Chapitre 109 Le commissionnaire de la rue aux Fers.
La rue aux Fers, qui, anciennement, se nommait rue aux Fèvres,était située, et est encore située en partie – puisqu’on ne l’a pas entièrement abattue – entre la rue Saint-Denis, où elle avait son commencement, et le marché aux Poirées et la rue de la Lingerie, où elle avait sa fin. Longeant le côté nord du marché des Innocents, parallèlement à la rue de la Ferronnerie ; passant comme une rivière qui charrie des fruits, des fleurs et des légumes, entre les cent cabarets échelonnés à sa droite et les mille petites boutiques du marché alignées à sa gauche, la rue aux Fers ne manquait pas, à l’époque où nous reporte ce chapitre, d’une certaine couleur, d’un certain pittoresque qu’on ne retrouvera plus dans notre Paris tiré au cordeau, blanchi, cosmétiqué et correct, qui menace de devenir, comme Turin, un vaste damier, c’est-à-dire une ville à l’usage des Philidor et des Labourdonnais[1] de l’avenir.
La foule aux costumes bariolés qui, dès les premières heures du matin, se ruait en bourdonnant dans cette rue comme un essaim d’abeilles se dirigeant, à travers le chemin transparent de l’air, vers sa ruche maternelle, présentait, ainsi ombrée d’un côté par les murs noirs des cabarets, et éclairée de l’autre par les boutiques à jour, un cachet tout particulier, tout original, qui lui donnait une grande ressemblance avec les foules peintes dans les tableaux des vieux maîtres flamands.
Il était dix heures du matin, environ ; c’était une de ces matinées du mois de mai où le printemps commence à transparaître, montrant son visage rose, encore voilé des dernières brumes de l’hiver.
Le soleil, qui ne faisait point alors, pour réchauffer le pauvre monde, toutes les façons qu’il fait de nos jours ; le soleil, glissant à travers des couches d’atmosphère imbibées de ses jeunes rayons, éclairait, dans toute leur beauté naïve, les naïades de la fontaine de Jean Goujon.
De haut en bas, le marché ruisselait de lumière, et la foule, instinctivement, sans le savoir, en même temps que le troisième dimanche du mois de mars, célébrait la fête du printemps par des cris bruyants et des éclats de rire, joyeux comme des chansons.
Et il y avait bien de quoi crier, sourire et chanter tout à la fois : ce marché gris et noir, d’ordinaire si sombre et si triste durant six mois et depuis six mois, avait revêtu, pendant la nuit, sa couronne de roses, sa robe de primevères et son bouquet de violettes ; on eût dit le marché aux Fleurs.
Acheteurs, marchandes, passants, chacun voulait avoir, les femmes à leur ceinture, les hommes à leur boutonnière, celui-ci un œillet, celle-là une giroflée, quelques-unes, enfin, de ces cassolettes de parfums que la nature, en se réveillant, dispense aux habitants de la campagne avec son infatigable profusion, avec son inépuisable prodigalité !
Un de ceux qui paraissaient jouir le plus voluptueusement, sinon le plus bruyamment, de ce réveil de la nature, c’était un jeune homme étendu tout de son long, les deux bras croisés au-dessus de sa tête, sur un crochet de commissionnaire, adossé à la muraille, entre la porte et la fenêtre d’un des cabarets dont la rue aux Fers est émaillée, et les yeux tournés du côté de la fontaine des Innocents.
À voir ce jeune homme, habillé de velours de la tête aux pieds, ainsi nonchalamment étendu, et paraissant aspirer par tous les pores les premiers rayons du soleil, avec ses grands yeux noirs, sa barbe noire, on l’eût pris pour un de ces volupteux lazzaroni couchés au soleil qui dore le quai de Mergellina ou de Santa-Lucia.
Et, cependant, en le regardant de plus près ou plus attentivement, celui qui aurait, à première vue, pris cette opinion de lui eût bien vite reconnu son erreur, et se fût repenti de l’avoir confondu, ne fût-ce qu’une seconde, avec ces insouciants Napolitains dont le visage n’exprime que la paresse et la bestialité.
Il suffisait, en effet, de jeter un coup d’œil sur la figure de ce beau jeune homme pour comprendre que ce n’était point là un commissionnaire pareil à ceux qui l’entouraient, un portefaix vulgaire, une bête de somme enfin. – Non, la beauté mâle de ce visage, l’intelligence de cette physionomie, la distinction de l’air, l’originalité du costume, tout révélait, au premier coup d’œil, le personnage que nos lecteurs ont déjà reconnu, sans doute, pour le mystérieux Salvator, pour le héros principal de notre livre.
Salvator avait déjà fait, depuis sept heures du matin, ses deux ou trois commissions ; car les commissions ne lui manquaient pas, et, il faut le dire, il recevait les ordres et les recommandations relatifs à son état avec la même politesse, nous dirons presque la même humilité, qu’eût pu le faire tout autre commissionnaire n’ayant pas les mêmes qualités que lui. Il est vrai qu’il accomplissait les missions dont il était chargé avec une bien autre intelligence qu’aucun de ses camarades.
