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CHAPITRE XIX

LES CHAGRINS DE JACQUES

Ces événements défrayèrent la chronique pendant la semaine d’attention posthume que Paris accorde à ses comédiens ordinaires. Dans la presse, dans les milieux parlementaires, dans le monde cosmopolite où Bayonne fréquentait, on écrivit les articles émus, on échangea les vues ingénieuses que ce beau thème comportait. La semaine suivante était celle du Grand Prix: ils en furent d’autant plus vite effacés, les cercles de rides légères qui signalent un moment, à la surface des eaux parisiennes, la place où un corps a plongé dans ce profond puits d’oubli.

Esther jugea pourtant que la princesse Véraguine ensevelissait bien vite ceux qu’elle tuait, lorsqu’elle croisa la voiture de Daria au retour de Longchamps. Experte au discernement de toutes les nuances féminines, l’actrice observa sur l’étrangère un éclat triomphal de beauté ravivée, la redoutable parure attachée au front d’une femme par le drame sanglant qui a certifié son pouvoir: prestige fascinant, tout pareil à celui que les grandes tueries mettent au front des conquérants. Renseignée mieux que personne sur le cœur de l’homme qui avait payé de sa vie cette parure, Esther avait peut-être été la seule à deviner le véritable secret de l’inintelligible renverse, secret expliqué de tant de façons par les psychologues et les politiciens. Durant la minute où cette rencontre fortuite remit face à face les deux femmes, elles échangèrent des regards qui accusaient différemment:--«C’est vous, disait celui de l’actrice, vous qui l’avez perdu en voulant l’élever jusqu’à vos nuages qu’il ne pouvait atteindre.»--«C’est vous, en le dégradant sur votre terre où vous le rabattiez», disait celui de la princesse.--Elles avaient toutes deux raison dans leurs reproches; elles avaient exaspéré, eût dit Ferroz, les deux morts qui se battaient au fond de cet homme: l’accapareur cupide et le justicier mystique.--Toutes deux, elles passèrent outre, entraînées sur la pente de leurs jeunes vies; l’une, avec sa résignation fataliste qui prenait vite son parti de l’inévitable; l’autre, avec l’instinct pratique de l’araignée qui ne compte pas les toiles déchirées, recommence aussitôt d’en ourdir de nouvelles.

Chez la baronne Dolorès, dans un monde où les sentiments comme les affaires sont des opérations à court terme, nul ne s’étonna de voir entrer Daria, ce même soir du Grand Prix; un air de défi hautain rendait sa beauté plus provocante.

--Regardez-la, disait Félines d’un ton de connaisseur: regardez ce rythme des mouvements qui faisait dire au pauvre Elzéar qu’elle avait une mazurka de Chopin cousue dans sa robe!

Si les mondains trouvaient le temps de se souvenir, les habitués du salon auraient pu philosopher en observant la princesse auprès du capitaine Andarran, sur ce même divan de la rotonde des palmiers où Pierre occupait la place hantée par une ombre triste.

--Je m’ennuie, ce soir, avait dit la jeune femme à l’officier; j’ai vu trop de civilisés imbéciles, aujourd’hui: venez me raconter vos histoires de sauvages, où le pire sauvage, c’est peut-être vous!

Elle écoutait, avec un intérêt visible, ce qu’elle appelait des histoires: les quelques mots brefs, avares, où Pierre condensait comme à regret l’essentiel d’un pays, d’une action, d’une pensée. Elle écoutait avec plus de plaisir encore, semblait-il, les longs silences où il s’enfermait ensuite, le tumulte réprimé sous cette froide réserve. Elle écoutait surtout le sourd travail d’une lâcheté qui dissolvait auprès de sa robe la force de cet homme. Courber un chêne en le touchant de son gant, laquelle résiste à cette tentation?

