‹ Les morts qui parlentChapitre 20 sur 23 · CHAPITRE XVIII

CHAPITRE XVIII

RENVERSE

--La parole est à M. Elzéar Bayonne.

Une fois de plus, ces mots tombèrent du fauteuil présidentiel où Duputel digérait sa déconvenue. Une fois de plus, ils produisirent sur la Chambre les effets décrits au début de ce récit. Mais dans le recueillement silencieux qui suivit l’apparition de l’orateur socialiste à la tribune, il y avait cette fois autre chose que la curiosité d’entendre une belle musique: il y avait l’attente d’un acte.

Boutevierge interpellait sur la politique générale un cabinet qui n’existait plus que de nom. Amputé de quatre membres par les débarquements et par l’élection de son chef à la Présidence, ce débris de ministère, où un seul homme cumulait trois portefeuilles, était resté quelques jours en fonction pour installer Mirevault. Les indications que donnerait un grand débat parlementaire allaient permettre de choisir un programme et un personnel de gouvernement; on espérait qu’il s’en dégagerait une majorité favorable aux vues du nouveau Président. Des gens disaient,--et ils le disaient sans rire,--que Mirevault avait l’intention de gouverner. On lui prêtait le dessein d’élargir d’abord sa base d’action; il voulait, assurait-on, couper en deux le parti socialiste, se rattacher les éléments assimilables de ce parti; le pacte serait scellé par le dépôt de quelques projets de loi démocratiques, par des satisfactions de personnes qui amèneraient aux affaires le plus qualifié des agitateurs réformistes.

Bayonne était assiégé de séductions. Des émissaires lui murmuraient à l’oreille des paroles significatives. Ces suggestions s’étaient précisées, la veille du jour fixé pour le débat qui devait orienter les esprits. Le Directeur de la Sûreté avait abordé son parent, comme par hasard, dans le couloir désert des commissions.

--Mon cher cousin, avait dit Joseph, il faut pourtant que nous causions une fois à cœur ouvert. Nul ne vous admire plus que moi; et j’aurais bien peu l’esprit de famille, si je ne trahissais pas pour votre édification personnelle quelque chose des renseignements que j’ai recueillis. Je sais positivement qu’on désire vous faire une place parmi les ouvriers de l’ère nouvelle. La réorganisation de notre système colonial, l’essai sur ce terrain vierge de quelques principes acceptables dans la doctrine socialiste, quelle tâche plus digne de vos talents? Seul, vous pouvez la mener à bien; et ce ne serait là, pour un véritable homme d’État, que la préface de cette grande œuvre urgente, la réorganisation intérieure de la France. Si vous tenez demain un langage qui rende l’accord possible, les intentions dont je vous fais confidence se traduiront en actes immédiats. Je le sais positivement.--Et le regard glauque souligna, amplifia le sens de ces graves déclarations.

Elles avaient jeté Elzéar dans un trouble mental qu’il ne dominait plus. Le pouvoir! La faculté de pétrir enfin à son gré la glaise humaine! Avec une superbe confiance dans ses forces, il laissait courir son imagination sur les larges horizons ouverts par Joseph. Qu’il mît seulement le pied au premier échelon, et l’ascension des autres ne serait qu’un jeu; bientôt, au sommet, il se dresserait seul, maître, tout-puissant modeleur qui donnerait à un grand peuple la figure de sa pensée; l’un de ces illustres privilégiés dont le nom résume une époque de l’histoire et s’établit à jamais dans l’admiration des hommes. Un mot à dire,--le verbiage insignifiant qu’on lui demandait pour apprivoiser les nigauds,--et les rêves de son enfance se réalisaient, il était un des élus de la promesse, comme Moïse et Josué, David et Salomon.--Aux heures des grandes ivresses imaginatives, il redevenait toujours le petit songeur du Fumier de Job; c’était encore sous ces noms, à travers le prisme de la formation première, indélébile, qu’il apercevait les objets et les modèles de ses ambitions.

