Chapitre 150 La relique du père.
Un autre que nous essaierait de donner une idée de ce qui se passa entre ce père pleurant son fils unique et ce moine qui venait lui raconter les derniers moments de ce fils ; mais, quand à nous, Dieu nous garde de tenter cette œuvre impossible, de rendre compte de la douleur d’un père qui a perdu son fils, ou d’un fils qui a perdu son père !
Au bout d’une heure de sombres regards jetés sur les dernières heures de Colomban, le comte de Penhoël, malgré les instances du moine pour être placé dans toute autre partie du château, installa Dominique dans la chambre de son fils et se retira pour lui laisser prendre quelque repos.
Le lendemain, le moine, redoutant que sa vue n’augmentât la tristesse du malheureux père au lieu de la calmer, annonça au comte de Penhoël qu’il allait repartir le jour même.
— Vous en êtes le maître, mon père, répondit le comte, et vous avez déjà tant fait pour moi, que je n’ose vous demander davantage… Cependant, si nul devoir pressant ne vous rappelle à Paris, je vous supplie de passer quelques jours encore auprès de moi ; la vue de l’ami de mon fils, loin de m’attrister davantage, ne pourrait que me consoler, si je pouvais être consolé.
— Je resterai près de vous, monsieur le comte, dit l’abbé, aussi longtemps que vous le désirerez.
Et ils passèrent ainsi ensemble tout un mois.
De quelle façon chaque journée s’écoulait-elle ? Comme s’était écoulée la veille : en parlant de Colomban, en regardant le ciel, en mesurant des yeux l’étendue de l’Océan, en échangeant de ces hautes paroles et de ces graves pensées comme les âmes en échangent au ciel. – Une de ces journées les dira toutes.
Le matin, le comte arrivait chez l’abbé ; il lui tendait silencieusement la main, le saluait de la tête, ouvrait la fenêtre, s’asseyait sur un grand escabeau de chêne sculpté, et, assis, il montrait, de sa longue main pâle et effilée, les vagues qui se soulevaient sur la vaste plaine de l’Océan.
— C’est ici qu’il s’asseyait, murmurait le pauvre père, éternellement en proie à une seule et même pensée, et, de cette même place où je suis, son regard plongeait au fond de l’horizon où plonge le mien. Il comprenait mieux la grandeur de Dieu à l’aspect du grand spectacle de la mer ; souvent, il prenait sa mappemonde et la posait là, sur le rebord de la fenêtre, et, passant de l’Océan à la terre, et de la terre au ciel, son regard essayait de percer le voile épais que Dieu étend, tout parsemé d’étoiles, entre la terre et lui… Tenez, mon père, continuait le comte sans quitter sa place et en désignant du doigt l’instrument, voici sa mappemonde ; je vois encore sa main errant sur ces mondes inconnus… Voici ses livres de droit, ses livres de médecine, de physique, de chimie, de botanique… Voici son fusil, sa carabine, ses fleurets… Voici ses cartons à dessin, son piano, son Virgile, son Homère, son Dante, son Shakespeare, sa Bible ; car, sacré ou profane, il admirait tout ce qui était beau, vénérait tout ce qui était grand ! Ne dirait-on pas, à voir cette chambre ainsi, qu’il va entrer, nous sourire, s’asseoir et causer avec nous ?
