‹ Les Mohicans de Paris Tome IIIChapitre 62 sur 70 · Chapitre 146 Causerie d’amour.

Chapitre 146 Causerie d’amour.

Au moment où Nanon refermait la porte, où Régina tombait, à demi évanouie, sur un fauteuil, Pétrus sortait de la petite orangerie, pâle, le front inondé de sueur, mais les yeux rayonnants de plaisir.

En effet, si ce drame intime auquel il venait d’assister l’avait rempli d’effroi et de dégoût, lui, âme candide, cœur loyal, le rôle de martyre qu’avait joué Régina lui apparaissait dans toute sa grandeur, et la profonde commisération qu’il éprouvait pour la victime lui faisait presque oublier le bourreau.

Pétrus s’approcha lentement de Régina ; mais elle, entendant venir le jeune homme, jeta ses deux mains sur son visage et demeura dans l’attitude du condamné qui va entendre prononcer son arrêt. On eût dit qu’elle redoutait que l’infamie de son mari et la faute de sa mère ne rejaillissent sur elle, et, de peur que son amant ne vît sa rougeur, elle se voilait le visage de ses belles mains. Pétrus comprit le combat qui s’élevait en elle, la pudique émotion dont elle était agitée ; il mit un genou à terre, et, d’une voix douce et ferme à la fois, il dit ou plutôt il murmura, comme il eût fait d’une chanson pour endormir un enfant :

— Oh ! ma belle Régina, je ne t’aimais que comme on aime une jeune fille ; maintenant, je t’adore comme une martyre ! Le crime dont tu es victime, au lieu de rejaillir sur toi et de ternir ta robe d’innocence, te fait resplendir à mes yeux dans tout l’éclat de ta beauté ! Tu peux donc me regarder sans honte et sans crainte, car c’est moi qui dois rougir d’être si indigne de toi. À partir de cette heure, tu me deviens sacrée, et mon amour va s’élever au-dessus du vulgaire amour des autres hommes pour arriver jusqu’à toi… Oh ! Régina, je t’aime ! je t’aime !… j’ai pour toi cette adoration que j’aurais eue pour ma mère, si elle avait vécu ; j’ai pour toi ces ineffables tendresses que j’aurais eues pour ma sœur, si le ciel m’avait donné une sœur ; j’ai pour toi le culte que j’avais, tout enfant, pour la madone de granit qui, du haut de nos falaises, dominait les tempêtes de l’Océan.

Régina laissa tomber ses deux mains dans celles du jeune homme, découvrant son visage, qui exprimait un profond sentiment de reconnaissance.

Pétrus continua :

— Je te disais tout à l’heure que tu m’avais rendu à la vie ; que tu m’avais montré le vrai but de l’existence, que j’avais eue, jusque-là, une fantaisie inutile de Dieu. Eh bien ! à mon tour, chère bien-aimée, c’est moi qui, comme tu le disais à cet homme, c’est moi qui te tends la main, c’est moi qui te relève ; et ainsi, la main dans la main, enchaînés l’un à l’autre, nous serons plus forts pour résister au mal et nous braverons les hommes en nous rapprochant de Dieu !

Un pâle sourire se dessina sur les lèvres de Régina.

— Regarde-moi à ton tour, Régina ! poursuivit Pétrus, comme tu me disais, il n’y a qu’un instant, de te regarder. Je ne te demande pas, comme tu le faisais, si tu m’aimes ; je te dis : « Tu m’aimes ! » mon cœur tremble et bat à se briser devant ce mot : Tu m’aimes ! Tout ce qu’il y avait d’obscur en moi s’éclaire et s’illumine à ce mot divin ! tout ce que j’avais de bon devient meilleur ; tout ce que j’avais de triste sourit ; tout ce que j’avais de mauvais s’en va ! Il faisait jusqu’ici noir dans mon cœur comme dans la nuit, et, dans ces ténèbres, ton amour passait comme un rêve : aujourd’hui, mon cœur est d’azur comme le ciel, et ton amour y rayonne comme une seule étoile !

La jeune femme le regardait tendrement et le laissait parler ; car, semblable à ces plantes dont parle le poète de Florence, auxquelles le givre nocturne a fait baisser la tête et qui relèvent leurs corolles sous les rayons du soleil, elle se sentait revivre aux accents de sa parole et sous les rayons de ses yeux.

