‹ Les orages de la vieChapitre 9 sur 48 · Chapitre 9 Note diplomatique.

Chapitre 9 Note diplomatique.

Tout n’était pas dit encore. Le procureur général, au terme d’une discrétion actuellement inutile, se disposait à sortir de sa réserve. Il allait en résulter des incidents assez graves pour troubler passagèrement Marcille et reculer le dénoûment. On serait tenté de les laisser dans l’ombre. Bien que, peut-être, on ne sache pas d’homme qui ne puisse, à un moment donné, avoir des faiblesses, c’est toujours un désolant spectacle que celui des tergiversations d’un esprit dont on commençait à croire la fermeté imperturbable. Mais ces incidents peuvent aussi ne pas manquer d’intérêt, et, à ce titre, mériter au moins une analyse succincte….

Quoi qu’il en soit, ayant fait de nouveau sommer sa mère, Marcille était frappé de l’espèce d’indifférence avec laquelle on accueillait cette deuxième sommation. La vérité est qu’on s’occupait déjà beaucoup moins d’un mariage qu’on regardait comme consommé, et que ce tollé général et cette résistance ouverte qui l’avaient si fort surexcité n’existaient pour ainsi dire plus. Il en résultait que Marcille, dont la colère s’éteignait graduellement, se trouvait dans de bien meilleures conditions pour apprécier la portée de sa victoire. Ce fut le moment que choisit le procureur général pour intervenir.

Parce qu’il présumait que son neveu répugnerait à de nouvelles discussions et lui refuserait une entrevue, il essaya de le voir par surprise, mais sans y réussir. Marcille était sur ses gardes, il resta opiniâtrément invisible. Outre qu’il affectionnait profondément son oncle, il connaissait, pour en avoir subi fréquemment l’influence, sa facilité d’élocution, les ressources de son esprit, les accents convaincus qu’il savait tirer de sa poitrine, et il pensait qu’une rencontre avec un si habile homme ne pourrait qu"inutilement l’émouvoir.

A tout hasard, le procureur général fit remettre à son neveu un avertissement, ou mieux, un ultimatum sous forme de note diplomatique.

Il débutait par se défendre d’avoir l’intention d’avocasser et d’abuser du pathétique. Dans les faits seuls, il puiserait des arguments. Il ne s’était pas borné à ne prendre aucune part aux indignités dont son neveu se plaignait, il les avait toujours énergiquement blâmées, et s’y était encore opposé tant qu’il avait pu. A son avis, Marcille n’était que trop fondé à agir comme il faisait ; peu s’en fallait qu’il ne lui criât : « Courage ! » et qu’il ne prît ouvertement fait et cause pour lui. Par malheur, si la résolution de Marcille était conforme avec la plus rigoureuse justice, il n’apparaissait pas moins rigoureusement que cette soif de justice le menait tout droit à un abîme.

Eu égard à ce que Marcille avait enduré, sa vengeance était dès aujourd’hui aussi complète que possible. Quoi qu’il arrivât, il ne pouvait se flatter de voir sa mère et son oncle ni plus cruellement mortifiés, ni plus abattus qu’ils ne l’étaient à cette heure. En persistant à se marier dans les conditions tout a fait désastreuses où il se trouvait, Marcille ne faisait donc rien de plus que se venger sur lui-même des fautes d’autrui. Le procureur général continuait textuellement :

« Il le sait de reste, Narcisse, le plus riche de nous tous et aussi le plus vindicatif des hommes, ne lui laissera pas un centime d’héritage. Mme Marcille, sa mère, se remariera infailliblement, j’affirmerais bien avec qui, n’était l’aversion invincible de mon neveu pour certain veuf et ses intéressants rejetons. De ce côté encore il prévoit sans doute les douloureux mécomptes qui l’attendent. Quant à moi (je raisonne toujours dans l’hypothèse d’une cécité incurable), à moins de me brouiller mortellement avec toute la famille, c’est-à-dire de rompre avec toutes mes vieilles habitudes, de me vouer à un isolement des plus tristes, il faudra nécessairement que je m’inspire des exemples de mes frère et sœur, et que je déchire aussi mon testament. Au lieu d’être plus que millionnaire, le voilà donc réduit à ses seules ressources, à une misère relative, pourrait-on ajouter. Il a grandi au milieu du luxe ; sa jeunesse a été vraiment celle d’un enfant prodigue ; il en est encore à savoir ce que c’est qu’un besoin ou une privation. En proie longtemps aux plus ruineuses fantaisies, plutôt que de se soustraire aux exigences d’une seule, il a fait flèche de tout bois, il a puisé à même les ressources d’un crédit auquel, que je sache, personne n’a pensé à assigner des bornes. Je connais l’état de ses affaires mieux que lui-même. Sans compter que les quelques biens qu’il possède sont grevés d’hypothèques, avec le total de ses dettes accumulées, on achèterait, et au delà, une bonne étude de notaire. J’imagine qu’on le force à une liquidation. Je ne sais pas, en vérité, s’il lui restera même de quoi vivre honorablement.

