régina avec un geste de suprême commandement et en lui montrant la porte ouverte. Le comte eût voulu résister sans doute ; mais il était dominé par la grandeur d’aspect de la jeune femme.

Il jeta sur elle un regard de serpent forcé de fuir, et, les mâchoires serrées, les poings crispés, d’une voix sourde et menaçante :

— Eh bien ! soit, madame, dit-il, adieu !

Et il sortit, suivi de Nanon, qui referma la porte derrière lui.

Mais la scène avait été trop violente : le cœur de Régina, comme un lac gonflé par une pluie d’orage, déborda tout à coup ; elle tomba sur le fauteuil en jetant un cri d’épuisement, et, pareilles à deux ruisseaux, ses larmes roulèrent sur ses joues, de ses yeux à demi fermés.

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