Lorsque Andarran se fut éloigné, Daria vit venir à elle Mrs Ormond. L’Américaine était la seule amie avec qui elle eût de l’abandon, poussé quelquefois jusqu’aux épanchements intimes: elle aimait, dans cette nature si différente de la sienne, une vivacité primesautière, la clarté, la témérité méthodique de l’esprit. Elle ne se déroba pas, quand Mrs Ormond l’interrogea avec un sourire curieux:

--Alors, il s’apprivoise, votre sauvage? Mes compliments, chère; mais permettez-moi d’être enfant terrible: vous pouvez trouver du plaisir à flirter avec lui, malgré...

--Parce que, répondit hardiment Daria.--Comment vous dire? Vous n’allez pas me comprendre, ou vous me regarderez comme un monstre: j’aime sur ses mains l’odeur du sang de l’homme que j’ai aimé.

--Oh! la petite barbare!--Mrs Ormond réfléchit un instant.--Non: simplement une femme, comme nous toutes. Voulez-vous que je dise mon sentiment? Votre nouvel idéal se nomme la force, et il vient au bon moment pour lui, ce héros. Vous avez été folle d’idées, chérie; la poursuite d’une idée, la recherche de celui qui devait la représenter, toutes ces imaginations ne vous ont pas donné ce que vous en attendiez; maintenant, vous allez aimer la force, par rancune contre l’idée qui vous a déçue.--Vous aimerez la force, Daria, elle nous attirera toujours invinciblement, toutes tant que nous sommes. Vous l’aimiez déjà, peut-être, sans vous en douter; vous vous obstiniez dans un amour de volonté: votre cœur lui échappait, se donnait de lui-même au maître que vous ne vouliez pas.

La princesse se consulta, comme pour vérifier si cette voix était bien l’écho de sa propre songerie.

--J’aimerais la force, moi qui l’ai tant maudite? Je chercherais un maître, moi aussi, en désespoir de cause, faute de trouver un instrument? Le véritable idéal, ce serait la force, souveraine dans la nature, créatrice de la vie, belle de sa puissance de création?--C’est bien possible, après tout! Arabella, ce doit être enivrant de sentir la force sur soi; de la dominer d’abord, puis d’être brisée par elle... Arabella, je vous défends de penser des choses qui me font peur... et qui m’attirent!

Jacques épiait avec une anxiété croissante les progrès de l’intimité entre son frère et la princesse, de leur flirt, comme disait Mrs Ormond dans sa langue. Il savait trop que ce mot n’aurait jamais de sens pour Pierre, pour ce cœur qui mettrait toute son énergie combative dans une passion, qui broierait tous les obstacles afin de satisfaire cette passion. Attendu chaque jour à la Bourdette, l’officier s’attardait à Paris sous divers prétextes, sans raison sérieuse, sauf celle qu’il ne disait pas et que Jacques devinait trop sérieuse. De la vieille maison où on languissait après l’absent, l’aîné recevait des lettres pressantes, inquiètes d’abord sur les suites de cette blessure dont le chirurgien devait mal augurer, puisqu’il retenait Pierre; épouvantées ensuite à l’occasion de son duel incompréhensible, et, depuis, si mélancoliques!

Compatissant aux peines de Marie, qui l’occupaient sans cesse, qui le troublaient,--car il craignait de regarder dans son propre cœur, lorsqu’il se laissait aller aux conjectures sur la passion naissante de son frère pour Daria,--Jacques n’avait depuis quelque temps que des sujets de chagrin.

Il n’était pas demeuré insensible à la catastrophe de ce Bayonne, séparé de lui par les idées, mais auquel le rattachaient tous ses souvenirs de jeunesse, la communion intellectuelle des bonnes années où les deux étudiants rêvaient et bâtissaient leur avenir côte à côte. Disparu, l’ancien camarade, et dans quel drame! Frappé près de lui, et par quelles mains! Par les mains fraternelles. Une autre disparition allait l’affliger plus vivement encore dans un de ses meilleurs attachements.

Deux semaines s’étaient écoulées sans que l’on vît M. de Kermaheuc à la Chambre. Un déplacement le retenait en Bretagne, pensait Jacques. Une après-midi, l’huissier remit au député d’Eauze le bulletin d’un visiteur: c’était le vieux domestique du marquis.