Était-ce pour cette raison toute morale, ou pour une autre un peu plus physique, que la clientèle de Salvator se composait presque exclusivement de femmes ? Nous ne saurions le dire, et nous laissons à nos lecteurs la liberté de se faire eux-mêmes une opinion là-dessus.
Pour les passants et les gens à qui il importait peu de savoir ce qui s’agitait dans l’esprit ou dans le cœur de Salvator, Salvator regardait les détails de cette charmante fontaine qu’on ne songe même pas à regarder, tant ils nous sont familiers depuis notre enfance, ou bien encore, Salvator se laissait aller à quelques-unes de ces rêveries qui isolent le rêveur de telle façon qu’il en arrive à être, au milieu de la foule, si considérable que soit cette foule, parfaitement seul avec sa pensée.
Mais, pour nous qui le connaissons de vieille date, Salvator ne regardait pas la fontaine, Salvator ne rêvait pas : non, Salvator observait et écoutait ; Salvator – en attendant quelque message qui le tirât de son immobilité –, Salvator, avec tout ce qui se passait à la portée de ses yeux et de ses oreilles, se composait un butin dans lequel, à un moment donné, il n’avait qu’à puiser pour en tirer l’escarboucle qui éblouissait tous les yeux et le faisait regarder comme un enchanteur.
Et, cependant, au milieu de tout cela, Salvator était plutôt encore l’homme du fait que l’homme de l’idée. D’habitude – et nous avons pu le voir procéder ainsi –, il agissait au lieu de rêver, et, quand il semblait rêver au lieu d’agir, c’est que, comme un machiniste habile, il préparait quelque changement de décoration, quelque truc inconnu dans l’espèce de féerie qui s’échafaudait au fond de sa pensée.
D’un autre côté, quoique inactif pour le moment, il lui eût été bien difficile de se livrer à la rêverie, même en supposant qu’il en eût eu le désir.
En effet, il ne se passait pas cinq minutes sans que quelqu’un vînt l’accoster.
— Vous êtes embarrassé ?
— Oui.
— Adressez-vous à M. Salvator.
— Où est-il ? Je le cherche.
— Le voilà.
— Ah ! monsieur Salvator !…
Et alors la personne embarrassée contait à Salvator la cause de son embarras ; et, soit en droit, soit en médecine, soit en morale, soit en politique, Salvator avait toujours un conseil pour le procès, une recette pour la maladie, un avis pour la droiture, une lumière pour l’opinion ; si bien que la personne qui était venue consulter Salvator s’en allait éclairée ou soulagée, espérant ou croyant.
Il était, à la fois, pour les habitants du quartier, pour les marchands et les marchandes de la halle, et même pour les simples passants, un juge de paix, un expert, un prud’homme, un médecin du corps et de l’esprit, un redresseur de torts, un conseiller. M. Salvator, c’était le Salomon de la halle ; et il ne se faisait pas une affaire un peu importante sur laquelle on ne le consultât, comme il n’y avait point de discussion un peu sérieuse où on ne le prît pour arbitre.
On n’entendait donc, à toute minute, retentir que ces deux mots : « Monsieur Salvator ! monsieur Salvator ! » Et si un passant curieux demandait, comme Jean Robert au garçon du tapis-franc :
— Qu’est-ce que M. Salvator ?
On lui répondait, comme le garçon avait répondu à Jean Robert :
— M. Salvator ? Pardieu ! c’est… c’est M. Salvator !
Rien de plus ; il fallait que le curieux se contentât de cette réponse.
Seulement, s’il insistait pour voir M. Salvator, et que M. Salvator ne fût pas en course, on lui montrait M. Salvator ; et presque toujours le regard du questionneur surprenait le jeune homme pacifiant une querelle, conciliant un procès, ou faisant l’aumône à quelque mendiant estropié ou à quelque pauvre veuve portant un enfant dans ses bras et traînant trois ou quatre autres pendus à sa robe.
Il en résultait qu’acheteur ou marchand, malade ou plaideur, bourgeois ou homme du peuple, chacun lui devait quelque chose : celui-ci un conseil, celui-là une leçon, cet autre une aumône. Et l’avis de M. Salvator était toujours si bon, son jugement si droit, son opinion si juste, que plus d’une fois le commissaire du quartier, empêtré dans les démêlés indémêlables de ses administrés, était venu sournoisement consulter le jeune homme, ou l’avait fait venir, ou avait simplement renvoyé les parties devant lui.
Au moment où nous reprenons ce récit – c’est-à-dire le dimanche 23 mars 1827, à dix heures du matin –, Salvator était seul, comme nous l’avons dit, mais non pas pour longtemps, comme nous allons le dire.