Et lui continuait :

— Je t’aime !… n’écoute pas d’autre voix que la mienne, Régina ; ne songe pas à autre chose que moi, mon adorée ; ne regarde que mon amour ; laisse-moi te bercer par mes paroles, comme la barque se laisse bercer par le vent ! Abandonne-toi à moi ; ta douleur n’a pas de plus sûre retraite que mon âme. Je t’aime ! oublie la terre pour ce mot. Mourons au monde, et que notre amour soit une éternelle assomption. Ce que les hommes nomment Dieu, c’est l’amour immortel !

Et, peu à peu, tandis que Pétrus parlait, le visage de la jeune femme reprenait son expression naturelle, se colorait de toutes les teintes du bonheur, se couronnait de tous les rayons de la félicité. Les paroles harmonieuses de Pétrus retentissaient en elle comme de suaves accords ; et, à moitié retenue par la douleur qui grondait encore sourdement au fond de son âme comme les roulements d’un tonnerre lointain, à moitié entraînée par la joie qui l’inondait comme un tiède rayon de printemps, Régina s’abaissa vers le jeune homme, toujours agenouillé devant elle, l’enlaça de ses deux bras, et murmura à son tour :

— Je t’aime ! je t’aime !

Mais si bas, que ces paroles l’effleurèrent comme un souffle et que ses yeux virent passer le doux serment aux ailes de flamme, bien plus que ses oreilles ne l’entendirent. Puis quelques pleurs tombèrent avec effort des yeux de la jeune femme, puis des gouttes s’en échappèrent plus abondantes, puis, enfin, ses larmes coulèrent pressées comme un ruisseau.

C’était un groupe ravissant, beau, jeune, frais. On eût dit un cygne noir et un cygne blanc se caressant dans un bassin de marbre rose.

Ils restèrent ainsi pendant quelques minutes, enlacés silencieusement et amoureusement, la jeune femme pleurant, le jeune homme aspirant et buvant ses larmes.

Qu’auraient-ils pu se dire ? N’en est-il pas de l’amour comme de ces ravissants vallées des Alpes qu’on regarde, au moment où on les découvre, appuyées l’un à l’autre, avec des larmes dans les yeux, et en se taisant, parce que l’on sent bien qu’on n’en dirait jamais assez ? Ils savouraient leur bonheur, comprenant qu’il n’est pas de bonheur plus grand que de se dire tout bas à soi-même : « Je suis aimé ! »

Ce duo muet de leur cœur se fût prolongé à l’infini si, en se rapprochant peu à peu du jeune homme, Régina n’eût senti errer sur son visage l’haleine brûlante de Pétrus. Elle comprit que ses lèvres allaient toucher les lèvres de son amant ; elle jeta un faible cri de terreur, dénoua le nœud formé par ses deux bras autour du cou du jeune homme, posa les mains sur ses épaules, et, le repoussant doucement :

— Éloignez-vous, mon ami, lui dit-elle d’une voix dont elle ne chercha pas même à lui cacher l’émotion. Asseyez-vous près de moi comme tout à l’heure, et causons en frère et en sœur.

Le jeune homme, tout en continuant de sourire à Régina, poussa un faible soupir, avança un tabouret, et s’assit.

— Donnez-moi vos deux mains, dit la jeune femme.

Pétrus éleva ses deux mains jusqu’à celles de Régina, et, ainsi accoudé sur ses genoux, il attendit qu’elle parlât, l’interrogeant des yeux.

— Ne devinez-vous pas de qui je voudrais vous parler, Pétrus, demanda-t-elle.

— De votre mère, n’est-ce pas, Régina ? dit le jeune homme de sa voix la plus caressante.

— Oui, mon ami, de ma mère, reprit-elle ; et, avant tout, laissez-moi appeler sur elle votre plus tendre compassion. Le récit de la vie isolée qu’elle mène ici comme dans un cachot, l’histoire de cette immense douleur qui se peint sur son visage, et dont tout le monde ignore la cause, vous ferait, si elle était là, courber le genou devant elle.

— Oh ! Régina, dit Pétrus, croyez que je la plains du plus profond de mon cœur !

— Vous m’avez souvent demandé le secret de la solitude de cette pauvre princesse d’Orient, étendue toute la journée sur des coussins, ne recevant le jour du ciel qu’à travers les ouvertures de ses persiennes, et roulant, pour toute distraction, les grains nombreux de son chapelet ; vous avez souvent désiré connaître la cause de cette sauvagerie orientale, de cet isolement, de cette oisiveté que vous compariez à l’indolence des princesses des Mille et une Nuits. Vous saurez son secret maintenant : je viens de lire toute sa correspondance… Oh ! mon ami, vous frémiriez à la lecture de ces lettres de M. Rappt, écrites, moitié pour la perdre, moitié pour la consoler ! Vous connaissez l’homme, n’est-ce pas ? par ce que vous avez entendu sortir de sa bouche, vous devinez ce qui peut sortir de sa plume. Chacun des jours de ma mère a été un jour de ténèbres ! Je vous en supplie donc, mon ami, pour l’amour de moi, soyez indulgent et miséricordieux pour ma mère !

