CHAPITRE III - L’ASCENSION D’ELZÉAR
Il étudia la législation, l’économie politique, l’histoire. Assidu aux parlotes où se forment les orateurs, il y acquit une réputation d’éloquence. Elle l’avait précédé au Palais, lorsqu’il se fit inscrire au barreau. Cependant des années passèrent sans justifier les espérances que ses camarades avaient fondées sur son talent précoce. L’ambition échauffée qu’ils lui avaient connue au sortir du collège parut amortie par la vie de plaisir. Elzéar s’y était jeté avec un emportement où il y avait de la fougue naturelle et de l’ostentation. Il ne s’attarda guère aux aventures banales du quartier Latin: quelques bonnes fortunes bruyantes dans le monde du théâtre lui eurent vite révélé le pouvoir qu’exerçaient sur les femmes sa beauté grave et sa conversation passionnée. Elles lui ouvrirent l’un après l’autre ces mondes aux frontières imprécises qui voisinent et se pénètrent de plus en plus à Paris: échelle de Jacob où un jeune homme spirituel et avantageux, porté par le succès, grimpe si facilement de salons en salons, d’alcôves en alcôves, de la pianiste séduite à la femme de lettres divorcée, de celle-ci à l’étrangère curieuse, à la coquette de finance, à la baronne légère, à la marquise authentique.
Bayonne sut plaire par ses dons naturels et par le ragoût de scandale que ses idées apportaient dans les salons élégants où il eut accès. Il y développait audacieusement des thèses socialistes; on écoutait avec une indulgence amusée ces propos incendiaires, qui eussent fait jeter à la porte un homme moins correct, moins bien habillé, moins soumis pour tout le reste au code des bienséances mondaines. Elzéar avait traversé les milieux d’étudiants durant ces années où un vent de socialisme soufflait sur le quartier des Écoles. Il épousa d’abord les doctrines à la mode par esprit d’imitation, il s’y affermit par un sincère entraînement du cœur et par un calcul réfléchi de la volonté. Cette orientation de son intelligence avait des causes complexes; il les définissait souvent dans ses longues causeries avec le plus cher de ses amis de collège, ce Jacques Andarran qu’il devait retrouver sur les bancs de la Chambre. Les deux jeunes gens différaient de complexion et d’idées. Jacques était méditatif, indécis et flottant dans son besoin de compréhension universelle; Elzéar épanchait sur lui ses périodes familières et grandiloquentes, avec cette tyrannie de l’orateur-né pour qui tout homme est un public.
--Quelle mouche te pique? disait Andarran. Toi, socialiste! Toi, l’aristocrate jusqu’aux moelles, toi qui ne rêves que raffinements de luxe, haute fortune et bonnes fortunes! Mais c’est idiot! Et tu trahis toute ta race, tu vas te la mettre tout entière à dos. Elle est par définition du côté de la richesse, où elle prend sa force. Tu me fais l’effet d’un officier d’état-major qui passerait à l’émeute au moment d’une promotion en grade.
--Laisse-moi donc tranquille avec ma race! Toujours cette sottise, comme s’il y avait encore des races, en un pays et en un temps où il n’y a que des individus. Tu n’as pas honte de ramasser ce vieux cliché d’école et de sacristie, forgé par des pions, exploité par les curés? Mais je veux bien me placer pour un instant à ton point de vue: s’il y a vraiment des survivances de race, quelle pauvre idée te fais-tu de celle où tu me classes? Où prends-tu le droit de la ramener à cette unité factice? toute son histoire te montre deux courants opposés, l’un d’âpres convoitises terrestres et de satisfactions matérielles, l’autre de protestation idéaliste, révolutionnaire. Nos vieux prophètes ne sont-ils pas les premiers socialistes? Quel compagnon de réunions publiques égalera jamais leur idéalisme, leurs violences? La vieille plainte humaine du misérable et de l’opprimé, dans quels cœurs est-elle héréditaire? Qui la dira mieux que nous, avec les mots où elle gémit et menace depuis les premiers jours de l’histoire, avec les imprécations rituelles apprises au berceau? Suis les grands procès politiques en Europe: partout tu trouveras quelques fils des prophètes au banc des révoltés sociaux, à l’avant-garde de la protestation révolutionnaire, socialiste, anarchiste, nihiliste. Je t’accorde si tu y tiens--et c’est peut-être vrai--que l’âme de ces anciens bonshommes, l’âme juste et rageuse d’un Amos ou d’un Michée est pour quelque chose dans le dégoût que m’inspire votre stupide société, dans le désir que je ressens de la culbuter, ne fût-ce que pour déplacer le poids de misère et de souffrance. Si, comme je le crains, on ne peut réussir à diminuer ce poids, il faut au moins changer de temps à autre les épaules qui le portent. La justice, vois-tu, ce n’est peut-être qu’un roulement mieux ordonné de l’inextirpable souffrance. Tâchons de l’établir dans une société meilleure. Cette conviction, je l’ai au fond du cœur, qu’elle me vienne de la réflexion personnelle ou de l’atavisme que tu me lances à la tête et dont tu n’aperçois que le vilain côté.