En effet, de la porte du cabaret à la muraille duquel il était adossé, sortit un couple aux joues roses et fraîches, aux yeux brillants, aux lèvres entrouvertes, aux dents d’émail : deux jeunes gens, ou plutôt un jeune homme et une jeune fille, lumineux, étincelants tous deux comme le rayon de soleil qui les inonda au moment où ils parurent dans l’encadrement de la porte.
Les yeux du jeune homme tombèrent sur Salvator, qui ne pouvait le voir, tournant la tête de l’autre côté.
— Tiens ! c’est M. Salvator ! dit le jeune homme avec un étonnement mêlé de joie.
— M. Salvator ? demanda la jeune fille. Il me semble que j’ai déjà entendu ce nom-là.
— Et tu peux même dire que tu as vu sa figure, princesse… vu ou entrevu. Il est vrai, pauvre enfant, que tu étais bien occupée, ce jour-là, et qu’on voit mal avec des yeux baignés de larmes.
— Ah ! oui, à Meudon, n’est-ce pas ? dit la jeune fille.
— Juste, à Meudon.
— Eh bien, mais, fit la jeune fille étonnée et à voix basse, qu’est-ce que M. Salvator ?
— C’est un commissionnaire, comme tu vois.
— Sais-tu qu’il a l’air très bien, ton commissionnaire ?
— Sans compter qu’il est encore mieux qu’il n’en a l’air, repartit le jeune homme.
Et, faisant un demi-tour à droite, de manière à se placer devant le commissionnaire :
— Bonjour, monsieur Salvator ! dit-il en lui tendant la main.
Salvator se souleva à demi, comme un pacha qui donne audience, regarda celui qui le saluait, puis, sans hésitation, et comme un homme qui croit que son intelligence le fait l’égal de qui que ce soit au monde, prit la main qu’on lui présentait, et la serra en disant :
— Bonjour, monsieur Ludovic !
C’était Ludovic, en effet, qui, sur la demande de la personne qui lui donnait le bras, était venu manger quelques douzaines d’huîtres dans le cabaret de la Coquille d’or, lequel avait la réputation d’ouvrir les huîtres les plus fraîches, et de déboucher le meilleur chablis de toute la halle.
— Pardieu ! monsieur Salvator, reprit Ludovic, je ne suis point fâché de vous voir dans l’exercice de vos fonctions ! Il ne me faut pas moins que cela, je vous le proteste, pour que je ne persiste pas à vous croire un prince déguisé.
— Et moi aussi, dit Salvator éludant le compliment, je suis aise de vous voir, d’abord parce que je vous vois, et que cela me fait plaisir de serrer la main à un homme de cœur et de talent, ensuite parce que vous me donnerez des nouvelles sérieuses de la pauvre Carmélite. Comment va-t-elle ?
Ludovic fit un imperceptible mouvement d’épaules.
— Mieux, répondit-il.
— Mieux ne veut pas dire bien, observa Salvator.
Ludovic étendit sa main dans le rayon de soleil qui éclairait la charmante tête de sa compagne.
— Voilà, j’espère, qui achèvera de la remettre, dit-il.
— Physiquement, oui, reprit Salvator ; mais moralement ?… Combien d’années faudra-t-il à la pauvre enfant ?…
— Pour oublier ?
— Oh ! je ne dis pas cela ! je n’ai eu besoin que de la voir pour être persuadé qu’elle n’oubliera jamais.
— Pour se consoler, alors ?
— Vous savez, dit Salvator, que les malheurs dont on se console le plus vite sont les malheurs irréparables.
— Oui, je le sais bien ; un poète l’a dit :
Et rien n’est éternel, pas même la douleur !
— C’est l’avis du poète… Maintenant, quel est l’avis du médecin ?
— L’avis du médecin, mon cher monsieur Salvator, est qu’il ne faut pas que les esprits élevés méprisent et déprécient la douleur, comme font les organisations vulgaires. La douleur est un des éléments de la nature, un des moyens de perfectionnement à l’usage de Dieu ! Combien d’hommes, de poètes, d’artistes, seraient restés inconnus sans une grande douleur ou une grande infirmité ? Byron a eu le bonheur de naître boiteux et d’épouser une femme acariâtre ; Byron doit, non pas son génie – le génie vient directement du ciel –, mais la mise au jour, l’efflorescence, l’épanouissement de ce génie à ses malheurs. Carmélite sera comme Byron, non pas un grand poète, mais une grande artiste, une Malibran, une Pasta ; quelque chose de plus puissant peut-être, car elle aura souffert entre les femmes ! Eût-elle été heureuse avec Colomban ? Voilà ce que nul ne peut dire. Elle sera célèbre sans lui, voilà ce que j’affirme.
— Mais, en attendant ?…
— En attendant, elle a près d’elle un médecin plus habile que moi.
— Plus habile que vous ? Permettez-moi de douter, docteur. – Et quel est ce médecin ?
