‹ Les Mohicans de Paris Tome IIIChapitre 63 sur 70 · Chapitre 147 Stabat pater.

Chapitre 147 Stabat pater.

La tour de Penhoël, débris d’un château féodal du XIIIe siècle, abattu pendant les guerres de la Vendée – et qui paraissait lui-même, dans ce qu’il en restait, avoir été enté sur une construction romane –, la tour de Penhoël était située à quelques lieues de Quimper, au bord de cette partie de l’Océan que l’on appelle la mer sauvage. Placée au sommet d’un rocher à pic, enfouie dans des genévriers et des fougères, elle dominait le flot atlantique comme un nid d’aigle et semblait placée là comme une sentinelle avancée chargée de signaler les voiles qui apparaissaient à l’horizon.

Du côté opposé à l’Océan, c’est-à-dire du côté de l’est, et, par conséquent, sur la route de Quimper, le site que l’on avait sous les yeux, bien qu’assez monotone et uniforme, ne manquait pas de grandeur, dans sa monotonie et son uniformité.

En effet, que l’on imagine, dans une plaine bosselée de collines et complètement inhabitée, une longue avenue de pins maritimes aboutissant à un village invisible, situé qu’il était dans une espèce de ravin, et qui ne dénonçait sa présence que par des spirales de fumée montant au ciel comme des fantômes bleuâtres et échevelés.

Ce village, c’était celui de Penhoël, dont cette tour isolée que nous avons essayé de décrire était autrefois la suzeraine.

L’ensemble du paysage ressemblait à une immense cathédrale dont le ciel eût été la voûte, la grande allée de pins, les colonnes, et la tour, l’autel. Cette fumée bleuâtre qui montait au ciel, c’était l’encens que l’on brûlait sous son portique.

Ce qui ajoutait un certain pittoresque à ce tableau, c’était – au sommet de la tour, appuyé au parapet, debout et immobile – un personnage que l’on eût pris pour une statue de granit, si le vent d’ouest, qui soufflait en brise aiguë, n’eût soulevé et fait flotter ses longs cheveux blancs.

Ce personnage était un beau vieillard, tout vêtu de noir, tournant le dos à la mer et plongeant sur l’allée immense un regard obscurci de temps en temps par des larmes qu’il étanchait avec un mouchoir. Ce mouvement était, au reste, le seul qu’il fît. Quant aux larmes, elles étaient causées par quelque profonde tristesse qui les faisait sourdre silencieusement du cœur, ou causées seulement par cette brise âpre comme celle qui fouettait le visage des sentinelles d’Hamlet sur la plate-forme du château d’Elseneur.

Un seul mot indiquera la source des larmes qui obscurcissaient les yeux du vieillard : ce vieillard, c’était le père de Colomban, le comte de Penhoël.

On était à la moitié du mois de février, à peu près.

Trois jours auparavant, il avait reçu la lettre de Colomban, lettre qui lui annonçait la mort de son unique enfant.

Le père attendait le cadavre du fils.

Voilà pourquoi ses yeux étaient si obstinément fixés sur cette allée de pins qui conduisait au village de Penhoël : c’était par cette allée de pins que devait venir le corps de Colomban.

À côté du comte, brûlaient les restes d’un feu aux trois quarts éteint.

Celui qui eût vu cette grande figure triste, immobile, muette, les cheveux au vent, les larmes aux yeux, n’eût pu s’empêcher de penser à ce vieux Grec d’Argos qui, placé au sommet de la terrasse du palais d’Agamemnon, attendait, depuis dix ans, qu’un feu allumé sur la montagne lui indiquât que Troie était prise.

Mais, cette fois, celui-là, c’était le maître, et non le serviteur, car bientôt le serviteur apparut.

C’était, lui aussi, un vieillard à barbe grise, aux longs cheveux, au large chapeau, portant le costume traditionnel de la Bretagne ; seulement, le costume était noir comme celui du maître.

Il apportait une charge de bois de pin, avec laquelle il comptait sans doute raviver le feu ; il s’approcha du vieux gentilhomme, le regarda un instant, mit un genou à terre, déposa sa charge de bois sur la plate-forme, releva la tête pour regarder encore son maître, jeta quelques branches sur le feu, qui pétilla ; puis, voyant que le comte de Penhoël, étranger à tout ce qui se passait près de lui, restait immobile comme la statue de la Douleur :

— Je vous en conjure, mon bon maître, lui dit-il, descendez, ne fût-ce qu’une heure, et je veillerai à votre place. J’ai fait un grand feu dans votre chambre et j’ai préparé votre déjeuner. Si vous voulez ne pas dormir et rester ainsi exposé au froid, prenez au moins des forces contre la veille et la brise.

