Chapitre 148 Le De Profundis au bord de la mer.
Quand le comte de Penhoël, suivi de son vieux serviteur, fut arrivé sur le seuil de la porte de la tour, le cortège funèbre avait déjà parcouru les deux tiers de l’avenue, et l’on commençait à entendre les notes les plus élevées du psaume lugubre chanté par le prêtre et répété par ceux qui le suivaient.
Aux premières perceptions de ces notes, Hervey s’agenouilla ; mais le comte resta debout : il répétait tout bas le chant mortuaire, qui semblait expirer entre les lèvres d’Hervey.
Lorsque le prêtre ne fut plus qu’à vingt-cinq pas du château, celui-ci fit un signe aux porteurs, qui s’arrêtèrent.
Derrière les porteurs s’arrêtèrent les paysans.
Le cortège resta immobile, les chants cessèrent.
Le prêtre se détacha du cortège et s’avança vers le comte. Celui-ci tenta de faire quelques pas au-devant de lui ; mais il lui fut impossible d’arracher ses pieds du sol.
Hervey vit ce qui se passait chez son maître à la pâleur qui couvrait son front. Il fit un mouvement pour l’aider à quitter cette place où il semblait pétrifié et pour le soutenir s’il était besoin ; mais son maître lui fit de la main signe de rester à sa place.
Il avait déjà levé un genou, il le remit en terre.
Le moine, pendant ce temps, avait franchi la distance qui le séparait de la porte. Sur le seuil de cette porte, il avait vu un homme, et, à la pâleur du visage de cet homme, il avait reconnu le père de Colomban.
— Monsieur, dit-il, j’ai accompagné depuis Paris jusqu’ici le corps du vicomte de Penhoël, et je le ramène au château de ses pères.
— Que Dieu bénisse la pieuse main qui rapporte un fils à son père ! répondit le vieux gentilhomme, s’inclinant devant la double majesté de la religion et de la mort.
Le prêtre fit un signe.
Les quatre porteurs s’avancèrent lentement ; deux hommes portant des tréteaux les suivaient : ils placèrent les tréteaux à terre, les porteurs déposèrent le cercueil sur les tréteaux, et tous ensemble rentrèrent dans le groupe, où ils se perdirent.
L’abbé Dominique – car c’était lui, et nos lecteurs l’ont sans doute reconnu – fit un nouveau signe : le cortège s’approcha et se forma en demi-cercle autour de la bière, qu’il enveloppa en s’agenouillant.
Il semblait que tous les membres de cette pieuse réunion s’entendissent pour dérober au père les douloureux détails de tout cet appareil mortuaire.
Le comte et le prêtre restaient seuls debout.
Le comte, dont les yeux s’étaient d’abord fixés sur le cercueil, les en avait détournés avec peine, et semblait inspecter, les uns après les autres, jusqu’aux moindres personnages du cortège, comme s’il ne reconnaissait point parmi eux ceux qu’il s’attendait à y trouver.
Enfin, s’adressant à l’abbé Dominique :
— Monsieur, lui dit-il, je vous ai déjà remercié de ce que vous aviez fait pour mon fils et pour moi, et je vous en remercie encore. Mais pourquoi donc le curé de Penhoël n’est-il point avec vous ?
— Je l’ai prié d’accompagner le convoi, répondit Dominique, et il a refusé.
— Il a refusé ? s’écria le comte étonné.
Le moine s’inclina.
— Et depuis quand le curé du village de Penhoël refuse-t-il de prier pour le repos de l’âme des comtes de Penhoël ?
— Le vicomte Colomban de Penhoël, répondit l’abbé Dominique, est mort de mort violente et a lui-même attenté à ses jours.
— Oui, mon père, dit le vieux gentilhomme ; mais plus le pauvre enfant a été égaré, plus il a besoin qu’on appelle sur lui la miséricorde divine. S’il n’est pas mort en bon chrétien, il est, du moins, j’en suis sûr, mort en honnête homme.
— Je le sais, monsieur le comte.
— Et comment le savez-vous ?
— J’étais son ami, et sa volonté dernière fut que j’accomplisse la mission qui m’amène ici.
— Alors, c’est à titre d’ami seulement que vous venez ?
— À titre d’ami et de prêtre, monsieur le comte.
— Mais vous vous exposez à la colère de vos supérieurs, mon père ?
— Je ne crains que la colère de Dieu, monsieur le comte.
— Détournez-la donc de la tête de mon fils, monsieur, et invoquez pour lui toute la mansuétude du Seigneur.