— Une jeune fille qui ne connaît pas un mot de médecine, fort heureusement ! mais qui connaît toutes ces angéliques paroles d’abnégation et de dévouement avec lesquelles on guérit les cœurs : une de ses amis, élève de Saint-Denis comme elle, et qu’on appelle Fragola.
Salvator sourit et rougit à la fois en attendant parler ainsi de sa maîtresse bien-aimée.
Quant à la jeune fille que Ludovic avait au bras, cet éloge pompeux d’une autre femme lui fit faire une moue qu’elle accompagna d’un pincement si solide, que le médecin ne put retenir un cri.
— Eh ! mon Dieu ! dit-il ; qu’y a-t-il donc, Chante-Lilas ?
À ce nom, Salvator, qui n’avait accordé jusque-là qu’une médiocre attention à la compagne du jeune docteur, moitié par indifférence, moitié par discrétion, tourna la tête de son côté, et, la regardant avec un œil curieux, quoique bienveillant :
— Ah ! dit-il, c’est vous qui êtes mademoiselle Chante-Lilas ?
— Oui, monsieur, répondit la jeune fille, toute orgueilleuse de ce que son nom était connu du beau commissionnaire. Vous me connaissez ?
— Je connais votre nom et vos titres, du moins.
— Ah ! ah ! tu entends, princesse ! – Vous connaissez son nom et ses titres ? comment les connaissez-vous ?
— Pour les avoir entendu célébrer par les vassaux de la princesse de Vanves.
— Oui, dit Ludovic ; c’est Camille qui l’avait baptisée ainsi.
— Camille Rozan… Vous n’avez pas eu de ses nouvelles, princesse ? demanda Salvator.
— Par ma foi, non, dit la jeune fille ; je n’en ai pas eu, et j’espère bien n’en pas avoir.
— Et pourquoi cela ? fit Ludovic. Crois-tu, par hasard, que je sois jaloux de lui ?
— Oh ! monsieur, je sais bien que vous ne me faites point un pareil honneur !… Ah ! la comtesse du Battoir avait bien raison !
— Que disait la comtesse du Battoir ? demanda Salvator.
— Elle disait ceci : « Ne te fie jamais aux Anglais ; ils sont tous mauvais ! Ne te fie jamais aux Américains ! ils sont tous !… »
— Eh bien, eh bien, princesse, vous allez brouiller la France avec les États de l’Union.
— Ah ! c’est vrai… Et moi qui oubliais la comtesse du Battoir !
— Où est-elle ?
— Elle m’attend ou doit m’attendre à la barrière Saint-Jacques, où elle est allée panser les blessures de son oncle… Allons, prenons un fiacre, et conduis-moi là où tu m’as promis de me conduire en fiacre.
— Ah ! oui ! Mais, princesse, vous croyez donc que j’ai, comme vous, un apanage ?
— Bon ! quand on guérit des millionnaires, on doit rouler sur l’or.
— En effet, monsieur Ludovic, il paraît que les habitants de Vanves et du Bas-Meudon sont sur le point d’édifier un temple à Esculape sauveur.
— Eh bien, vous me croirez si vous voulez, cher monsieur Salvator, j’ai peur d’avoir rendu un mauvais service à l’humanité en tirant d’affaire ce digne M. Gérard : il a un visage qui ne me revient pas du tout, et, quand il y aurait, de ce côté-là, un abominable brigand caché sous la peau d’un honnête homme, cela ne m’étonnerait pas.
— Mais, enfin, honnête homme ou non, il est sauvé ?
— Hélas ! oui… C’est parfois un vilain métier que celui de médecin !
— Voyons, sois franc : combien t’a-t-il payé tes trois visites ?
— Princesse, comme j’ai, à dessein, oublié de laisser mon adresse, et que je ne suis pas retourné chez M. Gérard depuis que j’ai eu la conviction qu’il était sauvé, c’est un compte encore à faire.
— Eh bien, donne-moi ta procuration, et je m’en charge.
— Soit, plus tard.
— Quand cela ?
— Quand nous nous séparerons : ce sera mon cadeau d’adieu.
— C’est dit… Mais, en attendant, voilà un fiacre qui passe. Holà ! Cocher !
Le cocher arrêta court, fit un tour à gauche, et amena le véhicule à quatre pas du groupe.
— Allons ! dit Ludovic, il faut bien faire ce que tu veux, princesse !
Puis, se tournant vers Salvator :
— Au revoir, seigneur commissionnaire ! comme on dit dans les Mille et une Nuits ; car j’en reviens à ma première idée : décidément, vous êtes un prince déguisé.
Salvator sourit ; les deux jeunes gens se serrèrent la main. Chante-Lilas lança, par-dessus son épaule, une œillade meurtrière à Salvator ; Ludovic l’intercepta au passage.
— Eh bien, princesse ? dit-il avec une feinte colère.