--C’est pourtant vrai: avant d’avoir des barons, vous aviez des prophètes; et tu en es un. Mais, insistait Andarran, comment concilies-tu ton dégoût pour cette société avec l’intention où je te vois de déguster ce qu’elle a de plus exquis?
--Parbleu! faisait Elzéar en s’animant, je compte bien en jouir; comme on jouit d’une catin qu’on jettera dans l’escalier un quart d’heure après; comme un conquérant savoure le bon souper qu’il a trouvé tout servi dans la maison conquise, avant de renverser la table dans la salle à manger où il fera camper ses soldats. Et pour être ce conquérant, que faut-il? Laissons là mes prétendus ancêtres les prophètes; revenons sur le terrain des réalités, à Paris. Quoi que tu en dises, je ne suis qu’un Parisien de Paris, comme toi, comme les camarades, et pas autre chose. Me vois-tu, moi, pauvre hère inconnu, sans relations, avec les origines que tu sais, avec un saint-frusquin acceptable, sans doute, mais très insuffisant pour éblouir les populations,--me vois-tu trimant quinze ou vingt ans sur les marches des escaliers de service où s’écrasent nos grimpeurs? Tu me voudrais peut-être fleuri d’œillets bien pensants, arrivant benoîtement par les cercles cléricaux et monarchiques, après un long stage dans les bureaux d’œuvres et les salles de conférences, tout cet ennui pour être enfin toléré aux tralalas de quelques douairières, sous un nom allongé par de ridicules additions, au milieu de gens qui tendraient à peine une main dédaigneuse au fils du marchand de guano! Sans parler de ces ineptes préjugés de race qui recommencent à empoisonner l’air, qui me barreraient la route de ce côté et me rendront toutes les autres doublement difficiles. Me préférerais-tu à la queue de la grande armée opportuniste, petit jeune bien correct de l’Association générale d’abord, puis attaché dans quelque cabinet de politicien, me faisant décrasser par les belles madames ministérielles, afin de les lâcher un jour et de parvenir jusqu’aux autres, aux vraies, aux savoureuses, quand j’aurai des cheveux gris?
Allons donc! Il veut être attaqué de front, emporté de haute lutte, ce Paris gobeur et poltron, dur aux timides, tendre aux violents. Pour un homme de ma condition, le socialisme est un tremplin indiqué: le seul élastique, neuf, riche d’avenir. Tous les autres partis sont de vieux citrons exprimés. Socialiste! Il y a beau temps que cette étiquette a cessé d’être un épouvantail, une marque flétrissante sur l’épaule d’un paria. Tiens, l’autre jour, à la dernière réception de l’Académie, notre camarade Evayren m’avait gratifié d’une carte de tribune: tu sais, Nordomus Evayren, le petit poète du Midi fédéral qui va toujours frétiller chez les habits verts. Qui crois-tu qu’il me montre, en belle place, dans la corbeille? Un des grands orateurs socialistes, entre trois tabourets de duchesses qui lui comprimaient les genoux. Elles n’avaient d’yeux que pour lui, on devinait qu’elles se seraient pâmées de joie si quelqu’un leur eût présenté le monstre; et l’une d’elles l’aurait invité à déjeuner le lendemain pour faire crever de dépit les deux autres! Je te dis qu’elle est là, et là seulement, la grande route d’avenir, facile, rapide. A la condition, bien entendu, de n’y pas traîner comme un loqueteux, de ne pas se confiner au cabaret, comme tous ces imbéciles, avec la dégaine, le langage et la barbe d’un vieux chemineau de 1848. Étonner, subjuguer cette fille qu’est Paris, simple jeu, mon cher, pour le socialiste qui saura allier toutes les élégances à toutes les audaces, mener avec la même désinvolture un cotillon et une émeute, passer avec aisance des faubourgs populaires où se fait le souverain aux faubourgs mondains où on le sacre. Il lui suffira d’imiter le Maître: son évangile n’est-il pas écrit là?