Le vieillard laissa retomber sa tête sur sa main, puis il ajouta, cette fois comme se parlant à lui-même :
— Une des dernières nuits qu’il a passées ici – c’était une nuit d’orage –, il faisait une chaleur étouffante ; je ne pouvais respirer dans ma chambre ; j’étais triste comme si quelque oiseau funèbre eût tourné autour de ma tête. J’aperçus de la lumière à sa fenêtre, et, surpris de le voir veillant encore à trois heures du matin, je vins le trouver. Savez-vous ce qu’il faisait, mon père ? Il apprenait une langue nouvelle : il étudiait l’hébreu. C’était vraiment une organisation merveilleuse, une intelligence supérieure. Les autres hommes ont des tendances particulières, un genre spécial pour telle ou telle étude, telle ou telle science. Lui, lui, il avait le désir de tout savoir, l’ambition de tout apprendre, la faculté de tout approfondir. Ce n’est pas, croyez-moi, mon amour pour lui qui m’aveugle ; ce n’est pas mon orgueil de père qui me fait parler ainsi. Interrogez tous ceux qui l’ont connu, ses maîtres, ses camarades, vous-même, car j’oublie qu’il était votre ami… Et quand on pense que quelques livres de charbon, matière inerte, ont détruit toute cette image d’homme faite à la ressemblance de Dieu ! Avec un peu de fumée ! est-ce possible, et cela ne ressemble-t-il pas vraiment à une dérision ?…
Dominique se leva, vint au comte, et lui tendit silencieusement la main.
— De quoi parliez-vous, quand vous étiez ensemble ? demanda le pauvre père.
— De Dieu et de vous.
— De moi ?
— Il vous aimait tant !
— Il a aimé une femme plus qu’il ne m’aimait, puisque son amour pour moi ne l’a pas empêché de mourir pour cette femme. Puis, revenant à parler avec sa propre pensée :
— Oui, dit-il, c’est ainsi, et, dans l’équilibre de la nature, il faut que cela soit ainsi. Il faut que le jeune homme aime mieux la femme qui donnera le jour à ses enfants qu’il n’aime les parents qui lui ont donné le jour. Le Seigneur n’a-t-il pas dit à la femme : « Tu quitteras ton père et ta mère pour suivre ton mari » ? Il nous a quittés, nous, pour suivre la femme, et la femme l’a conduit dans ce pays inconnu qu’on appelle la mort.
— Vous l’y retrouverez un jour, monsieur le comte.
— Le croyez-vous, mon père ? demanda le comte en fixant ses yeux perçants sur ceux de Dominique.
— Je l’espère, monsieur ! répondit celui-ci.
— Vous l’avez absous de son crime, n’est-ce pas ?
— Du fond du cœur, monsieur !
— Votre absolution m’effraie pour les autres pères, monsieur. Quel encouragement terrible au suicide, si les suicidés sont absous !
— Oh ! monsieur le comte, la mort de votre fils n’est pas un suicide ; c’est un martyre… Celui qui, pour sauver son pays, se jette volontairement dans le gouffre, je l’absous. Un jour arrivera, monsieur le comte, où les sociétés, plus solidement assurées, pourront juger de sang-froid les crimes de la société comme on juge le crime de l’individu ; un jour arrivera où le Code, qui vient des hommes, s’accordera avec les sympathies, qui viennent de Dieu. L’enfant que nous pleurons, monsieur le comte, vous comme un père, moi comme un frère, est mort victime d’une de ces sympathies célestes entravées par les mœurs d’une société barbare. Un homme s’est dit son ami, qui l’a outrageusement trompé ! Si la loi punissait le mensonge, la mort ne serait plus le refuge des honnêtes gens.
— Merci, mon père ! dit le comte ; je vous remercie de vos bonnes paroles. Elles me donnent l’espoir que, s’il s’est séparé de moi pour un temps, je me réunirai à lui dans l’éternité.
Puis, se levant :
— Allons le voir, dit-il.
Tous deux sortirent et s’acheminèrent vers le tombeau.
Arrivés là, le moine s’aperçut que le comte avait choisi cette place parce qu’il pouvait la voir de la fenêtre de sa chambre. Cette fenêtre ouverte indiquait qu’avant de venir trouver Dominique, le comte avait déjà salué ce tombeau.
Tous deux s’assirent sur le rocher où Dominique avait puisé de l’eau pour en asperger la bière. Il se fit un instant de silence.
— Ainsi, demanda le comte, comme s’il reprenait une conversation interrompue, vous croyez fermement à une autre vie ?