— Ah ! ma foi, dit Chante-Lilas, je ne sais pas ce que c’est que de mentir ; je le trouve très joli, ce commissionnaire-là, et, si je ne t’avais pas juré fidélité pour trois semaines, je sais bien quelle commission je lui donnerais !
— Où faut-il vous conduire, notre bourgeois ? demanda le cocher.
— Donnez vos ordres, princesse, dit Ludovic.
— Porte Saint-Jacques ! cria Chante-Lilas.
Et le cocher partit dans la direction indiquée.
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Au moment où le fiacre qui emportait Ludovic et Chante-Lilas disparaissait à l’angle de la rue Saint-Denis, Salvator vit, des profondeurs d’une de ces voûtes sous lesquelles le soleil semblait avoir honte de pénétrer, venir à lui – pareilles à deux ombres sortant, non pas du poétique enfer de Virgile[1] ou du sombre enfer de Dante, mais d’un simple égout – les silhouettes accouplées de deux hommes qu’à l’odeur d’alcool, de tabac, d’ail et de valériane qu’ils exhalaient autour d’eux, au lieu de ces parfums de jeunesse, de printemps et de violette qu’avaient emportés les deux amoureux, il eût reconnu, les yeux fermés, pour le père la Gibelotte, le pourvoyeur de chats de garenne des cabarets d’alentour, et son féal serviteur et ami Croc-en-Jambe, le chiffonnier ravageur – à plus forte raison les reconnut-il les yeux ouverts.
Pour les personnes qui, comme Rétif de la Bretonne et Mercier, font une étude particulière des goûts, des mœurs, des habitudes des classes inférieures, des couches infimes de la société, il y aura, certes, un profond étonnement à voir un chiffonnier ayant un ami. Nous comprenons l’étonnement de ces personnes-là, et nous serions étonné comme elles, et nous douterions comme elles, si notre état de romancier – vilain métier parfois ! ainsi que le disait tout à l’heure notre ami Ludovic, et ainsi qu’on va le voir, puisqu’il nous force à nous traîner dans de pareilles sentines –, si notre état de romancier ne nous donnait le privilège de tout savoir.
En effet, le chiffonnier, qui, né avec un tempérament vagabond – nous sommes de l’avis des moralistes qui prétendent que l’homme est l’esclave de son tempérament – ; en effet, disons-nous, le chiffonnier, qui, né avec un tempérament vagabond, a déserté la maison paternelle dès l’âge le plus tendre, afin de chiffonner (verbe actif et neutre en même temps), menant une vie nomade, presque sauvage, nocturne presque toujours ; devenu, au bout de quelques années, tellement étranger à sa famille, qu’il oublie le nom de son père, le sien même, pour le sobriquet qu’on lui donne ou qu’il s’est donné ; perdant, enfin, jusqu’au souvenir de son âge – nous croyons que le chiffonnier est à peu près incapable d’amitié.
C’est que, avant tout, l’amitié est un sentiment généreux, et que les sentiments généreux, qui se rencontrent bien plus souvent qu’on ne le pense dans les classes inférieures de la société, n’existent pas chez le chiffonnier, ce paria des sociétés occidentales. Couvert des haillons les plus repoussants, il affecte une sorte de cynisme, s’isole des masses, parce que, instinctivement, il comprend que les masses s’isolent de lui, devient peu à peu misanthrope, chagrin, méchant parfois, âpre et dur toujours.
Disons, en passant, que, parmi les chiffonniers, il y a souvent des repris de justice, et, parmi les chiffonnières, des prostituées de bas étage.
Ce qui contribue à assombrir le chiffonnier et à augmenter cette tendance à l’insociabilité, c’est l’abus des liqueurs fortes, qui, chez lui, passe toute expression. L’eau-de-vie a, pour le chiffonnier, mais surtout pour la chiffonnière – car cet étrange animal possède sa femelle – un attrait incroyable, un attrait que rien ne saurait balancer ; l’un et l’autre consomment le moins qu’ils peuvent en aliments, afin de se livrer le plus souvent et le plus largement possible à leur passion favorite. Ils s’imaginent que ce breuvage de flamme les soutient à l’égal des substances solides, prenant la force artificielle que leur procure l’alcool pour de la force réelle, tandis que cette surexcitation n’est que l’effet d’un irritant qui brûle l’estomac au lieu de le fortifier. Aussi règne-t-il, dans la classe des chiffonniers, une moralité double de celle qui atteint les autres classes, même les plus malheureuses.
Cet abus de l’alcool leur fait paraître le vin ordinaire fade et insipide ; si bien que, dans les grandes occasions, le chiffonnier qui abandonne un instant l’eau-de-vie se livre, en échange, au vin chaud, épicé de poivre et aromatisé de citron et de cannelle, au grand désespoir des cabaretiers, qui, tout en recevant l’argent de leurs pratiques, s’indignent de voir à la fois tant de misère et tant de sensualité.