Entre le fruit si longtemps convoité, mûr enfin, et sa main qui allait le cueillir, un seul obstacle: le caprice d’une femme. Certes, il la voulait avant tout, l’adorable créature; ce désir exaspéré parlait plus fort que les autres, dans ses sens enfiévrés, dans son imagination éblouie par tout ce qu’il y avait de délirant autour de cette image: la belle, la noble, l’opulente princesse dans ses bras, Daria devenue son bien, sa chose, sa femme. Mais fallait-il donc opter entre les deux rêves? Pouvait-elle demander sérieusement qu’il sacrifiât le second à une fantaisie d’idéalisme mal compris?

Un caprice: il qualifiait ainsi, avec un peu d’humeur, les exigences du bosquet d’Apollon; cet enthousiasme intransigeant qu’il avait d’abord partagé, dans un élan de passion, qu’il jugeait mieux maintenant, à la clarté de la réflexion. Et s’il passait outre, qu’en résulterait-il, après tout? Un court malentendu, un mouvement de dépit qu’il apaiserait vite avec la démonstration de cette vérité irréfutable; on sert mieux ses idées par un acte sage que par un beau cri.--D’ailleurs, n’allait-il pas se rapprocher d’elle en montant? La véritable barrière entre elle et lui, n’était-ce pas l’humilité des origines, les tares sociales du petit juif poussé sur le Fumier de Job? Nonobstant les déclarations qu’elle avait faites, Elzéar demeurait persuadé de ce qu’il redoutait par-dessus tout, mal guéri d’une terreur qui le paralysait depuis si longtemps. Ministre demain, premier ministre bientôt, maître des hommes, le Disraeli français, il deviendrait l’égal de la fière princesse; elle se rendrait au prestige d’une aussi haute fortune.--Il prêtait à Daria sa propre mesure de la grandeur humaine. Comme Esther naguère, comme les autres, il retombait toujours dans leur erreur de calcul; il raisonnait exactement sur les motifs raisonnables qui déterminent d’habitude les intelligences et les cœurs; il ne tenait pas compte de l’astre troublant, des forces du sentiment irraisonné dans certaines âmes.

Après son entretien avec Joseph, il avait passé la soirée et une moitié de la nuit dans cette agitation cruelle, ballotté entre ses désirs, ses craintes, prenant et rejetant des résolutions opposées, écrivant et déchirant des canevas de discours contradictoires. L’angoisse de la lutte intérieure avait continué pour lui toute la matinée, jusqu’au moment d’aborder la tribune; il y montait, encore irrésolu, avec la violente tension de toutes les forces vitales chez l’homme qui va jouer la partie décisive de son existence.

Le coup d’œil circulaire qu’il jetait toujours sur son auditoire, coup de sonde avant de mettre à la voile, lui montra sur toutes ces physionomies l’attente de l’événement ébruité par les préparateurs de l’opinion; l’attente et l’acceptation préalable. En face, dans la tribune du président, Daria penchait sa jolie tête pour saisir chaque parole.--Je serai là,--avait-elle dit. Elle y était, à sa place habituelle, à cette place où les yeux de l’orateur avaient si souvent cherché le prix de l’éloquence. Comme le premier jour qu’il avait parlé pour elle, la princesse portait au corsage un petit bouquet de roses pourpre; fleurs qu’Elzéar lui envoyait régulièrement, en souvenir de cette première vision, au matin des séances où il devait prendre la parole. En achevant son inspection du terrain de combat, il aperçut dans la tribune militaire, debout, au premier rang, l’officier de service qui venait d’y entrer. Il reconnut sous l’uniforme le capitaine Andarran. Le poste du Palais était fourni ce jour-là par l’infanterie de marine, l’ordre de marche avait désigné la compagnie que Pierre commandait. Bayonne surprit le regard de l’officier, ardemment fixé sur la tribune de Daria. Nerveux comme il l’était à ce moment, l’irritation qu’il ressentit de cette petite découverte mit un léger tremblement dans sa voix aux premiers mots qu’il prononça.