Le comte ne répondit pas.

— Monseigneur, insista le vieux serviteur en s’approchant de son maître, voici tantôt quarante-huit heures que vous n’avez pris ni repos ni nourriture, sans compter que vous ne vous inquiétez pas plus du froid que si nous étions au mois de juin.

Cette fois, le comte parut s’apercevoir que son vieux serviteur était là, car il lui adressa la parole sans répondre cependant à ce qu’il lui disait :

— N’entends-tu pas au loin le bruit d’une voiture sur la route de Paris ? demanda-t-il.

— Non, mon bon et cher seigneur, répondit le vieux domestique : je n’entends que la mer qui roule et le vent d’ouest qui pleure dans les pins. Il fait mauvais à rester ainsi tête nue à ce vent du matin. Je vous en supplie donc, mon cher maître, rentrez !

Le comte laissa tomber sa tête sur sa poitrine, comme si cette tête se courbait sous le poids d’un souvenir.

— Te souviens-tu de lui, Hervey ? continua-t-il, poursuivant toujours sa sombre pensée. Quand il vint au monde, quand sa mère me le donna comme une bénédiction visible du ciel descendue sur ma maison, il y avait déjà cinq ans que tu étais avec nous.

— Oui, monseigneur, je me souviens ! dit le vieil Hervey d’une voix étouffée.

— Un jour – l’enfant avait trois ans –, on le promenait sur le sommet de la tour, d’où nous regardions la mer sauvage ; la mer était dans un de ses jours de colère. La femme qui le promenait était son ancienne nourrice, devenue sa gouvernante. Elle avait amené l’enfant là, non pour le distraire, mais dans l’espérance qu’elle verrait de loin la barque de son mari, qui était pêcheur. La comtesse, qui cherchait partout son fils, monta jusqu’ici, et, voyant le vent d’orage qui soufflait dans les cheveux blonds de l’enfant :

« – Mais, nourrice, dit-elle, tu ne fais pas attention au petit ! le petit va avoir froid : songe qu’il n’a que trois ans.

« Mais la nourrice, robuste paysanne habituée à raccommoder par tous les temps les filets de son mari au bord de la mer, la nourrice lui répondit :

« – Et mon petit, à moi, qui n’a que quatre ans, et qui est déjà en mer avec son père, parce que je soigne le vôtre, madame la comtesse, et que je n’ai pas de domestiques pour le garder, croyez-vous qu’il n’ait pas froid, lui aussi ?

« Et la pauvre femme cherchait à apercevoir la barque de son mari à travers les vagues et la brume.

« Alors, toi, tu te retournas et lui dis :

« – Jeanne, n’avez-vous pas honte de comparer votre enfant à celui de madame la comtesse, vous qui n’êtes qu’une malheureuse paysanne, tandis que madame la comtesse est une grande dame ?

« Mais elle répondit :

« – C’est possible, Hervey, que madame la comtesse soit une grande dame et que je ne sois qu’une pauvre paysanne ; mais ce que je sais, c’est que Jemmy est mon fils comme M. Colomban est le fils de madame la comtesse. Il y a peut-être une différence devant Dieu entre les rangs des deux enfants, mais il n’y en a pas entre les cœurs de deux mères.

« Et tu vois, Hervey, continua le vieillard, le fils de la nourrice est mort, et mon fils est mort aussi ! Tu vois qu’il n’y avait pas de différence entre eux, puisqu’ils étaient tous deux mortels… C’était la comtesse qui avait tort, c’était la nourrice qui avait raison, et la mort les a rendus égaux. »

— Mon pauvre maître ! murmura Hervey en entendant ces paroles mélancoliques du vieux gentilhomme, auquel la douleur donnait une leçon d’égalité.