On comprend donc qu’il est difficile à un sentiment quelconque, en dehors des instincts brutaux de la nature, d’entrer dans le cœur d’un de ces malheureux réprouvés ! et l’on peut s’étonner à bon droit, par conséquent, de voir un chiffonnier fraterniser avec un autre homme, cet homme-là fut-il tueur de chats, comme l’était notre ancienne connaissance le père la Gibelotte.
Aussi le père la Gibelotte n’était-il pas, au fond, lié avec son compagnon Croc-en-Jambe autant qu’il semblait à la surface. Le père la Gibelotte était l’ami du chiffonnier-ravageur à peu près comme l’ours est l’ami de son gardien, comme le chat est l’ami de la souris, comme le loup est l’ami de l’agneau, comme le gendarme est l’ami du prisonnier, comme le garde du commerce est l’ami du débiteur.
Croc-en-Jambe, en effet, était le débiteur de la Gibelotte, et débiteur d’une somme exorbitante, si l’on songe que la moyenne des gains de Croc-en-Jambe n’était pas de vingt sous par jour, ou, pour parler plus exactement, de vingt sous par nuit. La dette de Croc-en-Jambe envers la Gibelotte s’élevait, à cette époque, à la somme fantastique de cent soixante-quinze francs quatorze centimes, capital et intérêts compris.
Il est vrai que Croc-en-Jambe prétendait n’avoir reçu, en réalité, que soixante-quinze livres dix sous – Croc-en-Jambe protestait contre le système décimal, et se refusait absolument à l’adopter – ; encore disait-il que, dans cette somme, il avait rencontré trois pièces de trente sous en plomb et deux de quinze en fer-blanc.
Maintenant, même en admettant le chiffre avoué par Croc-en-Jambe, on se demandera comment le nommé la Gibelotte pouvait être créancier d’une somme aussi fabuleuse vis-à-vis de son compagnon, eu égard à la situation précaire des deux industriels.
D’abord, nous dirons que, sur les deux industriels, il y en avait un dont l’industrie était de beaucoup supérieure à celle de l’autre : c’était l’industrie de tueur de chats. Chaque chat rapportait de vingt à vingt-cinq sous à la Gibelotte ; trente et quarante si le chat était angora. Dans le chat, rien n’est perdu : la chair devient lapin, la peau devient hermine.
En portant à quatre la moyenne de chats tués par la Gibelotte, nous avons un revenu de cinq francs par jour, soit de cent cinquante francs par mois, soit de dix-huit cents francs par an. Or, sur cette somme annuelle de dix-huit cents francs, la Gibelotte pouvait facilement mettre mille francs de côté, ayant à peine à s’occuper de sa nourriture, vu que les gargotiers dont il était le fournisseur gardaient toujours pour lui quelques reliefs de bœuf ou de veau – la Gibelotte, comme tous les grands chasseurs, ne mangeait jamais de son gibier –, et n’ayant pas du tout à s’occuper de son habillement, attendu que ses fourrures de déchet suffisaient, et bien au-delà, à le vêtir, été comme hiver.
La Gibelotte était donc riche : si riche, que le bruit courait qu’il avait un agent de change et qu’il jouait sur la rente !
Mais, dans sa pauvreté, Croc-en-Jambe avait une chose que lui enviait la Gibelotte dans sa richesse : Croc-en-Jambe avait une naine !
Comment mademoiselle Bébé la Rousse, échappée à l’un des tréteaux du boulevard, s’était-elle unie à Croc-en-Jambe ? Voilà ce qu’il importe peu à nos lecteurs de savoir, et nous nous bornerons à constater le fait. Croc-en-Jambe était donc l’amant de mademoiselle Bébé la Rousse, dont le portrait avait longtemps figuré, sur le boulevard du Temple, entre le lion de Numidie et le tigre du Bengale, lesquels y figuraient encore, à la grande satisfaction des curieux, et au grand profit de la reine Tamatave, qui, devançant les Martin et les Van Amburgh dans l’art de charmer les bêtes féroces, entrait dans leur cage trois fois par jour, au risque d’être dévorée une fois sur trois. – Seulement, depuis que mademoiselle Bébé la Rousse avait disparu de la ménagerie, son portrait avait disparu de l’affiche.
Maintenant, pourquoi mademoiselle Bébé la Rousse avait-elle disparu de la ménagerie ?
Il courait à ce sujet plusieurs versions. La plus accréditée au boulevard du Temple était que mademoiselle Bébé la Rousse s’était, un soir, trompée de sac, et, au lieu de mettre la main dans son sac à ouvrage, l’avait mise dans le sac à la recette ; après quoi, elle s’était glissée par une ouverture quelconque de la baraque et avait pris ses jambes à son cou. La reine Tamatave avait fait grand bruit du larcin ; elle avait voulu dénoncer au préfet de police mademoiselle Bébé la Rousse – et il n’eût pas été difficile, la fugitive eût elle-même adopté les souliers à talons de madame du Barry, de la retrouver et de mettre la main dessus – ; mais il y avait, dans la baraque même du boulevard du Temple, une providence qui veillait sur l’imprudente naine : c’était un certain M. Flageolet, qu’on voyait se promener dans Paris les bras croisés, vêtu comme un charretier endimanché, à qui on ne connaissait aucune rente, aucun patrimoine, aucune inscription sur le grand-livre, aucune maison au soleil, et qui faisait galamment sonner, du soir au matin, trois ou quatre pièces de cinq francs dans son gousset.