« Pour peu qu’il y réfléchisse, mieux ferait-il, puisqu’aussi bien il manque de patience, de s’attacher une meule au cou et de se jeter tout de suite dans la rivière. Il assure d’une manière irrévocable le malheur de la femme qu’il aime, et compromet du même coup l’avenir de ses propres descendants. Compte-t-il sur le pardon ou la compassion de sa famille ? Non, cela n’est pas, j’en ai la conviction : mon neveu a trop d’orgueil pour accepter jamais quoi que ce soit de la pitié de gens qui lui seront désormais étrangers. Qu’il envisage donc la situation, s’il en a le courage. Ou il devra s’avilir à ses yeux, ou il sera misérable ; ou il sera en proie à la pauvreté, lui qui a toujours vécu dans l’abondance, ou son âme généreuse tombera dans la dépendance des obligations d’autrui. Je le mets au défi de sortir de là. »

L’oncle reconnaissait ensuite qu’on avait indignement calomnié Thérèse, qu’elle était une fille charmante, d’une vertu irréprochable et d’une très-honnête famille. Il n’avait donc plus rien à objecter contre elle. Aussi, le but de sa démarche toute pacifique était-il, non d’exiger que Marcille faussât sa parole, mais simplement de le prier d’en ajourner l’exécution. Il ajoutait :

« Je lui ai prouvé par A+B que présentement son mariage est matériellement impossible. Or, sa passion serait une triste passion, si elle ne pouvait résister à quelques mois d’attente. La condition qu’imposent les circonstances est qu’il faut me donner le temps de préparer les voies et de réconcilier Marcille avec ses proches. Qu’il s’absente une année, qu’il voyage, je me fais fort, en son absence, d’aplanir toutes les difficultés. A son retour, en supposant même que je n’aie pu vaincre l’opiniâtreté de ma sœur, s’il vient me dire : « J’aime toujours Thérèse ; à mes yeux l’éloignement ni l’absence ne lui ont enlevé aucun charme, je suis plus que jamais résolu à l’épouser, » eh bien ! je l’affirme, quoi qu’on puisse dire, il trouvera en moi le plus intrépide défenseur de ses sentiments. A défaut du concours de sa mère, j’irai en personne chez Mme Lemajeur lui demander, au nom de mon neveu, la main de sa fille. Je ne m’en tiendrai pas là ; je les recueillerai dans ma maison, lui et Thérèse ; je leur ferai un rempart de ma personnalité, de mon autorité, de ma fortune ; j’y perdrai mon nom, ou ma nièce sera bientôt respectée et honorée autant que si elle sortait de la plus grande famille. »

Le procureur général concluait ainsi :

« Ce nonobstant, dominé par la colère, au mépris de tous ses intérêts, mon neveu pourra passer outre. Dans cette supposition, qu’il médite sérieusement ces dernières lignes. Je ne commettrai point la sottise de menacer un homme de son caractère. Je suis dans la position d’un bourgeois pacifique qui offre, aux conditions les plus avantageuses et les plus honorables, la paix à un adversaire qui l’attaque injustement. S’il refuse, ce ne sera plus lui qui sera l’opprimé, ce sera bien moi. A la force, j’opposerai la force : ce sera une guerre purement de défensive. J’essayerai de le sauver malgré lui et de lui épargner le tort d’une faute irréparable. Par exemple, au cas où je réussirais, il doit bien penser qu’il ne sera plus au pouvoir de ma générosité de limiter le temps de son épreuve. »

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