Il débuta par des généralités oratoires, préludes du musicien qui cherche son inspiration sur le clavier. Cet exorde ne différait pas sensiblement de sa manière accoutumée; on y retrouvait les griefs habituels de la critique socialiste.--Les faits donnaient raison, disait-il, à tant d’avertissements inutiles; la crise morale où le pays se débattait révélait à tous les yeux l’usure d’un système qui avait abouti à l’impuissance dans la corruption; l’heure était venue pour ce pays de faire sur lui-même un rigoureux examen de conscience et de prendre les résolutions viriles d’où sortirait son relèvement.--L’orateur développait ce thème avec force, sans acrimonie, avec un ascendant de parole qui ne s’était jamais manifesté plus victorieusement. Sa démonstration philosophique ne soulevait aucune protestation sur les bancs du centre; on y applaudissait des vérités abstraites bien exprimées; elles correspondaient aux inquiétudes de ces hommes, alarmés par la secousse récente, et nul ne se les appliquait en son particulier. Bayonne devinait un autre sentiment chez ceux qui l’écoutaient avec une faveur si marquée; ils espéraient de lui un peu plus, l’offre d’un concours dans la détresse qu’il dépeignait, la réconciliation momentanée qui permettrait à tous les républicains de franchir ensemble le mauvais pas. C’était une de ces heures où les assemblées sont prêtes pour les baisers Lamourette. Il y avait dans tous ces esprits un grand vide dont ils s’effrayaient eux-mêmes; et l’orateur penché sur ce vide en ressentait le vertige, il subissait l’attraction du gouffre où il jetait sa parole; il se laissait envelopper par la fascination de tous ces regards, chargés d’un appel muet: «Mais dis donc enfin ce que nous attendons de toi!»

Cédant peu à peu à ce magnétisme, il rendit un hommage impartial aux hommes qui avaient entendu le cri de révolte de l’honnêteté, il loua leur premier effort pour libérer la conscience publique. Trois ou quatre ministres, amis particuliers de Mirevault, indiqués pour survivre et constituer le noyau du futur cabinet, applaudirent ostensiblement. Leur adhésion significative continua quand Bayonne revint à sa thèse favorite: l’urgence d’un essai loyal, dans notre œuvre colonisatrice, des principes de sociologie où les vieux peuples découvriraient le secret de leur propre régénération.

--Dites donc tout de suite que vous voulez coucher ce soir au pavillon de Flore!--interrompit ironiquement la voix de M. de Kermaheuc, à l’extrême droite.

A cette interruption, aux ricanements qui l’accompagnèrent du même côté, répondirent sur toutes les travées de gauche des protestations, des encouragements à l’adresse de l’orateur:--«Parlez! Parlez!»

--Je dédaigne ces insinuations, s’écria Bayonne: je remercie la majorité républicaine qui m’a compris; malgré nos dissidences de doctrine, les républicains ont reconnu la bonne volonté d’un des leurs, prêt à toutes les abnégations dès qu’il voit la République en péril...

Une salve bruyante de bravos et de «Très bien!» accueillit ce gage. Plus de doute, pour les politiques avisés qui suivaient avec intérêt cette partie: Bayonne prenait officiellement possession de la majorité qui l’applaudissait, sa majorité de demain, d’ores et déjà consentante à rallier son enseigne, comme il ralliait lui-même le drapeau gouvernemental.

--Il a pris par l’Afrique pour aller à Damas, mais il y arrive!

Asserme souffla sa malice sur les hauts gradins de l’amphithéâtre où il s’était retranché: assez distinctement pour qu’elle montât aux tribunes voisines, y fût recueillie par les journalistes, par les dames, qu’elle fit sourire.

Alors, dans le concert d’approbation où il se laissait porter et emporter, Elzéar perçut un léger bruit distinct, un petit mouvement insolite: il les perçut avec ce sens intérieur qui est averti parfois avant l’œil et l’oreille. Dans la tribune du président, une femme se levait, quittait sa banquette, gagnait la porte; avant de sortir, elle arracha de son corsage un bouquet, le jeta d’un geste méprisant sur le plancher; sans se retourner, elle ouvrit la porte, disparut.