--Ah! monsieur Andarran, lui dit cet homme. M. le marquis est bien mal! Le médecin m’a déclaré que c’était fini, qu’il fallait prévenir les parents. Mais M. le marquis n’a ici aucun parent. M. le duc de Jossé-Lauvreins voyage dans des pays, en Asie. Alors, je suis venu vous chercher.

Jacques accompagna, rue de Monsieur, le serviteur qu’il pressait de questions. Plus fidèle qu’instruit, le brave Breton ne l’éclaira guère.

--On n’y comprend rien, monsieur Andarran. Le docteur lui a ordonné une bronchite, ou quelque chose comme ça; mais il ne sait pas lui-même, qu’il dit, comment ce petit mal a eu raison de M. le marquis, si vigoureux.

Voici ce que le médecin ne savait pas.

Le soir de l’expulsion de Bayonne, comme les députés quittaient le Palais-Bourbon après la mémorable séance, M. de Kermaheuc s’apprêtait à sortir, enchanté de cette nouvelle avanie faite au parlementarisme. Il prenait ses effets dans son armoire, voisine de celle du socialiste. La porte de cette dernière était grande ouverte, le casier en désordre: Caucuste était venu chercher le manteau et le chapeau de l’expulsé; dans l’agitation de cette minute, il avait fait choir de l’étagère une liasse d’imprimés, une serviette d’où s’échappaient des lettres, des papiers répandus à terre. Tandis que M. de Kermaheuc classait sa propre distribution, sous le bec de gaz du couloir, ses regards tombèrent sur un petit-bleu qui traînait à ses pieds. Il venait de recevoir lui-même un télégramme de ce modèle, il crut l’avoir laissé glisser de son portefeuille; il se baissa, ramassa le papier. C’était bien l’écriture de sa dépêche; il y jeta les yeux de confiance, lut quelques mots, s’arrêta. Elles ne s’adressaient point à lui, les lignes tracées par la plume familière, oublieuse de sa prudence habituelle: on conjurait Elzéar de venir une fois encore, une dernière fois, pour recevoir les conseils d’une tendresse en éveil; et la suite ne laissait pas de doutes sur le caractère de cette tendresse,--La trahison, ignoble, avec cet homme; avec le misérable que la Chambre elle-même venait de vomir!

Le marquis sortit, héla un fiacre, donna l’adresse de la rue Fortuny; après quelques tours de roue, il fit arrêter, descendit, paya le cocher, s’éloigna à pied dans une autre direction. Il marcha sur les quais, perdu dans ses pensées, il s’accouda longtemps sur un parapet, regardant couler l’eau noire. Il ne fut tiré de ses réflexions que par un frisson aigu: le temps tournait à la pluie; au sortir de la fournaise qu’était la Chambre ce jour-là, il avait été saisi par la fraîcheur humide du soir. Il rentra, s’alita, avec le mal dans son vieux cœur et dans son vieux corps.

--Ce n’est qu’un refroidissement, avait dit d’abord le docteur.--A la seconde visite, il diagnostiqua une bronchite. Les jours suivants, comme le mal empirait, ce médecin s’étonna:

--C’est singulier: le sujet est encore robuste, une physiologie de lutteur; il devrait se défendre mieux contre cette atteinte légère.

--Le malade ne lutte pas contre son mal, avait-il dit enfin; positivement, c’est un organisme qui s’abandonne, avec tous les moyens de résister. Rien à faire dans ces cas-là.

Il n’y avait plus rien à faire; la fièvre minait le vieillard, on devinait l’agonie prochaine, quand Jacques s’approcha du lit de son ami.

Le marquis lui sourit, avec un fier effort pour retrouver sa belle humeur.

--Heureux de vous serrer encore la main, mon cher enfant. Le vieux loup est sur ses fins. Que font-ils de méchant ou de bête, à la Chambre? Je pensais vivre assez pour voir crouler la baraque. Je me suis trompé. Tout nous trompe, et nous nous trompons nous-mêmes. Si vous voulez ne pas souffrir et vieillir tranquille, Jacques, ne croyez à rien; d’abord parce qu’il n’y a plus rien à quoi l’on puisse croire, en ce monde.