Et Bayonne montrait à Andarran une pile de volumes allemands, français, écroulée sur le bureau: Ferdinand Lassalle’s Reden und Schriften, le Journal de Ferdinand Lassalle, Une page d’amour de F. Lassalle. Il feuilletait d’une main caressante les nombreux biographes de son héros, Brandès, Max Kegel, Seillière...
--Ah! je l’ai pioché, l’incomparable modèle! Retardent-ils assez, nos jeunes bourgeois qui en sont encore à copier leur puant Julien Sorel? Ferdinand Lassalle, voilà le guide qui enseigne la vraie voie à ses frères. Dis que tu l’admires, le petit Juif de Breslau, le fils du marchand d’indiennes, évincé par sa naissance de tous les emplois, et qui fonde le socialisme allemand, qui devient l’idole des foules, le don Juan des salons, le protégé de la comtesse Hatzfeld, l’ami de Bismarck, l’arbitre des élégances, le plus fin gourmet et le dandy le mieux mis de Berlin,--ce qui n’est peut-être pas beaucoup dire! Te rappelles-tu cette soirée où il enleva Hélène de Dönniges, la fille de l’ambassadeur, une heure après la première présentation, et comme il emportait la belle proie sur ses bras, dans l’escalier, sous les yeux de tous ces philistins ahuris qui l’en admiraient davantage? Dame, il n’a pas été fort jusqu’au bout, il s’est laissé rouler par son Hélène, il s’est fait tuer dans un accès de rage. Ne jamais se laisser rouler par une femme, tout est là. Le reste est facile; combien plus facile dans notre société démantelée que dans la raide forteresse prussienne du vieux Berlin! Elle capitula pourtant devant le magicien. Paris!--Quel bouillon de culture pour un Lassalle! Écoute, vil libéral, écoute les conseils du Maître:
«Si j’étais né prince souverain, j’aurais été aristocrate de corps et d’âme, mais comme je ne suis qu’un simple fils de bourgeois, je serai démocrate à mon heure... Je m’habillerai toujours dans l’avenir avec le plus grand soin: l’habit fait l’homme, c’est l’opinion de notre siècle... Es-tu ambitieuse? Que dirait ma blonde enfant, si je l’amenais un jour à Berlin, traînée par six cheveux blancs, devenue la première femme de l’Allemagne?... Ferdinand, l’élu du Peuple, n’est-ce pas un nom imposant?...»
Quand il était lancé sur ce thème, Bayonne ne s’arrêtait plus. Il déclamait à son ami les pages qui le grisaient, il s’appropriait avec une égale sincérité les tirades enflammées du tribun sur la rédemption des masses populaires, les effusions intimes où l’ambitieux confessait sa passion de vanité, de plaisir, de pouvoir. Et cet homme qui venait de mettre en doute sa dépendance de la race accusait fortement le caractère ethnique: une sagacité d’argentier dans le choix de la meilleure monnaie de change, un sûr discernement de la valeur qui ferait prime sur le marché politique.
Elzéar s’était organisé une existence conforme à son programme, partagée entre les heures studieuses et les heures dissipées. Ce double aspect se reflétait fidèlement dans la physionomie de l’appartement qu’il occupait, avenue Bosquet. Un cabinet sévère, encombré de livres et de documents statistiques, attestait les matinées laborieuses; cette pièce s’ouvrait libéralement à l’artisan, au petit commerçant du quartier, en quête d’un conseil gratuit chez le jeune avocat. Dans le salon pimpant, dans la chambre coquette, tout était médité pour l’agrément des visites galantes, tout quémandait l’approbation des hommes de club et de sport qui venaient fumer un cigare chez l’aimable causeur. Cette vie assez large, grevée par les recherches de toilette, par les dîners offerts à d’utiles parasites, nécessitait des appels réitérés aux capitaux de Rachel. Les années fuyaient sans que la veuve entendît parler d’une plaidoirie fructueuse, d’un succès pratique et rassurant pour l’avenir de son fils. Elle se reprochait sa faiblesse maternelle, elle menaçait sérieusement d’y mettre un terme, quand éclata l’affaire Evayren.