Il vit, il comprit. Il comprit tout, en une seconde. Un voile se déchira subitement dans son cerveau lucide, obscurci l’instant d’avant par les fumées de l’ambition. Il l’avait mal jugée, l’idéaliste irréductible qu’elle était, qu’elle serait toujours. Elle venait de le juger, lui, de le condamner; sans appel, sans pardon possible, une douleur atroce le lui criait au fond du cœur. Et il sentait à cette même minute que rien n’existait en dehors d’elle, qu’il la désirait plus que tout, qu’il perdait toute raison de vivre en la perdant. D’un seul regard navré, dans l’instant qui suffit à la pensée pour revivre des années, il revit toutes les heures où elle était entrée en lui, toutes les images d’enchantement et d’espoir, depuis la table du glacier de Nice jusqu’au bosquet d’Apollon. Fini! Il aurait tout le reste, il n’aurait jamais ce qu’il voulait le plus au monde, et tout le reste ne lui serait de rien. Il lui sembla que cette salle où elle n’était plus s’écroulait, et tout l’univers, dans l’abîme de désespérance où il s’engloutissait. Effaré, stupide, il demeura sans voix à la tribune, les yeux rivés sur l’affreux trou de la place où il la cherchait toujours, les mains pendantes, comme foudroyé d’un coup de masse, arrêté net au milieu de la phrase commencée.

On crut dans l’assemblée à une de ces indispositions fréquentes chez les orateurs qui se surmènent.

--Reposez-vous! lui cria-t-on de toutes parts.

Duputel se pencha vers lui, insista, d’un ton paterne:

--Mon cher collègue, désirez-vous une suspension de séance?

Bayonne ne les écoutait pas, ne les voyait plus. Soudain, une commotion nerveuse secoua tout son être, le sang lui revint au cœur, au cerveau; d’un mouvement furieux de la pensée, du même mouvement qui eût précipité son corps derrière Daria, sur cet escalier où elle descendait, pour l’implorer, la retenir,--de la même voix désespérée dont il l’eût suppliée, il reprit la parole. Par un de ces phénomènes de dédoublement qui se produisent dans les grandes crises voisines de la folie, il la suivait, il ne voyait qu’elle, ne parlait que pour elle, il n’entendait dans sa propre voix que ces mots: «Reste, écoute, pardonne!» et cependant d’autres phrases se dévidaient mécaniquement, sans qu’il les gouvernât: violentes, mais ordonnées et magnifiques, elles tombaient sur l’auditoire stupéfié par cette renverse du discours.

--... Prêt à toutes les abnégations, ai-je dit, si vous lui offriez autre chose que la servitude dans les ruines! Vous n’avez rien d’autre à offrir! Votre monde est mort, et vous voudriez qu’il créât de nouveaux mondes! Mais regardez-le donc, ce charnier d’où vous prétendez tirer la vie pour d’autres, regardez ce que vous en avez fait, regardez-vous!...

Et il s’acharna au noir tableau de ce monde qu’il vouait à la destruction: non plus avec la sereine critique philosophique de son exorde, mais avec une rage réaliste qui mettait à nu toutes les plaies, étalait toutes les pourritures, souffletait insolemment tous les pouvoirs; avec des ressouvenirs de son fameux plaidoyer dans l’affaire Evayren, de cette danse macabre où sa jeune éloquence avait roulé dans le même linceul tous les personnages sociaux qu’elle déshabillait.

On l’écouta d’abord sans comprendre, tant l’extraordinaire volte-face ahurissait ses auditeurs.--Est-il fou? se demandait Poujard’hieu, M. Chasset de la Marne, tous les vieux parlementaires qui avaient admiré la courbe savante de son évolution, qui ne savaient plus que penser devant ce suicide du futur ministre. Bientôt, l’assemblée bondit sous l’injure, comme un cheval cravaché à l’improviste par la main qui le ramenait doucement à l’écurie. Les vociférations éclatèrent, essayèrent de couvrir le puissant organe du tribun. Des hurlements leur répondirent sur les bancs socialistes: dépistée jusque-là par le chef qui battait en retraite, la meute enfin découplée reconnaissait le langage qu’il avait promis, donnait de la voix à son appel.

Il continuait, il ralliait au cri de guerre sociale les soldats de la misère et de la justice, il montrait leurs colonnes profondes qui montaient de l’usine et du chantier, de la mine et du sillon. Sa colère retrouvait les formidables images et les imprécations des prophètes dans sa mémoire nourrie de leurs livres. Il allait, sourd aux inutiles rappels à l’ordre, inconscient de ce qu’il disait, n’entendant que son imploration intime: «Reviens, écoute, je te le donne, le cri que tu voulais!»