Andarran essaya de plaisanter le malade, de lui donner de bonnes paroles:

--Bah! Vous durerez longtemps, très longtemps; assez pour voir revenir la royauté!

--Non. C’est moi qui lui reviens. Il n’y a plus de roi que là-haut.

--Eh bien! il faudra vous résigner à rester dans notre république.

--Non, non, fit le marquis, la Mort seule ne trompe pas. Avant deux jours, je serai au corps de garde.

--Que voulez-vous dire? demanda le jeune homme.

--Une idée. J’ai mes idées sur l’éternité. Voyez-vous, les gens comme moi ne sont pas des saints, loin de là; ils ont trop aimé les belles dames; et ils ont trop mauvaise tête pour obéir à qui que ce soit, même à notre sainte mère l’Église. N’empêche que le bon Dieu, qui ne laisse rien perdre, les enrôle pour les grandes occasions, comme le roi enrôlait des reîtres, des Suisses: soldats indisciplinés, pillards et paillards, mais qui ne boudaient pas au feu. Ainsi de nous autres: nous lui faisons médiocre service en temps ordinaire, au bon Dieu; mais il sait que nous sommes toujours prêts à foncer sur les crétins qui croient tout savoir, ne savent rien, et nient son existence; sur les malandrins qui détroussent son Église, la vieille mère qu’on chagrine parfois, et qu’on aime, pourtant, parce qu’elle avait fait notre France. Aussi doit-il avoir quelque part, à la porte de son paradis, une façon de corps de garde pour les soldats de notre espèce. Oh! ce ne sera pas magnifique comme le séjour des saintes gens, de ceux qui furent purs, soumis, vertueux; mais ce sera tolérable, j’imagine. Le bon Dieu y entrera de temps en temps, il nous dira:--Bon jour, mauvaise troupe! Vous ne valiez pas cher, mais vous étiez toujours prêts à risquer votre peau pour moi. Allons! je dirai à saint Pierre qu’il vous accorde quelques petites douceurs.--Je ne suis pas ambitieux, Jacques, j’espère une place dans ce quartier. Faites-moi donc l’amitié d’aller chercher à la paroisse un vicaire que je connais, un petit maigre avec des verrues, un blond, qui est du pays d’Auray; il n’y a qu’un Breton qui puisse comprendre mes péchés, peut-être moins gros qu’ils n’en ont l’air.

Jacques partit pour s’acquitter de la commission; il promit de revenir le lendemain.

Il revint trop tard. Le domestique le reçut avec un sanglot:

--M. le marquis a passé, doucement.

Dans la chambre, deux ouvriers,--de ces gens du Léonois employés à Saint-Ouen qui venaient solliciter leur subside accoutumé,--étaient agenouillés au pied du lit: leurs doigts roulaient de gros chapelets, ils récitaient des litanies. La sœur de garde arrangeait sur la table, entre les flambeaux, le vase d’eau bénite; n’ayant pas trouvé le rameau de buis qu’elle demandait, elle avait décroché du mur et mis dans ce vase la touffe de lierre rapportée de Goritz. Le vieillard reposait sur le lit. Sous ses paupières abaissées, les yeux voilés semblaient chercher au fond de l’alcôve le portrait de M. le comte de Chambord. Les mains seraient un ancien crucifix de fer; le crucifix conservé dans la famille depuis le 19 août 1626, jour où Geoffroy de Kermaheuc l’avait porté en marchant au supplice, derrière le comte de Chalais. L’expression du visage était lasse, tranquille; on lisait sur les traits l’assurance et le contentement de quelqu’un qui est rentré chez lui.

Andarran prit les dispositions qu’on lui demandait de régler, en l’absence d’autres proches. Il assista à l’ouverture du testament, quand le notaire du marquis se présenta. Cet acte était très bref: le défunt laissait son domaine de Kermaheuc à l’hospice de Morlaix, et un petit capital, reliquat de son bien, à Mlle Rose Esther. Quelques mots de remerciement ému accompagnaient ce legs: «Ceci est mon dernier témoignage d’affection et de gratitude à la chère enfant qui a entouré de soins mes vieux jours et m’a consolé de durer.»