Le moine brisa une branche de chêne rabougri, en arracha un bourgeon qui semblait complètement mort, et, au cœur du bourgeon, il montra au comte le germe du bourgeon futur.
— Oui, je comprends, dit le comte, la mort elle-même a son germe de vie ; mais là, vous ne me montrez que la mort annuelle, c’est-à-dire le sommeil. L’arbre qui vit trois cents ans a son heure suprême comme l’homme ; l’hiver, ce n’est pas la mort de la nature, ce n’en est que le sommeil.
— Mais, répondit Dominique, l’arbre végète et ne vit point. Il ne parle pas, il ne pense pas, il n’a point d’âme.
Le comte ne répondit pas.
Dans la chambre de Colomban, sa main s’était posée sur un livre, et, par distraction ou à dessein, il l’avait emporté.
C’était un volume de ce grand philosophe qu’on appelle Shakespeare. Il l’ouvrit et lut d’abord tout bas, puis tout haut.
Il était tombé sur ce passage du Roi Lear, et sans doute y trouvait-il avec les tristesses de son cœur des analogies douloureuses, quoique vagues et lointaines :
« Celui dont l’âme est en proie à une grande douleur est à peu près insensible à une peine légère. Qu’une bête féroce te poursuive, tu fuiras ; mais, si ta fuite rencontre devant elle l’obstacle d’une mer mugissante, tu reviendras affronter la bête féroce en face. Quand l’âme est libre, le corps est délicat et sensible à la douleur. »
Et, comme pour placer l’exemple à côté du précepte, en ce moment, une des plus froides brises qui soient jamais sorties de la bouche de marbre de l’ouest commençait à souffler, et, surprenant le comte et Dominique, semblait vouloir glacer les paroles dans la bouche du comte et les larmes dans les yeux du moine.
Le jeune homme se sentit frissonner par tout le corps, et invita le comte à rentrer au château.
Mais lui semblait, avec Shakespeare, vouloir donner la preuve que, dans les grandes souffrances de l’âme, le corps est insensible à la douleur ; il restait assis et immobile, continuant sa lecture d’une voix sonore.
Ainsi placé sur le rivage de la mer, qui se gonflait et venait, mugissante, se briser à ses pieds, le vieux comte ressemblait véritablement à ce géant des douleurs qu’on appelle le roi Lear. – Ses cheveux flottants, dont le vent soulevait les boucles argentées, complétaient la ressemblance ; seulement, l’un pleurait l’ingratitude de ses filles ; l’autre, la mort de son fils.
C’est aux pères de dire s’il ne vaut pas mieux pleurer un enfant mort qu’un enfant ingrat.
Le comte en était arrivé à ces douloureuses plaintes et à ce sombre anathème que l’Eschyle anglais met aux lèvres du père de Gonoril, de Regan et de Cordelia.
« Soufflez, ô vents !… déchaînez-vous ! Orages, déployez toutes vos fureurs ! Cataractes, ouragans, tempêtes, versez vos torrents glacés sur la terre ! ensevelissez sous vos eaux la cime de nos tours et de nos clochers ! Éclairs sulfureux, rapides comme la pensée, brûlez mes cheveux blancs ! Tonnerre implacable, qui ébranle l’univers sur son axe, écrase le monde ! brise les moules de la nature ! extermine tous les germes qui produisent l’homme ingrat !
« Épuisez vos flancs, orages ; épuisez les torrents de pluie et de flammes, vents, tonnerres et tempêtes ; vous n’êtes pas mes enfants, je ne vous accuse pas d’ingratitude, vous ne me devez pas obéissance. Exercez donc sur moi, à votre gré, tous les caprices furieux de vos jeux cruels : me voici votre esclave soumis, un pauvre et faible vieillard accablé sous le poids des infirmités et du mépris ; et, cependant, j’ai le droit de vous appeler de lâches ministres, vous qui, du haut des cieux, vous liguez avec des enfants ingrats pour me déclarer la guerre, vous qui choisissez pour but à vos coups une tête vieillie et couverte de cheveux blancs… Oh ! c’est de votre part une honteuse lâcheté ! »
Et le visage et les gestes du comte de Penhoël étaient bien d’accord avec ceux du roi Lear. Comme lui, il s’arrachait les cheveux, et le souffle qui rebondissait sur l’immense Océan les faisait, pareils à des flocons de neige, tournoyer au milieu des airs.