Sous l’intolérable défi, une moitié de l’assemblée se leva. Des pupitres claquaient, les bouches vomissaient l’invective, les poings tendus menaçaient l’insulteur. Des gradins du centre, les plus véhéments se précipitèrent dans l’hémicycle, à l’assaut de la tribune. Caucuste, Cantador, d’autres énergumènes socialistes s’élancèrent à la rencontre des assaillants, les mains s’abattirent sur les figures, un pugilat général mit aux prises les forcenés. Les huissiers saisissaient à bras-le-corps les combattants, détournaient les horions. Sur le tumulte assourdissant, la voix tonnante planait, luttait contre les rugissements qui la coupaient, contre le carillon éperdu de la cloche présidentielle.

--A l’ordre!--Taisez-vous!--Misérable!--Retourne à ton fumier!--Dehors, le vilain juif!

La voix devint rauque, se força pour un dernier éclat, fit encore entendre ces mots:

--Juif, dites-vous! Oui, je suis le juif: mais pas celui qui vous asservit sous le pouvoir de l’or, votre seul maître! Je suis celui qui rapporte du fond des siècles notre vieux cri de justice, le cri de délivrance pour vos frères opprimés et pour les miens! Je suis le juif dont la main a gravé sur vos murs les trois mots fatidiques, les trois mots que vous faites mentir depuis cent ans, et où vous n’avez pas su lire, insensés, l’arrêt de mort de votre Babylone!...

--Couvrez-vous! Expulsez-le!--clamaient les boxeurs et les collègues debout derrière eux, juchés sur les sièges.

--Je mets aux voix l’exclusion temporaire de la salle des séances! Je vous retire la parole! glapit le fausset du président.

--On ne retire pas la parole à l’humanité! Je parle pour elle!

Et Bayonne se cramponna à la tribune.

Un des secrétaires se saisit du chapeau présidentiel, l’enfonça sur le chef blanc de Duputel, entraîna au bas des marches le vieil homme, qui oublia dans son trouble de lever la séance. Les députés se ruèrent derrière lui hors de la salle, tandis que les huissiers faisaient évacuer les tribunes publiques. En un instant, le grand vaisseau où tourbillonnait la tempête se vida, un morne silence l’emplit. Seuls, quelques-uns des plus déterminés socialistes tinrent bon, sur les hauteurs de l’extrême gauche.

Alors, devant ce vide béant, Bayonne cessa de parler. Son énergie surexcitée s’évanouit avec la provocation de ses adversaires. D’un pas de somnambule, il descendit de la tribune, alla s’asseoir à son banc, entre ses deux fidèles, le mulâtre Caucuste et le vieux Cantador. Il s’abattit sur le pupitre, la tête affaissée sur les mains, le regard atone, dans la prostration totale d’un épileptique après l’accès.

L’orage avait passé dans les couloirs. Sommé par cent voix indignées de faire procéder à l’expulsion manu militari, le président envoya chercher le poste. Les petits marsouins débouchèrent par l’escalier des bureaux, alertes, tout ébaubis du spectacle et de la consigne qu’ils exécutaient. Ils déposèrent leurs fusils, formèrent les faisceaux dans la salle Casimir-Perier.

A leur entrée, le fond des cœurs apparut. Une véritable consternation se peignit sur la figure de quelques parlementaires convaincus.

--C’est inouï!--Quel scandale!--Quel exemple!--La majesté du Parlement violée!--Les soldats dans l’enceinte législative!

Ainsi gémissaient Duputel, M. Chasset de la Marne, M. Cornille-Lalouze, d’autres députés, çà et là, qui affectaient la mine de gens accablés par un sinistre.

Mais, pour une poignée d’affligés, on voyait sur la plupart des physionomies l’expression d’une joie sauvage ou d’une douce gaîté. Droitiers, vieux républicains aigris, jeunes républicains sceptiques, combien de visages en fête à l’arrivée des soldats, autour des faisceaux!

--Enfin, voilà la garde!--Ce n’est pas trop tôt!--On n’en sort qu’un, cette fois, quel dommage?--Il y a commencement à tout!--La répétition générale du coup de balai!--Nous les reverrons, les petits soldats!