— Pardon et bénédiction sur elle ! dit Pétrus d’une voix grave. Mais quel est le cœur perfide ou stoïque qui a eu assez de lâcheté ou de force pour vous révéler un pareil secret ?

— Oh ! ne maudissez pas, Pétrus, et songez bien plutôt à ce qui serait arrivé si je n’eusse rien su… Ce n’est ni un cœur lâche ni un cœur stoïque qui m’a tout révélé : c’est un cœur innocent qui ne savait pas ce qu’il faisait ; c’est une enfant que j’aime de toute mon âme et que vous aimez de même ; c’est notre chère petite Abeille, Pétrus, qui, deux heures après notre retour de l’église, m’a apporté ces lettres.

— Et comment des lettres qui contenaient un secret de cette importance ont-elles pu se trouver dans les mains de cette enfant ?

— Rien n’est plus simple, mon ami, et le hasard – pardon, je veux dire la Providence –, la Providence a tout fait.

— Expliquez-moi cela, Régina.

— Vous savez que ma mère, du nom de ses ancêtres, s’appelle la princesse Tchouvadiesky, et Rina, de son nom de baptême. Or, à cause de la dignité vraiment royale de celle qui portait ce nom, mon père appelait ma mère Régina, au lieu de Rina. Tout au contraire, moi qui reçus au baptême le nom de Régina – comme on trouva le nom bien solennel pour une petite fille –, mon père prit l’habitude de m’appeler Rina ; si bien qu’Abeille s’habitua à ce changement de nom, m’appelant comme on appelait ma mère, et appelant ma mère comme on m’appelait. Or, au retour de l’église, et tandis que tout le monde se tenait au salon, Abeille, dont le défaut principal est la curiosité, Abeille se glissa dans la chambre de la princesse, et, pour la première fois de sa vie, s’y trouva seule. Alors elle entrouvrit le tiroir d’un chiffonnier où elle savait que ma mère enfermait ses confitures de rose et ses bonbons d’Orient. – Il va sans dire qu’Abeille fit sa provision de chatteries. – Mais, au-dessus du tiroir aux confitures, si souvent mis par ma mère à contribution pour elle, était un autre tiroir qu’elle n’avait jamais vu ouvrir. Que pouvait-il y avoir dans un tiroir si bien fermé ? Des confitures extraordinaires ! des bonbons inconnus !… Et, le double démon de la curiosité et de la gourmandise la poussant, Abeille prit la clef du tiroir ouvert, l’introduisit dans la serrure du tiroir fermé, tourna la clef, et tira à elle… Pas le moindre bonbon ! pas la plus petite sucrerie ! Un paquet attaché avec un ruban noir, voilà tout. Elle le prit, cependant, le tourna et le retourna dans ses mains, espérant sans doute encore que quelque mystérieuse sucrerie allait sourdre de cette enveloppe de papier… Rien ! elle s’apprêtait, dans son dépit, à rejeter le paquet, lorsqu’elle lut cette suscription :

« “À la princesse Rina.”

« Je vous ai dit qu’Abeille avait pris, toute petite, l’habitude de m’appeler Rina. Soit qu’elle eût oublié que c’était aussi le nom de ma mère, soit qu’elle ne l’eût jamais su, sa première pensée fut de me l’apporter à l’instant. Elle referma le tiroir, remit la clef à sa place, demanda où j’étais, apprit que j’étais dans la serre, et accourut tout en nage, comme elle était la première fois que vous l’avez vue.

« – Tiens, princesse Rina, dit l’enfant en tenant ses deux mains derrière son dos, je vais te faire un cadeau de noce.

« Elle riait ; moi, j’étais triste.

« – Que veux-tu dire, petite folle ? lui demandai-je.

« – Je veux dire qu’à mon tour j’ai quelque chose à te donner… Madame la comtesse Rappt, j’ai l’honneur de vous offrir ce petit présent ; s’il ne vous plaît point, ce n’est pas ma faute, attendu que je ne sais pas moi-même ce que c’est.