Ainsi, le courage avait manqué au vieillard pour déchirer et retoucher ce testament. Il avait voulu respecter sa dernière illusion, même perdue, et que les hommes la respectassent après lui.

Le marquis interdisait expressément tout envoi de faire-part. Jacques trouva peu de monde rue de Monsieur, le surlendemain; quelques députés de la droite qu’il avait prévenus, quelques membres âgés du cercle de l’Union, un groupe des Bretons de Saint-Ouen. Quatre d’entre eux, anciens mobiles, ne voulurent pas souffrir que le cercueil de leur commandant fût chargé par d’autres mains; ils repoussèrent les lugubres employés, ils l’emportèrent. Le petit cortège diminua encore avant d’arriver à l’église Saint-François-Xavier. Il était si peu nombreux que la messe des funérailles ressemblait plutôt à un bout de l’an. Vers la fin de l’absoute, on aperçut, à l’entrée de la nef vide, le paletot noisette et la barbe blanche de Cantador.

--C’était un adversaire, dit-il à Jacques, je l’ai combattu vivant. Mais c’était un vieux comme moi, de l’autre temps. Il était fidèle à ce qu’il aimait. Je le respecte. Je suis venu le saluer. Barbès eût fait ainsi.

Et ils allèrent jusqu’à la gare Montparnasse, les deux Andarran, le révolutionnaire, les exilés bretons, prendre congé du voyageur qui s’en retournait là-bas, au caveau des Kermaheuc; «à la maison, où ils m’attendent, disait souvent le dernier de la lignée, où ils s’impatientent, où ils se demandent ce que je peux bien faire encore ici.»

--Faut pas le plaindre, il rentre chez lui,--murmurèrent les gars du Léonois, tandis que leur vague regard nostalgique suivait le train de Bretagne.

· · ·

Ce même jour, Jacques reçut de sa cousine une lettre où palpitait la détresse d’un cœur qui n’en peut plus. Pierre entra dans la chambre l’instant d’après. Le capitaine partageait avec l’aîné le petit logement de la place Saint-Thomas-d’Aquin. Il prévint son frère qu’il lui ferait faux-bond pour une visite projetée en commun ce soir-là,--déclaration qu’il faisait tous les soirs, depuis quelques jours. Jacques prit son grand courage, jugeant que le moment de parler était venu.

--Vois, frère, une lettre de Marie. Elle se tourmente à la folie, la pauvre petite. Elle ne veut pas croire aux assurances que nous lui donnons, elle s’imagine que le chirurgien te retient parce que ton état n’est pas satisfaisant. Dieu sait pourtant qu’il t’a signé depuis longtemps un exeat en forme, ce brave homme, avec le meilleur certificat de belle santé. Dois-je annoncer dans ma réponse ton retour à la Bourdette?

--Incessamment, quelques jours encore... dit le capitaine avec un peu de gêne, et presque d’humeur.--Tu sais que j’ai des tracas de service; j’ai commis la maladresse d’accepter l’intérim de ce camarade, qui ne revient pas...

Jacques se leva, le regarda bravement dans les yeux:

--Écoute, Pierre. Tu m’as toujours permis de te parler comme ferait le père, s’il était encore là. Pour la première fois, tu ne me dis pas franchement la vraie raison d’un de tes actes. Cela te ressemble si peu!

--Que veux-tu dire? A qui en as-tu? fit l’officier. Et Jacques vit la barre de volonté qui se marquait sur le front, hostile.

--Oh! tu vas m’en vouloir à mort! Tant pis. C’est moi le chirurgien, à cette heure, et j’opère, pour ton bien. Penses-tu que je n’aie pas vu ton cœur partir, à la suite de qui je sais? Il te mène à ta perte, frère. Je n’ai rien à dire contre une personne que je respecte; mais j’ai pu l’étudier à loisir, tu n’ignores pas pourquoi, et dans quelles circonstances. Nature intéressante, admirable, si tu veux; mais dangereuse, surtout pour toi; incompatible avec la tienne. Telle que je la connais, tel que je te connais, il ne peut y avoir entre vous deux qu’un choc violent, délicieux peut-être, mais rapide et meurtrier. Il ne peut pas y avoir fusion. Ta froide volonté, sa volonté exaspérée,--il me semble voir là, devant moi, deux substances qui ne se combineront que pour une explosion.