Variantes du sentiment général qui voltigeaient sur les lèvres hilares. Ces hommes exultaient devant la profanation du lieu qu’ils méprisaient et où ils se méprisaient, devant la mise en scène du coup de force auquel ils avaient si souvent pensé.

Avec la froide correction d’un officier commandé de corvée, le capitaine Andarran vint prendre les ordres de Duputel. Il fit signe à une escouade de se détacher et de le suivre, sans armes; il entra dans l’hémicycle par le tambour de gauche, s’approcha du député récalcitrant, lui posa légèrement un doigt sur l’épaule.

Toujours prostré, Bayonne releva des yeux éteints, qui semblaient ne pas comprendre. Ils se dilatèrent subitement: une lueur de vie et d’intelligence rentra dans ces prunelles, une épouvante y passa, puis une fureur. Il avait reconnu Pierre.--C’était lui, l’homme qui le touchait! L’homme qui la regardait insolemment tout à l’heure, qui l’aimait, sans doute, qu’elle aimait, peut-être! La figure de funeste présage qui le poursuivait depuis quelques jours, le rival pressenti qui allait bénéficier de son malheur! Et on le livrait à cet homme comme un criminel, pour subir de lui l’humiliation publique!--Secoué par un dernier spasme de sa fièvre revenue, il se dressa à demi sur son banc, avança un visage hagard, et, d’un geste convulsif, il leva la main sur l’officier.

Pierre détourna le coup mal dirigé. La main de l’agresseur, déviée sur l’épaulette, essaya de l’arracher, glissa le long de la manche, sans force. Le capitaine pâlit, se contint; ses doigts s’abattirent de nouveau, plus durement cette fois, sur le collet du député. Un seul mot siffla entre ses dents:

--Sortez!

Épuisé, retombé dans l’inconscience, le socialiste obéit docilement, comme un enfant. Soutenu par Caucuste et par Cantador, suivi par les soldats, il sortit, apparut sur le seuil de la salle. Là, il s’arrêta; il promena un regard vide sur les collègues qui l’attendaient, massés au bas des degrés; d’une voix étranglée, il jeta un cri, répété aussitôt par ses deux compagnons:

--Vive la République sociale!

Il n’y eut ni sourires ni protestations. La bonne humeur réveillée par l’arrivée de la troupe faisait place à une horreur tragique, devant le tableau qui s’encadrait dans la porte du tambour; ce visage livide, égaré, si beau encore de sa beauté orientale sous la noire chevelure en désordre; ces deux acolytes grotesques, les soldats qui les poussaient,--chaque détail de la scène évoquait des réminiscences grandioses et de hideux rapprochements, dans les imaginations frappées par cette sinistre parodie de l’Ecce homo. La même impression persista, quand le petit groupe descendit les marches, traversa les rangs pressés, sous les regards hostiles; l’irritation tomba dans les cœurs serrés, tant il donnait, ce malheureux, la vision d’un fou conduit au supplice. La troupe qui se retirait l’enveloppa à l’extrémité du couloir, il disparut.

On reprit la séance, pour la forme; on la leva aussitôt d’un commun accord; l’oppression des esprits ne leur permit pas de poursuivre le débat.

Jacques rejoignit son frère, qui formait sa compagnie avant de la ramener au quartier.

--Mon pauvre ami, tu as reçu une jolie commission, pour ton début à notre service! Quelle mouche a piqué mon misérable labadens? Est-il devenu fou, comme on le dit? Moi qui le connais depuis l’enfance, je crois que ses prophètes lui ont remonté au cerveau. J’avais toujours pensé que ce brillant météore finirait ainsi.--Reviens-tu dîner avec moi, quand tu auras reconduit tes hommes?

--Je ne te promets pas, répondit Pierre; il faut d’abord que je me mette en quête de deux camarades.

Jacques fixa sur son frère un regard d’interrogation étonnée.

--Ah çà! es-tu devenu fou, toi aussi? Tu ne vas pas provoquer cet aliéné? Tu arrêtais un factieux, dans tes fonctions d’officier de police: le commissaire ne demande pas raison au malfaiteur qui regimbe.

--Je sais ce que j’ai à faire, repartit le capitaine.