— Quelques années après, poursuivit le pauvre père en renouant dans son esprit tout ce que la localité lui rappelait de souvenirs, doux autrefois, amers aujourd’hui, quelques années après, te souviens-tu ? – il avait dix ans alors – tu étais encore là, car tu ne nous as jamais quittés, mon bon Hervey ; il voulait un fusil, le pauvre enfant, et tu lui donnas le tien, ton vieux fusil des guerres civiles dont le canon dépassait sa tête d’un demi-pied.

Hervey poussa un soupir et leva les yeux au ciel.

— Te le rappelles-tu, Hervey, tenant ce fusil entre ses petites mains et te suppliant de lui apprendre l’exercice ? Mais toi, tu ne voulus pas. Il eut beau pleurer, se fâcher, s’irriter, tu le laissas pleurer des larmes et se mettre en colère, lui disant :

« – Monseigneur, un gentilhomme comme vous ne doit apprendre à manier que l’épée !

« Au lieu de manier l’épée, il a manié la plume ; au lieu de l’envoyer à l’école Polytechnique, je l’ai envoyé à l’école de Droit. Ne pouvant en faire un officier, puisqu’il n’y avait pas de guerre, je voulus en faire un citoyen. La guerre l’eût respecté, peut-être, comme elle nous a respectés, nous ; la paix l’a pris et me l’a tué ! »

— Ne vous arrêtez donc pas à tous ces tristes souvenirs, mon digne maître, dit Hervey.

— Tristes souvenirs ! des souvenirs qui me rappellent mon Colomban, tu appelles cela de tristes souvenirs ? Au contraire, parlons de lui. Si je ne parlais pas de lui, de quoi parlerais-je ?… Si je ne parlais pas de lui, le silence me rongerait comme la rouille ronge aujourd’hui ce vieux fusil avec lequel il jouait alors.

— Parlez donc de lui, mon cher maître, parlez-en !

— Eh bien ! te rappelles-tu le jour où il eut atteint sa douzième année ? Nous le menions, recueillis tous deux, pleins de foi et d’espérance, à travers cette allée de pins jonchée de roses comme elle l’est aujourd’hui de neige. Ce jour était celui de sa première communion, et, là-bas, les autres enfants l’attendaient à la chapelle du village ; car c’était lui qui devait prononcer les vœux du baptême. Comme il avait grand air dans sa petite taille ! je le vois encore… Tiens, là, à droite, au vingt-quatrième arbre – nous les avons comptés –, il y avait un caillou qui le fit trébucher. Le cierge qu’il tenait lui échappa de la main et s’éteignit. Il se mit alors à pleurer, le pauvre enfant ! Qui m’eût dit, à cette époque, qu’il devait ainsi trébucher dans la vie et voir s’éteindre le flambeau de son existence avant sa vingt-quatrième année !

— Oh ! maître, s’écria Hervey en fondant en larmes, vous vous déchirez les entrailles de vos propres mains !

— Il atteignit bien vite quinze ans, reprit le comte de Penhoël, qui, ainsi qu’il l’avait dit, rappelait ses moindres souvenirs avec une douloureuse volupté. Un jour, je lui racontais l’histoire de Milon de Crotone ; je me souviens de son sourire en entendant l’histoire du chêne fendu d’abord, mais qui, en se rapprochant, prit les deux mains du terrible athlète. Il me quitta, sortit, et avisa un arbre deux fois gros comme lui : c’était un saule ; il sauta dans le tronc, qui était creux, et, s’arc-boutant comme un autre Milon, il fit tant des pieds et des mains, qu’il fendit l’arbre en deux comme il eût fait d’une pomme. Je l’avais suivi et le regardais faire sans qu’il sût que j’étais là. En entendant l’arbre craquer, il me sembla que les os de mon enfant se brisaient… Oui, il était fort comme celui de nos ancêtres qu’on appelait Colomban le Fort. Mais à quoi sert la force, mon bon Hervey, et que sont devenus ces jarrets de fer et ces bras d’acier ? La mort les a touchés et les a brisés comme un enfant brise les fils de la Vierge qui volent en septembre dans nos plaines moissonnées… Mort ! mort ! mon enfant est mort !

Mais cette force dont le vieux gentilhomme constatait la vanité, et dont lui-même était le type vivant dans cette lutte effroyable qu’il soutenait contre la douleur, cette force, elle manqua au pauvre Hervey, qui, tombant tout à coup à genoux aux pieds de son maître, s’écria :

— Mon Dieu ! de quelle façon punissez-vous les méchants, si les bons reçoivent de pareilles blessures ?…

Le comte de Penhoël regarda le vieux serviteur, et, lui ouvrant ses deux bras :

— Embrasse-moi, Hervey, lui dit-il solennellement ; c’est la seule façon dont je puisse te remercier de ta couleur.