Qu’était donc M. Flageolet ?
M. Flageolet était l’intendant, le confident de la reine Tamatave ; son comte d’Essex, si nous la comparons à Élisabeth ; son Rizzio, si nous la comparons à Marie Stuart.
Il y avait même une héritière présomptive de la susdite Majesté, dont on eût bien certainement retrouvé la filiation, si la recherche de la paternité n’eût pas été interdite par le Code, et qu’en souvenir sans doute de l’air sur lequel elle était née, on appelait mademoiselle Musette.
Eh bien, M. Flageolet s’était complètement occupé à ce qu’il ne fût fait aucune dénonciation contre mademoiselle Bébé la Rousse, et la reine Tamatave, voyant la magnanimité de son conseiller intime, qui la confirmait dans certains soupçons jaloux, s’était écriée :
— Soit, qu’elle aille se faire pendre ailleurs ! Je suis trop heureuse, moyennant quelques pièces de cinq francs, d’être débarrassée d’une pareille drôlesse !
Mais, comme mademoiselle Bébé ignorait la générosité dont on usait à son égard au boulevard du Temple, elle crut prudent de se cacher, pendant quelque temps du moins ; et le bruit se répandit bientôt, dans le quartier Saint-Jacques, que Croc-en-Jambe avait chez lui une maîtresse, et que, jaloux comme un bey d’Afrique ou un sultan de Turquie, il la cachait à tous les yeux. Il n’y avait pas moyen de vérifier le fait, le taudis de Croc-en-Jambe donnant sur une cour.
Mademoiselle Bébé la Rousse, qui n’avait pas même, pour se distraire, la vue sur une rue, comme on dit à Paris, s’ennuyait donc fort ; et, n’osant sortir le jour, de peur d’être rencontrée par une autre rousse qui eût pu mettre la main sur elle, elle se tenait une partie de la nuit à la fenêtre, écoutant chanter le rossignol et comptant les étoiles, pendant que Croc-en-Jambe chiffonnait.
Or, la Gibelotte, qui avait remarqué un passage de chats sous la porte de la cour de la maison qu’habitait Croc-en-Jambe, se plaça un soir à l’affût contre cette porte.
Il vit la naine à sa fenêtre.
Mettez Roméo à la place de la Gibelotte, mettez Juliette à la place de mademoiselle Bébé, et vous aurez une scène ravissante d’amour et de poésie, que je vous raconterai, si vous l’exigez, chers lecteurs, même après Shakespeare ; tandis que je vous prie de ne pas me demander la scène qui se passa entre mademoiselle Bébé et la Gibelotte.
Le résultat de cette scène fut purement et simplement que, le lendemain, en déjeunant avec Croc-en-Jambe, la Gibelotte proposa au chiffonnier de lui céder, moyennant cinq francs par mois, et en garni, une des deux chambres que lui, la Gibelotte, habitait. Comme c’était juste, en garni, ce que Croc-en-jambe payait en dégarni, le chiffonnier accepta avec reconnaissance l’offre du tueur de chats, et transporta chez son généreux propriétaire ses pénates et ceux de mademoiselle Bébé.
Au bout du mois, Croc-en-Jambe, qui se trouvait on ne peut mieux dans son nouveau domicile, manifesta quelque inquiétude ; mademoiselle Bébé, en compagnie compatissante, s’informa des causes de son ennui : Croc-en-Jambe lui exposa ses craintes de ne pas être en mesure de payer son loyer.
Mademoiselle Bébé réfléchit un instant, et le fruit de ces réflexions fut cette réponse, qui donna beaucoup à penser à Croc-en-Jambe :
— J’arrangerai la chose avec la Gibelotte.
Mais, comme, en effet, la chose fut arrangée, que la Gibelotte ne parla plus de loyer à Croc-en-Jambe, Croc-en-Jambe n’y pensa plus ; et même, comme il avait pris la bienheureuse habitude de ne pas penser au loyer de son premier mois, il ne jugea pas utile de perdre cette habitude à propos des autres ; enfin, comme un mois, deux mois, trois mois se passèrent sans réclamation de la part de la Gibelotte, il se fit doucement à cette idée, qu’il avait trouvé ce qu’il était si rare de trouver, excepté à Sainte-Pélagie : un logement gratis.
