‹ Les Mohicans de Paris Tome IIIChapitre 65 sur 70 · Chapitre 149 Le repas mortuaire.

Chapitre 149 Le repas mortuaire.

Un quart d’heure après la scène que nous venons de raconter sans avoir la prétention de la peindre, Hervey faisait entrer tous les personnages qui avaient suivi le convoi dans ce qui était autrefois la salle des gardes, immense pièce circulaire éclairée par des vitraux de couleur, et où brillaient, dans l’ombre des blasons, les écus, les armures, les bannières et les épées des anciens seigneurs de Penhoël.

Le moine manquait seul : on comprenait qu’il était resté près du vieux comte, moins peut-être pour prendre soin de lui que pour lui parler de Colomban et lui donner, sur la mort de son fils unique, des détails qu’il ignorait encore.

Chacun se rangea contre la muraille.

La conversation eut lieu d’abord à voix basse, puis bientôt à voix un peu plus haute. Enfin, le doyen de la société, vieillard à cheveux blancs, qui pouvait avoir quatre-vingt-dix ans et qui avait connu les cinq derniers comtes de Penhoël, raconta ce qu’il avait entendu raconter à ses ancêtres, et ce que ses ancêtres tenaient de leurs aïeux, c’est-à-dire les exploits des dix derniers comtes. Puis une veille femme prit la parole à son tour, et, de même que l’homme avait raconté les exploits des comtes, elle énuméra les vertus des comtesses.

Ainsi, en attendant le maître, sur la santé duquel la présence d’Hervey rassurait les assistants, chacun faisait de son mieux pour louer grandement ce passé de dix siècles, de la grandeur duquel le présent avait hérité. Et chaque récit, comme une machine électrique, faisait jaillir une étincelle de tous les cœurs, une larme de tous les yeux.

Le vieil Hervey allait de l’un à l’autre, serrait cordialement la main des assistants, et, soudant un récit à un autre, racontait à son tour les événements qu’il avait entendu raconter et ceux dont il avait été le témoin. Mais, quand il en arriva à son jeune maître, quand il essaya de raconter, depuis son premier bégayement jusqu’à son dernier soupir, l’enfance pure et sereine, la jeunesse tumultueuse et agitée du pauvre Colomban, des sanglots s’échappèrent de toutes les poitrines.

Il y avait si peu de temps encore qu’il était venu à Penhoël, que chacun l’avait vu, l’avait salué, lui avait serré la main, lui avait parlé ! Il est vrai qu’il avait paru triste à tout le monde. Mais comme on était loin de se douter que cette tristesse fût mortelle.

C’est une race qui s’en va, que celle de ces grands comtes aux larges épaules, aux jambes arquées par l’habitude de monter à cheval, à la tête enfoncée dans les épaules grâce aux casques massifs qui pesaient sur la tête de leurs ancêtres ; mais c’est une race qui s’en va aussi, que celle de ces vieux serviteurs dévoués qui naissent chez l’aïeul et qui meurent chez le petit-fils : avec de pareils hommes, le père, en suivant sa femme dans la tombe, ne laissait pas son fils seul dans la maison.

Ce respect qu’on avait pour le vieillard trépassé se fondait en un pieux amour pour l’enfant orphelin. J’ai souvent entendu la génération actuelle nier ou railler cette respectueuse tendresse des vieux domestiques, ce dévouement absolu des anciens serviteurs que l’on ne voit plus, prétend-elle, qu’au théâtre. Il y a du vrai là-dedans : la société, telle que nous l’ont faite les dix révolutions à travers lesquelles nous avons passé, n’est pas conservatrice de ces sortes de vertus ; mais peut-être est-ce autant la faute des maîtres que celle des domestiques, si ces choses ont changé. Cette fidélité tenait beaucoup de celle du chien : les anciens maîtres battaient, mais caressaient. Aujourd’hui, on ne bat plus, mais on ne caresse plus ; on paie, et, bien ou mal, on est servi.

Oh ! les vieux chiens et les vieux domestiques, ce sont encore les meilleurs amis des jours orageux ! Quel ami vaut un chien quand on est triste, un chien qui vient s’asseoir en face de nous, qui nous regarde, qui gémit, qui nous lèche ?

Supposez, au milieu d’une grande douleur, à la place de ce chien qui sait si bien vous comprendre, supposez un ami, votre meilleur ami : quelles consolations banales, quels conseils impossibles à suivre, quels raisonnements interminables, quelles discussions obstinées ne serez-vous pas forcé d’essuyer ? Dans la plus loyale et la plus tendre sympathie d’un ami pour votre douleur, il se glisse toujours une nuance d’égoïsme ; à votre place, il n’eût point agi comme vous : il eût patienté, temporisé, résisté, que sais-je, moi ? mais, en tout cas, il se fût conduit autrement que vous ne vous êtes conduit ; en un mot, il vous accuse, et, en vous plaignant et en essayant de vous consoler, il vous blâme.

Mais les vieux chiens, mais les vieux domestiques, échos fidèles de vos peines les plus intimes, ils les répètent sans les discuter, rient et pleurent, jouissent et souffrent avec vous et comme vous, et vous ne leur redevez jamais rien sur leurs sourires et sur leurs larmes.

La génération qui nous précède les nie ; la génération qui nous suit n’en aura pas même entendu parler. Les chiens de nos jours jouent aux dominos, et les domestiques de notre époque à la hausse et à la baisse.