Hervey releva la tête, et, comme un enfant qui, le cœur gonflé, se précipite sur la poitrine de son père, il se laissa tomber dans les bras du vieux gentilhomme et resta un instant ainsi étroitement enlacé à lui.

Mais, secouant la tête, le malheureux père continuait, tout en pressant Hervey dans ses bras :

— Qu’ils sont ingrats, les enfants, mon cher Hervey ! un père passe la plus belle, la meilleure partie de sa vie à les soigner, à veiller sur eux, à en faire des hommes ; il a, pour cette chair de sa chair, pour ces os de ses os, les soins attentifs qu’il aurait pour une plante délicate ; il suit, comme un jardinier haletant, les progrès des bourgeons, le développement des feuilles, l’épanouissement de la fleur. À la vue de cette fleur fraîche et embaumée de l’enfance, il se réjouit dans l’espérance de ce que seront les fruits de la jeunesse… puis, un matin, arrive une lettre cachetée de noir qui dit au père : « Père, je n’ai pas eu la force de supporter cette vie que tu m’avais donnée, et je me tue. » Vis si tu peux, toi, après cela !

— Dieu nous l’avait donné, Dieu nous l’a ôté. Bénissons Dieu, mon maître, dit le vieux serviteur avec une certaine exaltation religieuse qu’on retrouve encore de nos jours dans cette population primitive de la vieille Bretagne.

— Que parles-tu de Dieu ? s’écria le vieux gentilhomme avec une hauteur superbe. Quand la ferme de ton père, quand tous les fruits de son cellier, quand tous les grains de ses granges, quand tous les bestiaux de ses étables et de ses écuries, quand tout ce que ton père, enfin, vieillard de quatre-vingt-dix ans, avait amassé depuis cinquante ans, a été consumé, il y a dix-huit mois, par un fétu de paille, crois-tu que ton père ait béni Dieu, Hervey ? Quand la Marianne, au moment de rentrer au port, a échoué là, sur les rochers, il y a six mois, devant le chantier où elle avait été construite, après un long et périlleux voyage dans l’Inde, engloutissant, avec sa cargaison, ses dix-huit matelots et ses cent vingt passagers, crois-tu qu’ils aient béni Dieu, ceux qui descendirent dans l’abîme ? Quand, il y a six semaines, la Loire a débordé, emportant avec elle les villes, les villages et les chaumières, crois-tu qu’ils aient béni Dieu, ceux qui, montés sur leur toit, criant merci et miséricorde à Dieu, ont senti leur maison chanceler, se fendre et s’écrouler sous eux ? Non, Hervey, non ! ils ont fait comme moi, ils ont…

— Prenez garde, mon maître, s’écria Hervey, vous allez blasphémer !

Mais, avant même que le vieux serviteur eût prononcé ces paroles, le comte de Penhoël était tombé à genoux en s’écriant à son tour :

— Seigneur, Seigneur, pardonnez-moi ! Voici venir là-bas le corps de mon enfant…

Et, en effet, à l’extrémité de la grande allée de pins, du côté où nous avons dit que montaient au ciel les fumées du village de Penhoël, on voyait s’avancer, entre la neige de la route et le fond gris du ciel, un cortège funèbre, en tête duquel marchait un moine vêtu d’une robe de laine blanche et noire, tenant élevée entre ses deux mains une grande croix d’argent.

Derrière lui, venait une bière soutenue par quatre porteurs, et, derrière les porteurs, une cinquantaine d’hommes et de femmes, les hommes tenant leur chapeau à la main, les femmes encapuchonnées dans leur cagoule brune.

Le gentilhomme fit une courte prière ; puis, se relevant :

— Ce que Dieu fait est bien fait, dit-il au vieux serviteur. Hervey, allons recevoir le dernier descendant des Penhoël, qui rentre dans le château de ses pères.

Et, d’un pas ferme, il descendit l’escalier et s’avança, tête nue toujours, jusque sur le seuil de la grande porte de la tour, qui donnait sur l’avenue de pins.

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