Le prêtre s’inclina, et, se retournant du côté du cercueil, il entonna le De profundis clamavi ad te ! d’une voix si ferme et si éclatante à la fois, que son chant dut monter jusqu’au pied du trône de l’Éternel.
— De profundis clamavi ad te ! répéta la foule de toute la puissance de sa voix.
— De profundis clamavi ad te ! murmura le comte de Penhoël.
Puis, le chant funèbre achevé, tout le monde se leva.
L’abbé Dominique s’avança vers le vieux gentilhomme.
— Monsieur le comte, dit-il, où voulez-vous que nous déposions les restes mortels de votre fils ?
— Ma famille n’a-t-elle pas son caveau funèbre dans le cimetière de Penhoël ? demanda le comte.
— Le cimetière de Penhoël est fermé, et le gardien du cimetière a refusé de l’ouvrir.
— Et depuis quand, demanda le vieillard, le cimetière de Penhoël est-il fermé aux comtes de Penhoël ?
— Depuis, répondit doucement l’abbé Dominique, qu’ils rendent à Dieu, avant le jour marqué pour leur mort, la vie que Dieu leur avait donnée.
— S’il en est ainsi, mon père, veuillez me suivre, dit le vieux gentilhomme d’une voix ferme et en se redressant fièrement, tandis qu’Hervey allait prendre sa place derrière le cercueil.
Les quatre porteurs, sur un signe de l’abbé Dominique, sortirent des rangs et reprirent leur fardeau ; et le cortège funèbre, précédé par l’abbé Dominique et ayant en tête le comte de Penhoël, se mit lentement en marche.
On contourna la tour, on doubla les ruines du vieux château, on gravit une dernière arête du rocher, et l’on se trouva sur le versant occidental de la falaise, en face de l’immense Océan, grondant et tumultueux.
Les vagues étaient noires et hautes ; le vent soufflait, faisant flotter les cheveux du vieillard.
Nul horizon, mieux que celui qui se déroulait aux regards de ceux qui précédaient ou qui suivaient le cercueil du jeune homme, ne pouvait donner une idée de la puissance et de la colère de Dieu ; seulement, cette puissance infinie, cette colère immense, qui pouvaient soulever les flots de l’Océan et faire heurter, dans le ciel, les nuages, ces chars qui portent les tempêtes, prenaient-elles pour objet ces questions misérables que débattent, en concile, quelques cardinaux désœuvrés ?
C’est ce que l’abbé Dominique, ce grand cœur et ce grand esprit, ne put admettre quand se déroula devant lui le gigantesque spectacle.
Un sourire amer passa sur ses lèvres ; ses yeux se portèrent sur le cercueil où dormait ce cadavre inerte et insensible, et une seule chose lui parut aussi infinie que cette puissance, aussi immense que cette colère de Dieu : c’était la douleur de ce père.
Le comte s’arrêta en face d’un petit monticule de sable entouré de fougères et de genévriers.
— C’est ici, dit-il, que je désire que l’on dépose le corps de mon fils.
Les porteurs s’arrêtèrent de nouveau, les tréteaux furent dressés comme à la porte de la tour, et le cercueil y fut placé en travers.
Le gentilhomme regarda autour de lui : il cherchait le fossoyeur ; mais le fossoyeur avait reçu du curé de Penhoël l’ordre de ne pas suivre le convoi.
— Hervey, dit le comte, va chercher deux bêches.
Cinq ou six paysans se précipitèrent vers le château.
Le comte leva la main.
— Laissez faire Hervey, dit-il avec un geste de commandement.
Chacun s’arrêta ; Hervey seul descendit aussi rapidement que le lui permettait son âge et disparut par une veille poterne béante dans un mur encore debout.
Un instant après, il reparut, portant deux bêches.
Les paysans voulurent s’en emparer.
— Merci, mes enfants, dit le comte. Cela nous regarde, Hervey et moi.
Il prit une bêche des mains du vieux serviteur.
— Allons, mon bon Hervey, dit-il, préparons son dernier lit au dernier des comtes de Penhoël.
Et il se mit à creuser la terre.
Hervey suivit l’exemple qui lui était donné.
Pas un des assistants qui pût retenir ses larmes en voyant ces deux vieillards, la barbe et les cheveux au vent, creusant la fosse d’un enfant que l’un avait engendré et l’autre bercé dans ses bras.
Dominique, les yeux perdus entre ces deux infinis, le ciel et l’Océan, les bras en croix sur sa poitrine, immobile, sans voix, sans larmes, demeurait debout et comme en extase.
Le beau moine, avec son costume étrange, semblait être là pour compléter le drame pittoresque et poétique dans lequel un Dieu clément lui avait providentiellement distribué son rôle.