Nous insistons comme, en temps et lieu, nous avons insisté sur les moulins ; c’est encore un us qui s’en va et que nous voudrions retenir comme tout ce qu’il y avait de bon, de poétique ou de grand dans le passé.

Le pauvre Hervey avait, non seulement la fidélité et le dévouement de ces chiens auxquels nous faisons à quelques hommes l’honneur de les comparer, mais encore il en avait les facultés.

Il entendit et reconnut le pas de son maître qui retentissait sourdement sur les marches sonores de l’escalier ; il courut à la porte et l’ouvrit.

Le comte, pâle, le visage labouré par les larmes qu’il avait versées en reprenant ses sens, mais ferme et calme comme s’il ne venait pas d’être, ainsi que Jacob, vaincu par l’ange de la douleur, le comte apparut sur le seuil.

L’abbé Dominique entra derrière lui.

Le vieillard salua cette assemblée de paysans comme il eût fait d’une réunion de princes.

— Derniers amis de mon fils, dit-il, vous qui venez d’accompagner à son tombeau le nom des Penhoël, je regrette de ne pouvoir vous recevoir plus dignement dans le château de mes pères. Nous étions si chagrins, Hervey et moi, que nous n’avons peut-être pas pourvu suffisamment à vos besoins. Toutefois, veuillez entrer dans la salle à manger, et, selon l’usage de notre vieille Bretagne, accepter de bon cœur et comme je vous l’offre le repas mortuaire.

Alors, traversant la salle d’un pas ferme, et faisant ouvrir à deux battants, par Hervey, la porte qui se trouvait en face de celle par laquelle il était entré, il invita tous les assistants, depuis le métayer jusqu’au gardeur de chèvres, à passer dans la salle à manger.

Là, sur des tréteaux, étaient couchées d’immenses planches de chêne formant une table gigantesque et supportant un repas homérique. Il n’y avait à la table ni haut bout ni bas bout. On sentait que l’égalité de la mort avait passé par là.

Le vieux comte se plaça au milieu de la table et fit signe à l’abbé Dominique de se placer en face de lui. Les plus vieux se mirent à sa droite et à sa gauche, et, selon l’âge, chacun prit sa place, mais resta debout. L’abbé Dominique dit, au milieu du plus profond silence, le Benedicite, qui fut répété en chœur par tous les assistants. Alors le comte de Penhoël, avec une simplicité antique :

— Mes amis, dit-il, prenez part à ce repas, en l’honneur du vicomte, avec le même visage que si c’était lui qui vous l’offrît.

Puis, tendant son verre à Hervey, qui le remplit, il l’éleva au-dessus de la tête de tous, en disant :

— Je bois au repos de l’âme du vicomte Colomban de Penhoël.

Et tous répétèrent après lui :

— Nous buvons au repos de l’âme du vicomte de Penhoël.

Et le repas commença.

Pour quiconque ignore cette antique coutume conservée non seulement en Bretagne, mais encore dans quelques autres provinces de France, le repas mortuaire est une des scènes les plus touchantes auxquelles on puisse prendre part ou que l’on puisse entendre raconter. La puissante résignation dont, en cette circonstance, s’arme, comme d’une cuirasse, la famille du mort, est véritablement formidable. On a peine à comprendre, quand la solitude, ce refuge naturel des grandes douleurs, est à quelques pas de là, on a peine à comprendre comment la famille peut s’imposer cette cruelle torture de refouler ses larmes et de comprimer les battements de son cœur ; et, cependant, le nombre de ces martyrs volontaires est grand, et, en Bretagne surtout, on serait mal venu à contester à ces malheureuses familles cette pratique, reste des temps barbares, inexplicable même aux jours les plus reculés.

Le repas achevé, l’abbé Dominique dit les Grâces, et tout le monde se leva.

Le comte de Penhoël s’avança vers la porte dont Hervey – qui, bien entendu, avait dîné à table avec tout le monde – ouvrit les deux battants.

Puis, sortant le premier, mais s’arrêtant dans l’embrasure de la porte, il s’adossa contre la muraille. Et, quand le premier paysan sortit de la salle et passa devant lui, il lui dit en inclinant la tête en signe de reconnaissance :

— Je te remercie, un tel, d’avoir accompagné mon fils jusqu’à sa tombe.

Et ainsi de suite jusqu’au dernier assistant.

Le dernier fut l’abbé Dominique.

Le comte de Penhoël s’inclina devant lui comme il avait fait pour les autres, et, comme il avait remercié les autres, il le remercia ; mais, ce devoir accompli, il posa sa main sur l’épaule du moine, fixa sur lui un regard suppliant, et prononça ces deux seuls mots :

— Mon père !…

Le moine, mieux encore que ces deux mots, comprit ce regard.

— J’aurai l’honneur de rester quelque temps près de vous si vous le souhaitez, monsieur le comte, dit-il.

— Merci mon père ! répondit le vieux gentilhomme qui, après avoir dit un dernier adieu de la main aux assistants, reconduits par Hervey, entraîna le moine vers une chambre ayant à la fois l’aspect d’un cabinet de travail et d’une chambre à coucher.

Là, présentant un siège à l’abbé et en prenant un autre lui-même :

— C’était, dit-il, sa chambre quand il venait ici… Ce sera la vôtre, mon père, pendant tout le temps que vous voudrez bien rester à la tour de Penhoël.

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