D’autres fois, quand la brume du matin ou la tempête de la nuit avait rendu le sentier qui bordait la mer tout à fait impraticable, ou quand les pluies glaciales de mars tombaient d’un ciel bas et brumeux comme des lances acérées, le comte, suivi de Dominique, montait, soit sur cette plate-forme où nous l’avons vu atteindre le corps de son fils, soit dans la chambre la plus élevée de la tour, qui, au temps des guerres de province à province ou de seigneur à seigneur, devait servir à placer un corps de garde.
Là, comme Priam regardant du haut des tours de Troie, le cadavre de son fils traîné sept fois autour du tombeau de Patrocle, il rappelait son enfant et récitait les lamentations que le divin Homère met dans la bouche du vieux roi.
« Priam le Grand entra sans être aperçu, et, s’approchant d’Achille, il prit entre ses bras les genoux du héros, baisa ces mains meurtrières, ces mains terribles qui lui tuèrent tant de fils. Ainsi, quand le destin a pris un homme qui, dans sa patrie, a tué un autre homme et l’a poussé chez un peuple étranger, quand cet homme entre dans la maison d’un homme riche où il vient chercher un refuge, tous ceux qui le voient restent frappés de stupeur ; ainsi Achille fut stupéfait en voyant Priam, semblable à un dieu, et les assistants, non moins stupéfaits qu’Achille, se regardèrent les uns les autres.
« Alors Priam, suppliant, lui adressa ce discours :
« – Achille égal aux dieux, souviens-toi de ton père ; il est du même âge que moi et sur le seuil mortel de la vieillesse. Peut-être des voisins ennemis le pressent-ils et n’a-t-il personne pour repousser loin de lui la guerre et la mort ; mais, certes, celui-ci du moins, entendant parler de toi, et sachant que tu vis, se réjouit dans son cœur, et, en outre, espère tous les jours qu’il reverra son cher fils de retour de Troie. Mais moi, moi malheureux tout à fait, puisque j’engendrai tant de vaillants fils dans la vaste Troie, et qu’aucun de ces fils ne m’a été laissé… J’en comptais cinquante lorsque vinrent les Achéens ; dix-neuf étaient sortis des mêmes entrailles, et mes femmes avaient mis au monde les autres dans mes palais… L’impétueux Mars leur a brisé les genoux, et celui qui était seul près de moi, qui défendait et la ville et nous, tu l’as tué dernièrement au moment où il combattait pour la patrie… pauvre Hector ! Et moi, je viens à présent, à cause de lui, vers le vaisseau des Achéens, afin de le racheter de toi, et j’apporte des rançons infinies. Respecte les dieux, Achille, et aie pitié de moi-même ; et, te souvenant de ton père, songe que je suis bien autrement à plaindre que lui, car j’ai supporté des choses telles qu’aucun autre homme vivant ne les a encore supportées sur terre ; c’est de tendre la main vers la bouche de l’homme qui a tué mon fils ! »
Un autre jour, c’était le dixième chant de Dante qui revenait à la pensée du pauvre père. Mais ce qu’il voyait dans ce dixième chant, ce n’était point Farinata des Uberti, plus tourmenté par la défaite des siens que par sa couche de feu. Non ! c’était la figure anxieuse de Cavalcanti, de cette ombre paternelle qui, aux côtés de Dante, cherche son fils.
Et, dans la langue où ils avaient été composés, il redisait ces beaux vers de l’exilé florentin :
« Lors, de la partie où la tombe était découverte, surgit la tête d’une autre ombre qui semblait s’être posée sur ses genoux.