La fosse se creusait rapidement dans ce sol friable, et elle mesura bientôt cinq ou six pieds de profondeur. Un des porteurs avait des cordes : on les passa sous le cercueil, qui fut descendu au fond de la fosse.
On chercha l’eau bénite.
Dominique aperçut dans l’excavation d’un rocher voisin une flaque d’eau brillante comme un miroir.
Il alla au rocher, prononça au-dessus de cette eau les paroles sacramentelles, brisa une branche de pin formant un goupillon naturel, trempa cette branche dans le réservoir, et, s’approchant de la fosse, il aspergea la bière, en disant :
— Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, je te bénis, mon frère, et j’appelle sur toi la bénédiction du Seigneur.
— Ainsi soit-il ! répondirent les assistants.
— Dieu, qui connaissait ton dessein, pouvait seul arrêter ton bras et briser ta volonté : Dieu ne l’a pas voulu. Pardon et bénédiction sur toi, mon frère !
— Ainsi soit-il ! dirent en chœur les assistants.
Le moine continua :
— Moi, je t’ai connu sur la terre ; je puis donc dire à ces enfants, du même pays que toi, que tu n’as pas démérité de leur affection. Tu étais un digne fils de la Bretagne, tu avais toutes les mâles vertus que ses enfants empruntent à cette digne mère : tu avais la noblesse, tu avais la force, tu avais la grandeur, tu avais la beauté. Tu as joué ton rôle ici-bas, et, quoique âgé de moins de vingt-trois ans, ta vie a été un sacrifice comme ta mort un martyre. Je te bénis donc, mon frère, et prie Dieu de te bénir comme je le fais.
— Ainsi soit-il ! dit la foule.
L’abbé secoua de nouveau la branche de pin et la passa au comte de Penhoël.
Celui-ci, debout au bord de la fosse, reçut la branche des mains du moine, jeta autour de lui un suprême regard de tristesse, d’orgueil et de dédain ; puis, d’une voix sourde d’abord, mais qui, peu à peu, monta aux notes les plus élevées :
— Ô mes aïeux ! dit-il, vous qui avez, dans vos luttes de géants, arrosé de votre sang généreux chaque grain de ce sable, que dites-vous de ceci, ô mes aïeux ?… Était-ce la peine d’être d’une race de conquérants ; était-ce la peine de prendre Jérusalem avec Godefroi de Bouillon, Constantinople avec Baudouin, Damiette avec Saint Louis ; était-ce la peine de semer vos cadavres sur tous les chemins qui conduisent au Calvaire, pour qu’une sépulture chrétienne fût refusée, par des prêtres chrétiens, à votre dernier descendant ?… Ô mes aïeux ! de l’ombre de vos vertus, comme un grand chêne de l’ombre de ses rameaux immenses, vous avez couvert toute la Bretagne, et voici qu’on refuse à votre rejeton un coin de cette terre que vous ombragiez !… Ô mes aïeux ! n’est-ce pas une grande tristesse et une grande pitié, que de voir refuser à ce noble enfant, qui était mon fils unique et bien-aimé, l’entrée du caveau funèbre de ses pères, quand Dieu, peut-être moins sévère que les hommes, ne lui refusera pas l’entrée du ciel ?… Ô mes aïeux ! c’est vous que j’adjure ! Décidez si ce dernier Penhoël est indigne de reposer côte à côte avec le reste de la famille. Assemblez-vous en conseil, ombres augustes et sereines ; dans le monde que vous habitez, appelez-vous par vos noms, depuis Colomban le Fort, qui fut tué dans les plaines de Poitiers en repoussant les Sarrasins, en 732, jusqu’à Colomban le Loyal, qui porta, en 1793, sa tête sur l’échafaud et qui mourut en criant : « Gloire à Dieu dans le ciel ! paix aux hommes de bonne volonté sur la terre ! » Assemblez-vous et jugez-le, vous les seuls juges que je reconnaisse. Jugez celui dont je viens de creuser la fosse, celui que je viens de déposer dans cette terre, celui enfin dont j’arrose le cercueil avec l’eau du ciel, conservée par le Seigneur dans le creux d’un rocher ! – Moi qui ne suis pas son juge, moi qui suis son père, je lui pardonne et je le bénis !
Et, en achevant ces mots, il secoua la branche de pin au-dessus de la fosse et voulut la passer à Hervey ; mais c’était plus que le pauvre père n’en pouvait supporter : son visage se couvrit d’une pâleur mortelle, sa voix expira dans sa gorge, un cri déchirant s’échappa de sa poitrine, et il tomba sur le sable comme un chêne brisé par un coup de tonnerre.
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