« Et, après avoir jeté le paquet sur mes genoux, Abeille se sauva comme elle était venue, courant de toutes ses jambes. – Ce n’est que le soir que je la forçai de me dire comment ces lettres étaient tombées entre ses mains. – Je dénouai le ruban : une centaine de lettres tombèrent sur mes genoux ; toutes portaient pour suscription le nom qu’on avait l’habitude de me donner, écrit de la main de M. Rappt. Elles étaient écrites en allemand. J’en ouvris une au hasard : à la quatrième ligne, je n’avais plus rien à apprendre… Plaignez-moi, Pétrus, et surtout plaignez ma mère ! »

Et, en disant ces mots, la jeune femme laissa tomber en pleurant sa tête sur l’épaule de son amant.

Pétrus, encore une fois, murmura à son oreille de douces et consolantes paroles ; une fois encore, il recueillit avec ses lèvres les larmes de la jeune femme ; puis, cet orage encore une fois passé, Régina reprit la conversation sur ce ton grave et solennel où elle avait essayé de l’élever avant d’implorer pour sa mère la miséricorde de Pétrus.

— Mon ami, dit-elle, vous savez maintenant le secret de ma vie ; vous tenez maintenant dans vos mains mon honneur et celui de ma famille. Il est tard ; vous allez vous retirer.

Régina sourit et étendit la main, en signe qu’elle avait encore quelque chose à dire au jeune homme.

— Écoutez-moi, reprit-elle ; car, avant de prendre congé de vous, j’ai encore quelques paroles à vous dire.

— Dites, Régina ! dites !

La jeune femme regarda son amant avec une tendresse infinie.

— Je vous aime ardemment, Pétrus, dit-elle. J’ignore comment les autres femmes peuvent aimer, j’ignore jusqu’aux mots mêmes dont on se sert pour exprimer l’amour ; mais je sais une chose, mon ami : c’est que, le jour où je vous ai rencontré pour la première fois, en vous voyant, il m’a semblé que je sortais des ténèbres et que je n’avais pas vécu jusque-là. Donc, à partir de ce jour, Pétrus, j’ai commencé de vivre, et, en commençant de vivre, j’ai juré de vivre et, s’il le fallait, de mourir pour vous. Devant Dieu qui m’entend, je vous jure que vous êtes l’homme que je respecte, que j’estime, que j’aime le plus au monde. Connaissez-vous une formule plus solennelle de vous exprimer mon amour ?… Dictez-la moi, mon ami, et, après vous, je la répéterai mot à mot des lèvres et du cœur.

— Oh ! merci, ma belle Régina ! s’écria le jeune homme. Non ! non ! le serment est inutile : ton amour est écrit sur ton front en lettres d’or.

— J’ai seulement voulu vous faire comprendre, Pétrus, et cela avant tout, combien je vous aimais, afin qu’il ne vous vînt aucun doute au cœur en écoutant maintenant les paroles que je vais vous dire.

— Vous m’effrayez, Régina, murmura le jeune homme en quittant une des mains de la jeune femme, en s’écartant d’elle, et en pâlissant en effet.

Mais Régina lui tendit de nouveau cette main qu’il venait de quitter, et elle reprit d’une voix grave, quoique pleine de douceur et d’amour :

— Ce n’est pas seulement pour votre poétique beauté, ce n’est pas seulement pour votre intelligence, pour votre grand talent qui m’est si sympathique, ce n’est pas seulement pour tout cela que je vous aime. Non ! Pétrus, je vous aime encore, et, surtout, pour votre caractère chevaleresque, pour la noblesse de votre âme, pour l’honnêteté primitive de votre cœur ; je ne dirai pas pour votre vertu, le mot est trop banal, mais pour votre loyauté. Votre loyauté, comme la mienne, Pétrus, repose sur des principes arrêtés, et, comme cette blanche hermine que la Bretagne a prise pour ses armes, vous aimeriez mieux mourir qu’être souillé[1]. C’est pour cela que je vous aime, Pétrus, c’est pour cela que je vous dis : Il ne faut plus nous voir.

— Régina ! murmura le jeune homme en inclinant la tête.

— Oh ! c’est votre pensée, à vous aussi, n’est-ce pas ?

— Oui, certes, Régina, répondit tristement Pétrus, adhérant par cette tristesse même à la dure résolution de la jeune femme. C’était ma pensée, mais pas aussi absolue que vous la faites.