« Le fantôme regarda autour de lui comme pour chercher quelqu’un, et, quand son espoir fut évanoui, il me dit tout en pleurs :
« – La puissance du génie t’aura ouvert cette noire prison. Où est mon fils, et pourquoi ne l’aperçois-je pas à tes côtés ?
« Et moi, à lui :
« – Je ne viens pas pour mon seul pouvoir. Le sage qui me dirige est là près de nous… Peut-être votre guide dédaigna-t-il trop ce maître sublime.
« Ses paroles et son genre de supplice m’avaient révélé le nom de cette ombre. Ma réponse fut donc précise.
« Mais, se dressant soudain, le fantôme :
« – Comment as-tu dit ? dédaigna ?... A-t-il cessé de respirer, et la douce lumière du soleil ne réjouit-elle plus ses yeux ?
« Et, comme je tardais à répondre, il tomba renversé dans son cercueil et ne se montra plus. »
Et il avait coutume de dire en secouant la tête, le pauvre comte, qui se connaissait en douleur :
— C’est celui qui souffrait le plus, puisqu’il souffrait silencieusement et sans se plaindre.
Et, cependant, peu à peu, l’abbé, comme un père qui guide et qui dirige un enfant aveugle, guidait et dirigeait la douleur du vieillard dans le chemin de la résignation.
Nous l’avons dit, cette convalescence morale dans laquelle Dominique fit entrer le père de Colomban dura un mois environ.
On était arrivé à la moitié de mars, à peu près, lorsqu’un matin, avant l’heure où le comte avait l’habitude de se présenter chez l’abbé Dominique, l’abbé Dominique se présenta chez le comte.
Il tenait une lettre à la main, et son front paraissait tout à la fois joyeux et inquiet.
— Monsieur le comte, dit-il, tant que rien d’absolu ne m’a rappelé à Paris, je suis resté près de vous ; mais, aujourd’hui, il faut que je vous quitte.
— Absolument ? répondit le vieillard.
— Voici une lettre de mon père, qui m’annonce qu’il arrive à Paris, et, depuis près de huit ans, je n’ai pas vu mon père.
— Votre père, Dominique, est un homme heureux d’avoir un tel fils ! Partez, mon ami, je ne vous retiens pas.
Mais l’abbé, calculant et la date de sa lettre et l’arrivée probable de son père à Paris, donna encore vingt-quatre heures au comte, et il fut convenu que Dominique ne partirait que le lendemain.
La journée fut ce qu’avaient été les autres journées, avec un redoublement de tristesse de plus.
On passa la dernière soirée dans la chambre de Colomban.
La revue fut faite de tout ce qui avait été dit dans ce mois que le pauvre père eût voulu éterniser.
Le comte supplia Dominique de revenir aussitôt que ses devoirs ne le retiendraient plus à Paris. L’abbé Dominique s’y engagea de tout son cœur. Il lui promit, d’ailleurs, d’ouvrir avec lui, dès son arrivée à Paris, une correspondance qui devait être aussi précieuse au père qu’à l’ami.
Ils causèrent ainsi bien avant dans la nuit sans regarder l’heure et sans s’en inquiéter.
Dominique raconta de nouveau au comte de Penhoël, et pour la dixième fois, dans quelles circonstances il avait connu son fils. Il lui fit un détail minutieux des moindres accidents de la vie de Paris ; puis, quand, toujours pressé par le comte d’aller en avant, il arriva à la cause principale de la mort du jeune homme, il s’arrêta hésitant.
— Continuez ! dit le comte.
Mais parler à ce père de la femme qui avait causé la mort de son fils, c’était un sujet qu’il n’avait point encore abordé jusque-là ; c’était même, dans le cas où ce père l’exigerait, un terrible devoir à remplir. Il était donc tout simple que la parole s’arrêtât aux lèvres de Dominique.
— Continuez, mon ami, répéta le comte avec fermeté.