Il y avait plus : quand la nuit avait été mauvaise, c’est-à-dire pluvieuse, froide ou stérile, et que Croc-en-Jambe revenait au logis ou mouillé, ou gelé, ou la hotte vide – il arrivait souvent qu’aux premières paroles sonores qu’il entendait dans la chambre de ses locataires, la Gibelotte frappait à la porte, entrait, et, voyant l’assombrissement des visages, mettait la main à sa poche, et disait :
— De quoi ! de quoi !… des pleurs et des grincements de dents parce que la récolte de chiffons a été mauvaise ? La cueillette des peaux de lapin a été bonne, et les amis ne sont pas des Turcs !
— Et qu’est-ce qui prouve cela, qu’ils ne sont pas des Turcs ? demandait Croc-en-Jambe, sceptique comme un chiffonnier.
— Voyons, cela fera-t-il ton bonheur, si je te prête trente sous ?
— Cela y contribuera du moins infiniment, répondait Croc-en-Jambe.
— Eh bien, sois heureux : en voilà quinze !
— Mais, avec quinze sous, je ne serai qu’à moitié heureux.
— Va toujours ! mange ceux-là… Si tu n’es heureux qu’à moitié, nous verrons après.
Croc-en-Jambe partait alors, achetait pour quinze sous de bonheur liquide, au lieu d’acheter pour quinze sous de bonheur solide, buvait la félicité au lieu de la manger, et revenait, en général, si heureux à la maison, que, ne pouvant porter le poids de son bonheur, il tombait tantôt au pied d’une borne, tantôt à la porte de la rue, tantôt sur la première marche de l’escalier.
Le chiffonnier trouvait assez douce l’existence que lui faisait son ami la Gibelotte, lorsqu’une catastrophe inattendue vint renverser, comme un château de cartes, le bonheur qu’il croyait cimenté sur le roc. – L’homme propose, le diable dispose !
Il y avait trois ou quatre mois que les choses se passaient comme nous avons dit, quand, rentrant au domicile commun, tout éclopés de leur lutte avec nos jeunes gens pendant la nuit du mardi gras, le tueur de chats et le chiffonnier virent, non sans étonnement, au milieu de gendarmes qui lui faisaient l’honneur de l’accompagner, mademoiselle Bébé la Rousse, dont on avait trouvé la paillasse enrichie de deux couverts d’argent, lesquels avaient disparu de chez le bijoutier voisin, où la naine avait été, dans la journée, faire raccommoder une montre en chrysocale qu’elle tenait de la libéralité de la Gibelotte.
La naine, en apercevant les deux amis, leur fit un clignement d’yeux expressif. Tous deux la suivirent de loin, l’oreille basse et les bras pendants, et la virent entrer dans la caserne de l’Oursine, où les gendarmes la firent passer la première, sans doute par déférence pour ses charmes.
À cette vue, Croc-en-Jambe, au comble du désespoir, demanda à son ami de lui prêter une pièce de quinze sous, doutant, il est vrai, tant sa douleur était grande, que cette somme de soixante et quinze centimes, comme disaient les novateurs, suffit à sa consolation, mais voulant au moins, dans sa résignation aux ordres de la Providence, essayer de se consoler.
Par malheur, mademoiselle Bébé la Rousse n’était plus là pour servir d’intermédiaire entre Croc-en-Jambe et la Gibelotte : il en résultat que la Gibelotte, non seulement refusa à Croc-en-Jambe les soixante et quinze centimes que ce dernier lui demandait, mais qu’il lui déclara, en outre, que la somme dont il était en avance, lui faisant défaut, il l’invitait à la lui solder dans le plus court délai possible. Or, comme nous l’avons dit, cette somme, loyer de la chambre (intérêt de l’argent à douze pour cent compris), montait au chiffre exorbitant de cent soixante et quinze francs quatorze centimes.
La réclamation avait amené du froid entre les deux amis ; du froid, ils avaient passé à la brouille ; de la brouille, ils allaient passer à un procès dans lequel la liberté de Croc-en-Jambe se trouvait menacée, lorsque, ayant rencontré la veille, chacun séparément, Barthélemy Lelong, sorti depuis huit jours de l’hôpital Cochin, complètement guéri de son coup de sang, celui-ci leur avait à la fois donné un conseil et fait une invitation : le conseil était de prendre Salvator pour arbitre du différend qui les divisait ; l’invitation était de vider avec lui, Barthélemy Lelong dit Jean Taureau, en glorification de son heureux rétablissement, quelques bouteilles de bourgogne au cabaret de la Coquille d’or, rue aux Fers.
Et voilà pourquoi Croc-en-Jambe et la Gibelotte, ennemis la veille pour la même cause qui avait perdu Troie et brouillé les deux coqs de La Fontaine[1] – voilà pourquoi Croc-en-Jambe et la Gibelotte, disons-nous, ennemis la veille, s’avançaient vers Salvator et le cabaret, appuyés au bras l’un de l’autre aussi fermement que si aucun intérêt humain ou aucune passion humaine ne les pouvait séparer.
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