— Oh ! comprenons-nous bien, Pétrus… Il ne faut plus nous voir comme nous nous voyons en ce moment. Seuls dans la nuit, chez moi ou chez vous, je ne sais si vous seriez sûr de vous, Pétrus ; je ne sais si vous tiendriez résolument les promesses faites ; mais moi, la plus faible des deux, moi, femme, je vous dis : Je vous aime tant, mon ami, que je ne saurais rien vous refuser. Il est donc important que nous combattions ma propre faiblesse. La fraude qui convient au vulgaire des cœurs, la fraude autorisée, peut-être, par l’étrangeté des circonstances où nous nous trouvons, nous est interdite, à nous. J’ai réclamé de cet homme le droit de vous aimer, mais non celui d’être votre maîtresse, et la première condition de notre amour, ce qui le fera profond et éternel, c’est que nous n’ayons jamais à en rougir l’un devant l’autre. Il faut donc, je vous le répète, mon bien-aimé Pétrus, cesser de nous voir comme nous nous voyons en ce moment. Croyez que tout mon être tressaille et gémit en prononçant ces paroles ; mais notre bonheur à venir est dans la dure contrainte que nous impose le malheur du moment. Nous nous rencontrerons dans le monde, Pétrus ; nous nous verrons au bois, dans les concerts, dans les théâtres ; vous saurez partout où je vais ; des lettres de moi vous raconteront mes moindres actions accomplies, mes moindres projets à venir ; puis, rentrés chez nous, nous prierons Dieu de travailler à notre délivrance.

Comme, pendant le récit de Francesca de Rimini, c’est Paolo qui pleure[1], ce fut le jeune homme qui, cette fois, pleura pendant que Régina parlait. Quant à celle-ci, elle semblait avoir épuisé le trésor de ses larmes.

Il était deux heures du matin ; la pendule frappa deux coups : c’était redire deux fois aux jeunes gens qu’il était temps de se séparer.

Régina se leva, tout en faisant signe à Pétrus de demeurer à la place où il était. Elle alla devant un petit stipo[1] italien tout incrusté de nacre, d’écaille et d’argent ; elle en tira une paire de ciseaux d’or, et, faisant agenouiller le jeune homme sur le tabouret où il était assis :

— Baissez la tête, mon beau Van Dyck, lui dit-elle.

Pétrus obéit.

Régina posa doucement les lèvres sur le front du jeune homme ; puis, dans la forêt de blonds cheveux, elle choisit une mèche bouclée, la coupa à sa racine, et, la roulant autour de son doigt, elle dit au jeune homme :

— Relevez-vous, maintenant.

Pétrus se releva.

— À votre tour ! dit-elle en lui présentant les ciseaux et en s’agenouillant elle-même. Pétrus prit les ciseaux, et, d’une voix tremblante :

— Baissez la tête, Régina, dit-il.

La jeune femme obéit.

Suivant en tout l’exemple qui lui avait été donné, Pétrus posa ses lèvres frissonnantes sur le front de la jeune femme, et, passant ses mains, au lieu des ciseaux, dans les beaux cheveux de Régina :

— Oh ! murmura-t-il, quel ange d’amour et de pureté vous faites, Régina !

— Eh bien ? demanda celle-ci.

— Oh ! je n’ose…

— Coupez, Pétrus.

— Non ! non ! il me semble que je vais commettre un sacrilège, que chacun de ces beaux cheveux tient sa vie de vous, et, séparé de vous, me reprochera sa mort.

— Coupez, dit-elle, je le veux !

Pétrus choisit une boucle, la prit entre les deux branches des ciseaux, ferma les yeux, et coupa la boucle. Mais, au cri que firent les cheveux sous le fer, le sang monta au visage de Pétrus, et le jeune homme crut qu’il allait se trouver mal. La boucle était coupée. Régina se releva.

— Donnez ! dit-elle. Le jeune homme lui présenta les cheveux après les avoir baisés ardemment.

Régina les approcha de ceux de Pétrus, qu’elle déroula de son doigt ; puis, les nattant ensemble comme des fils de soie, elle en fit une tresse qu’elle noua aux deux extrémités. Présentant alors un des bouts au jeune homme, et tirant l’autre à elle, elle prit le milieu de la tresse entre les ciseaux et la coupa.

— Qu’ainsi, dit-elle, le fil de notre vie soit à jamais confondu et coupé ensemble !

Et, tendant pour la dernière fois au jeune homme son front blanc, elle sonna la pauvre vieille Nanon, qui attendait dans l’antichambre.

— Reconduis monsieur par la petite porte du jardin, ma bonne Nanon, dit-elle à la vieille fille.

Pétrus la regarda une dernière fois avec des yeux dans lesquels passa toute son âme et suivit Nanon.

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