--Mais c’est idiot! Ça ne soutient pas l’examen! Tu me ferais croire que tu as autre chose contre lui!

--Épargne-moi les subtilités: ce bandit a levé la main sur moi; il a prononcé sur lui-même sa condamnation, conclut sèchement l’officier en prenant la tête de sa colonne.

L’aîné vit sur le front de Pierre une barre d’obstination qu’il connaissait bien. Il le regarda s’éloigner, il cherchait à s’expliquer une détermination si peu justifiée. Un doute entra dans son esprit, une clarté se précisa.--Oui, le frère avait «autre chose» contre l’homme qu’il voulait châtier. Ce n’était pas l’offense d’un insensé qui allait armer sa main, c’était un autre sentiment. Et les réflexions de Jacques s’appesantirent avec un effroi douloureux sur la voie où le mettait sa découverte.

· · ·

Le lendemain de ce jour, deux landaus s’arrêtaient dans une clairière des bois de Meudon. Nid charmant de ramée et d’herbe fleurie; les oiseaux pépiaient, le bourdonnement des insectes tremblait dans l’air chaud du matin d’été. Le capitaine Andarran descendit d’une des voitures avec deux officiers de son régiment: Bayonne sortit de l’autre, flanqué de Caucuste et de Cantador. Il était plongé dans l’accablement stupide que rien n’avait pu dissiper depuis la veille. Il avait laissé au vieux révolutionnaire le soin de régler tous les arrangements nécessaires, indifférent comme s’il se fût agi d’un autre, ne répondant pas aux questions, aux conseils de ses amis. En présence des officiers, une impression de gêne et d’ennui passa pour une seconde sur son visage, tandis qu’il regardait ses deux témoins: une dernière révolte de ses vanités d’homme élégant, à l’idée d’être assisté dans une affaire de cette nature par ces deux ridicules personnages. Il retomba aussitôt dans sa morne contemplation intérieure, parut étranger aux préparatifs qu’on faisait. Avec des mouvements d’automate, il suivit les prescriptions de Cantador, prit l’épée que son collègue lui assurait dans la main.

Ses traits ne se ranimèrent qu’à l’instant où il vit, à deux pas devant lui, la figure et la poitrine de Pierre. Comme la veille, un éclair de fureur ralluma ses yeux éteints, un frisson le secoua de la tête aux pieds. Avant même que le directeur du combat eût achevé de proférer les paroles du signal, d’un élan de fauve qui se rue sur sa proie, il bondit sur l’officier, l’épée haute. Le bond fut si rapide que Pierre eut à peine le temps d’allonger le bras, de recevoir la masse qui s’abattait de tout son poids sur l’arme tendue au bout de ce bras; les témoins de Bayonne n’avaient pu faire un geste que déjà il s’affaissait entre eux, battant l’air des deux mains.

Les médecins accoururent, déchirèrent la chemise, échangèrent des regards consternés:

--Il est perdu! Le poumon traversé... Ce n’est plus qu’une question de minutes!

Une écume sanglante coulait de ses lèvres, sur le gazon où on l’avait couché; une taie vitreuse s’épaississait sur ses yeux. Il se souleva péniblement, fit signe qu’il voulait parler. Cantador se pencha sur lui, toujours emphatique et solennel:

--Et toi aussi, je t’aurai vu tomber pour la cause! Ami, grand citoyen, verse dans le cœur de ton ami les paroles que tu veux léguer au monde: dis-moi le vœu suprême que je transmettrai à tes vengeurs, à la postérité!

Le blessé balbutia d’une voix faible, indistincte, comme une leçon ressouvenue, récitée dans son égarement, ces mots:

--Ce ne sont ni les Titans qui l’ont frappé, ni les géants démesurés qui se sont opposés à lui... Mais Judith, fille de Mérari, l’a renversé par la beauté de son visage... Elle s’est parée d’une robe neuve pour le tromper... Ses yeux ont été ravis par les sandales... Sa beauté... a rendu son âme captive... elle a frappé à la tête... de son fer...

Le souffle lui manqua: la belle tête pâle retomba, inerte.

Ce furent les dernières paroles d’Elzéar Bayonne, le grand orateur.

Page 1