‹ Les orages de la vieChapitre 10 sur 48 · Chapitre 10 Symptômes de défaillance.

Chapitre 10 Symptômes de défaillance.

La lecture de cette note remplit Marcille de trouble. Il ne comprenait point les conclusions comminatoires du dernier paragraphe et ne s’en inquiétait guère ; mais, en ce qui regarde les calculs désolants de l’ensemble tout en croyant y voir de l’exagération, il ne pouvait s’empêcher de reconnaître que son oncle avait mis le doigt sur la plaie. Ce qui accrut encore ses perplexités, ce fut que Mme Lemajeur et son amie, Mme Hilarion, à qui il fit part de ces ouvertures, se rangèrent incontinent à l’avis du procureur. Il n’était pas jusqu’à Thérèse elle-même qui ne plaidât pour la temporisation. La pauvre fille, dans sa droiture et sa timidité, avait peine à se défendre des préjugés qui condamnaient son mariage. Tout ce qui existait en elle de susceptibilité vibrait douloureusement à la pensée d’être introduite de force dans une famille, et l’espérance, si faible qu’elle fût, d’y entrer sans violence, la rendait capable de s’imposer les plus grands sacrifices.

Marcille flottait au milieu des plus pénibles incertitudes. Son oncle lui tendait évidemment un piège. Le procureur général avait trahi le fond de sa pensée en plus d’une occasion. D’après lui, la passion de son neveu n’était, au début, qu’un caprice qui, à moins de l’intervention de Mme Ferdinand, n’eût pas été sans doute au delà. Les complaisances et les mensonges de la couturière étaient parvenus à changer une pure fantaisie en un goût très-vif, que Mme Lemajeur, par son aveuglement d’abord, ensuite par une obstination tardive, avait aidé à convertir en un sentiment encore plus sérieux. Enfin, une opposition irritante par les formes, des tracasseries et des persécutions maladroites, des insultes gratuites avaient exalté ce sentiment et lui avaient donné le ressort et les apparences de la passion. Marcille n’était déjà que trop enclin à haïr l’injustice et à se révolter contre elle. Le procureur général se croyait donc fondé à soutenir que l’amour de son neveu n’était pas incurable, et qu’il pourrait s’éteindre avec la lutte dont il était né.

Bien que Marcille n’acceptât point cette analyse, qu’il la repoussât de toutes ses forces, il ne laissait pas que d’être troublé par les pronostics. Qui pouvait prévoir les résultats d’une année d’absence ? Puisque aussi bien, quoi qu’il arrivât, il était tenu à épouser Thérèse, ne valait-il pas mieux l’épouser alors qu’il avait encore toutes ses illusions ? « D’ailleurs, ajoutait-il, que dira-t-on et que ne dira-t-on pas, si j’accorde un délai ? Après m’être montré si ferme, pour peu que je fasse mine de fléchir, je ne suis plus qu’un fanfaron et qu’un lâche. Et quel triomphe pour tous ceux qui se sont levés contre moi ! En définitive, n’aurai-je pas l’air de céder à la peur, de ravaler mon amour au niveau des plus vils intérêts ?… »

On l’a vu, Marcille n’avait décidément rompu avec sa mère que par suite de misérables intrigues. Aujourd’hui, c’était clair jusqu’à l’évidence, le respect humain, ou mieux, le soin de sa propre dignité, le possédait aussi étroitement que l’amour. De son langage, on pouvait même induire que, s’il n’eut éprouvé qu’une résistance convenable ; s’il n’eût pas eu à souffrir dans sa femme, dans sa belle-mère ; s’il n’eût pas été accablé sous les mortifications, les insultes, les calomnies, il eût sans beaucoup de peine adhéré aux conditions de son oncle.

Ces conditions le mettaient du moins aux prises avec les plus cruelles perplexités. Il était rêveur, indécis, au point de donner par instant l’espérance de le voir faillir à ses résolutions, Mais la nécessité ne lui faisait point encore une loi d’avoir ce courage.

En réponse aux avances de son oncle, malgré Mme Lemajeur, malgré Mme Hilarion, malgré Thérèse, un mois plus tard, jour pour jour, il se décidait à faire sommer une troisième et dernière fois sa mère.

Il n’avait plus que trente jours à attendre pour pouvoir se marier librement.

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