— Vous voulez que je vous parle d’elle ? demanda le prêtre.
— Oui !… Qu’est-ce que cette jeune fille qu’il aimait ?
— Une sainte tant qu’il a vécu, une martyre depuis qu’il est mort.
— Vous l’avez connue, mon ami ?
— Comme j’ai connu Colomban.
Et alors il lui raconta la piété de Carmélite pour sa mère ; comment, la mère morte sans confession, on l’avait envoyé chercher, lui, pour que l’on ne l’ensevelît pas sans prières ; comment Colomban avait connu Carmélite pendant cette veillée funèbre. Puis il raconta l’arrivée de Camille, la vie des trois amis, le départ de Colomban, son retour, le départ de Camille, la longue attente de Carmélite, l’amour des deux jeunes gens pendant cette absence, la lettre annonçant le retour du Créole, puis, enfin, la catastrophe terrible dans laquelle l’un succomba et l’autre survécut.
Le comte écouta tout ce récit, immobile, les mains croisées, la tête renversée en arrière, les yeux fixés au plafond. De temps en temps, une larme cachée et silencieuse sillonnait les joues du vieillard.
Puis, quand Dominique eut fini :
— Ils eussent été si heureux près de moi, dans cette vieille tour de Penhoël ! dit-il.
Puis, après un soupir :
— Et moi, ajouta-t-il, j’eusse été si heureux près d’eux !
— Monsieur le comte, hasarda Dominique voyant le vieillard dans cette disposition d’esprit ou plutôt de cœur, ne reporterai-je pas à la malheureuse Carmélite le pardon du père de Colomban ?
Le comte tressaillit et parut éprouver un moment d’hésitation. Puis, avec un inexprimable accent de prière :
— Que Dieu pardonne à cette jeune fille comme je lui pardonne ! dit-il en levant les mains au ciel. Puis, ayant dit ces mots, il se leva, et, de ce pas ferme et régulier qui lui était habituel, il marcha vers le secrétaire.
La chambre, où brûlait une seule lampe près de s’éteindre, était dans l’obscurité. Il tâtonna un instant pour trouver la clef, la trouva enfin, rabattit le devant du secrétaire, ouvrit un tiroir, y plongea la main avec la certitude d’un homme qui sait où, du premier coup, il trouvera ce qu’il cherche.
Il en tira un petit paquet enveloppé d’un papier de soie.
L’abbé lui tendit la main.
— Merci ! merci d’avoir pardonné à la pauvre femme ! Votre pardon, c’est sa vie.
— Ce n’est point assez, mon père, que de pardonner à cette jeune fille, répondit le vieillard, et je songe avec effroi à son désespoir de lui avoir survécu. Je la plains de toute mon âme, et je fais vœu, toutes les fois que je prierai pour lui, de prier en même temps pour elle. Enfin, comme gage de souvenir à la femme qui me reste en ce monde : c’est la boucle de cheveux blonds que sa mère a coupée sur sa tête le jour de sa naissance.
À ces mots, il ouvrit le papier, prit une plume et écrivit sur le papier ces quelques mots :
« Pardon et bénédiction à la femme que mon Colomban a aimée. »
Et il signa :
« Comte de Penhoël. »
Puis il porta la bouche de cheveux à ses lèvres, la baisa longuement et tendrement, et tendit le papier au moine.
Dominique pleurait et n’essayait pas de cacher ses larmes ; car ce n’étaient plus des larmes de douleur, c’étaient des larmes d’admiration qu’il répandait.
Il admirait la grandeur de ce père qui se dépouillait de sa relique la plus précieuse en faveur de la femme qui avait causé la mort de son fils.
Et, le lendemain, les deux amis – après avoir été faire au soleil levant une visite au tombeau de Colomban –, les deux amis s’embrassèrent étroitement en se disant au revoir, ignorant que de si terribles événements passeraient entre eux, qu’ils ne se reverraient qu’au ciel !
q