--Merci de ta psychologie, et de ta morale, interrompit railleusement Pierre.--Je vois plus simplement une personne comblée de dons et d’attraits.

--Je ne suis pas un moraliste, frère. Tu aurais pris d’assaut un de tes villages nègres, tu me dirais: Voilà cette superbe créature dont je raffole,--je te répondrais: Passe ta fantaisie, et grand bien te fasse; puis, reforme ta colonne, repars, sans regarder derrière toi. Mais il n’est pas question de cela, ici. C’est ta vie qu’on te demandera, ta vie que tu voudras donner. Le contrat sera éphémère, calamiteux, je le pressens, et ta ferme raison le pressent comme la mienne. Sans garanties de bonheur, tu seras détourné de ta vraie voie, arraché à la belle tâche que tu aimes si passionnément, que tu préfères à tout, au fond de l’âme!

--Pourquoi? On dirait à t’entendre qu’on ne peut pas s’unir à une étrangère?

--Ne me fais pas dire de sottises, reprit Jacques. La race et le pays n’ont rien à voir dans votre affaire. Ne généralisons pas. Même en allant aussi loin, tu pourrais tomber sur la compagne qu’il te faudrait: quand une de ces femmes-là sait soumettre aux dures lois de la vie les trésors de droiture et de courage qui leur ont été départis, c’est le plus précieux don que le Ciel puisse faire à un homme. Mais tel n’est pas le cas de celle que notre ami Ferroz appellerait,--ne te fâche pas,--une excessive, une impulsive. D’abord, elle est trop riche pour toi; son argent te pèserait terriblement, mon pauvre ami. Voyons, l’imagines-tu te suivant à Lang-Son ou à Bafoulabé?--Pierre, une autre t’y suivrait. Ah! laisse-moi en venir à ce que je voulais te rappeler, avant tout! Lors même que cette personne aurait toutes les perfections que ton désir lui prête, je ne m’occupe en vérité ni d’elle ni de toi; je pense, et tu penses toi-même à une autre, à notre petite perle que tu vas broyer. Tu n’es pas libre, tu le sais bien; tu es engagé avec la chère malheureuse qui n’a que toi, qui n’a vécu que pour toi!

--Je n’ai jamais prononcé une parole qui m’engageât envers qui que ce soit, répliqua l’officier, rudement, avec une sourde irritation,--contre lui-même.

--Il y a des engagements sans paroles. Elle, du moins, elle les tient pour assurés, depuis longtemps; Veux-tu la désespérer? N’auras-tu pas pitié?

La barre qui attestait sur les traits de Pierre le combat intérieur se creusa, presque méchante:

--Il y a des consolateurs. Tu joues la magnanimité, Jacques. Crois-tu que je sois dupe du bel effort que tu fais? Ignorant de l’inclination que tu as étouffée? Tu me remercierais peut-être de ne pas t’écouter. Tout peut s’arranger, avec du contentement pour tous. Penses-y...

Le jeune homme tourna sur ses talons, rentra dans sa chambre.

Jacques recula, sous le coup brusquement asséné; il en demeura un instant étourdi, écoutant battre son cœur, écoutant les choses lâches que murmuraient en lui les échos de la voix qui venait de parler. Il fit le geste instinctif, effrayé, qui écarte une vision de péril; il se précipita sur les pas de son frère, lui posa sur les épaules deux mains tremblantes:

--Tais-toi, Pierre! Pense de moi ce que tu veux! Encore une fois, il ne s’agit ni de toi, ni de moi, il s’agit d’elle. Comme moi, mieux que moi, tu le sais bien, nul autre homme que toi n’existe, n’existera jamais pour elle. Cette lâche défaite ne servirait de rien. Elle ne comprendrait même pas. Abandonnée par toi, son sort ne fait pas de doute. Comme elle a vécu jusqu’ici d’un seul espoir, elle vieillira sous le poids d’un seul chagrin, chaque jour aussi cruel; elle vieillira comme tante Sophie, frappée à la même place, de la même plaie inguérissable. Veux-tu ce meurtre moral, ce remords? Est-ce pour ce martyre que nous l’avons recueillie tout enfant, choyée, formée à la pensée qu’elle serait ta femme?--Frère, je te connais, tu es bon, tu es droit; à cette minute, tu souffres autant que nous, plus que nous, du mal que tu vas faire à l’innocente, à celle qui a mis en toi sa foi angélique, à celle qui se courbera en adorant la main de son bourreau... Frère, je te dis les choses rudes qu’eût dites le père, à ma place: Soldat, tu vas jeter à l’ennemi le drapeau qu’on t’a confié, ce drapeau est vivant, une âme!

Pierre ne protesta pas. Silencieux, concentré, ses doigts écrasaient sur le marbre de la cheminée la cigarette qu’ils tenaient. D’un ton radouci, il balbutia, lui, l’homme à la parole toujours si nette:

--Allons, c’est bon. J’irai là-bas. On verra, on s’expliquera... on réfléchira... Dis-leur que j’irai la semaine prochaine.

--Pourquoi pas tout de suite?

--Je dois m’absenter quatre ou cinq jours. Un déplacement à Dieppe, un pique-nique organisé depuis longtemps, avec ces dames, au chalet des Sinda. J’ai promis de les accompagner.

--Dégage-toi, pars demain, ce soir, je t’en supplie.

--Impossible, j’ai promis. Ne me demande pas l’impossible, que diable!

Il prit son chapeau, sortit, comme un écolier qui se dérobe aux remontrances.

Jacques repassa dans sa chambre. Un quart d’heure, il marcha en long et en large, les yeux fixés sur les rosaces du tapis de moquette: fleurs rouges et jaunes où il avait vu s’épanouir et se faner tant d’illusions, tant de rêves, ambitions politiques, mirages de gloire, projets de travail, imaginations involontaires de ce qui aurait pu être, si Marie... Un instant, il lui sembla qu’elles refleurissaient, les pensées attachées à ces arabesques familières; il se laissa bercer aux suggestions diaboliques de son frère. Si c’était possible? S’il y avait du bonheur pour tous!... Une voix claire, implacable, le rappela à la réalité, à la vérité: il n’y aurait que malheur pour tous, s’il cessait la lutte contre Pierre, contre lui-même, s’il essayait de se faire sa part, s’il cédait à la décevante espérance. Et Jacques sourit ironiquement de la folle tentation, de sa défaillance momentanée; il s’assit à son bureau, écrivit:

Mademoiselle Sophie Andarran

A la Bourdette

«Chère tante Sophie, si vous n’avez pas d’argent, passez chez le notaire, prenez en mon nom ce qu’il vous faut, et venez vite, avec Marie. Pierre court un danger. Pas un danger physique, rassurez-vous; un de ces dangers qui menacent toujours les hommes, du côté du cœur. Vous seules, vous deux, pouvez le conjurer. Vous devinez? Vous comprendrez, je vous expliquerai. Mais arrivez d’abord, sans perdre un jour.

«Ne dites rien de tout ceci à Marie, inutile de l’effrayer. Dites-lui, ce qui est vrai, que son père est repris d’une forte attaque de goutte et ne pourra pas de sitôt se mettre en route pour Eauze. Je suis allé relancer notre écervelé d’oncle Sénauvert; il baisse visiblement et demande à revoir sa fille. Il est convenable que Marie se rende à ce vœu. Amenez-la sous ce prétexte, vite, chère tante. Venez repêcher votre Pierre, aider votre Jacquot.»

Il alla jeter cette lettre à la poste, il rentra plus confiant, plus tranquille, comme on l’est quand on a fait acte de raison et de sacrifice.

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