On se souvient du procès retentissant qui passionna Paris pendant toute une semaine. Nordomus Evayren, le poète incompris, avait évolué du symbolisme à l’anarchisme: fasciné par la tentation du beau geste, il y était allé de sa bombe, dans la salle d’un limonadier universitaire où l’engin avait grillé les redingotes de quelques répétiteurs. Le criminel réclama l’assistance de son ancien camarade Bayonne. Elzéar accepta: arrivé à l’audience inconnu, il en sortit célèbre. Nous l’avons tous présent à la mémoire, ce plaidoyer fameux: la défense habile d’un malheureux, exaspéré contre ses maîtres, créancier qui demandait compte à l’Alma Mater de toutes les promesses illusoires, de la faillite morale où elle l’avait jeté, déclassé, sans pain, sans âme, sans foi; l’attaque véhémente contre une société responsable du trouble cérébral de la jeunesse, le tableau sobre et précis des effondrements successifs qui avaient désolé une génération sacrifiée; enfin la péroraison saisissante, la peinture modernisée de la danse macabre, les masques arrachés aux personnages sociaux, leur néant découvert avec une ironie aiguë, et le salut ému au jeune ressuscité, au peuple qui allait surgir dans une lumière d’aube, hors du sépulcre où tous ces morts l’écrasaient sous leurs mensonges.
--Le procès Baudin! Un nouveau Gambetta!
Ce fut le cri spontané du Palais. La presse avancée exaltait le redoutable tribun qui venait de se révéler. Quelques semaines plus tard, le quartier du Gros-Caillou l’envoyait au Conseil municipal; les comités électoraux l’adjuraient d’accepter, aux prochaines élections législatives, le siège d’un vieux médecin usé dans l’arrondissement. Réveillé par le succès, porté par ce grand vent de popularité, Bayonne multipliait les réunions, sa parole soulevait les auditoires. Au début, l’habit à revers de soie et les bottes vernies avaient provoqué des grognements, des lazzi.
--Citoyens, s’était-il écrié, les serviteurs du peuple laisseront-ils toujours à ses maîtres les dehors décents que notre civilisation égalitaire doit donner à tous? Le temps est venu d’effacer les distinctions humiliantes, ignorées dans cette libre Amérique où la démocratie n’est pas un vain mot; et puisqu’on juge les hommes sur l’habit, c’est à nous, c’est aux vôtres de rendre visible aux yeux du monde ce que vous êtes en réalité, la conscience profonde et l’émanation méconnue de notre France artiste; c’est à vous de faire désormais la loi du goût, comme vous ferez toutes les autres.
Les ménagères, flattées, avaient donné raison à ce bel homme si bien mis; elles avaient vite dissipé les défiances de leurs maris. Aux élections générales, une majorité écrasante avait fait d’Elzéar, à trente ans, un député de Paris.
A la Chambre, il s’était institué dès le premier jour, du droit de l’éloquence, le porte-parole autorisé des groupes socialistes. La majorité se laissait entraîner insensiblement à applaudir une lyre qui la charmait sans la convaincre. Au dehors, dans les salons qui s’entr’ouvraient naguère à l’esprit et à la bonne grâce du jeune inconnu, l’orateur acclamé était maintenant accueilli comme une glorieuse création de la maison, une parure qu’il fallait disputer aux rivales prêtes à l’accaparer. On lui faisait parfois une petite moue de commande, quand il avait par trop scandalisé les conservateurs; il l’essuyait avec un sourire amusé, en homme sûr de son pouvoir; il désarmait les plus effarouchés avec ce scepticisme de la soirée parisienne, où chaque acteur plaisante le personnage qu’il a joué dans la bataille du jour. Autour de la table à thé, le tribun rentrait ses griffes, et l’on feignait de les croire inoffensives; la maîtresse de maison présentait en minaudant son socialiste-amateur; un ambitieux pressé qui avait pris par le plus court: il se rangerait en arrivant au pouvoir, «il serait bientôt des nôtres», comme il convenait à un fils de bonne famille, au riche héritier d’un grand commanditaire de produits chimiques.
Effet habituel de ces brusques mises en lumière: elles reculent à mille lieues, dans une nuit épaisse, les origines du grand homme; sources incertaines du Nil que nul n’a le temps ni le souci de vérifier. Elzéar se sentait chaque jour plus loin de la rue d’Héliopolis et de tout ce qu’elle rappelait: sa race, son culte nominal, la provenance de sa fortune, gênes vagues et lointaines, ignorées du gros de ses admirateurs, soupçonnées seulement par quelques furets professionnels comme Asserme. Le triomphateur les oubliait volontiers lui-même.
Si quelque naïf eût insisté pour savoir qui il était, le soir du jour où commence ce récit, tandis qu’il sortait du Palais-Bourbon après une rapide correction d’épreuves et se dirigeait vers le parc Monceau, Bayonne aurait enchéri avec une magnifique sécurité sur sa réponse de jadis à Jacques Andarran: Un Parisien comme les autres, plus en vedette que les autres.--Déclaration d’état-civil, religieux et social bien suffisante, quand elle tombe des cimes escaladées. Serait-il assez lourdaud, assez de sa province, le questionneur indiscret qui ne s’en contenterait pas?