‹ Les orages de la vieChapitre 12 sur 48 · Chapitre 12 Coup de foudre.

Chapitre 12 Coup de foudre.

Cette nouvelle qui, selon toute probabilité, eût dû surprendre agréablement Marcille, ne lui causa pourtant qu’une satisfaction médiocre. Sa future femme était menacée du supplice de figurer aux débats a titre de témoin, de s’y voir confondue avec des filles perverties, de s’y entendre peut-être soupçonner dans sa vertu, et il ne paraissait nullement jaloux de contracter cette nouvelle dette envers elle.

La ressource d’un départ précipité lui restait. Justement ses mesures étaient dès longtemps prises. Il avait décidé que le mariage se ferait à la campagne, qu’à l’issue de la messe, lui et sa femme partiraient pour l’Italie, où ils séjourneraient le temps de se faire oublier. D’honnêtes industriels consentaient à servir de témoins, et le concours d’un curé de village était assuré. Me Digoing avait déjà rédigé le contrat, par lequel Marcille avantageait Thérèse de vingt mille francs, et lui léguait tout en cas de mort. Les signatures manquaient seules à ce contrat.

Marcille eut à se reprocher de n’avoir rien fait, maigre des avis réitérés, pour se soustraire à une disgrâce bien autrement sérieuse.

A peine avait-on su en ville que ses oncles le déshéritaient, que ses créanciers, saisis de frayeur, étaient accourus chez lui. Si quelques-uns, les plus pauvres, avaient parlé des grosses dents, comme on dit, la plupart s’étaient contentés d’une reconnaissance en règle, ce qui était loin d’être une garantie contre leurs rigueurs.

En effet, Me Digoing, actuellement, entendait parler, à ce sujet, de menées secrètes tout à fait inquiétantes. Il en prévint diverses fois son client, qui qualifia obstinément ces manœuvres de chimériques, et persista à s’endormir dans l’inaction.

A la visite inopinée d’un individu dont le nom augural ne pouvait présager que le papier timbré, les assignations, la saisie, Marcille, terrifié, comprit enfin sa faute.

L’extérieur du personnage répondait merveilleusement à sa réputation. On frissonnait rien qu’en l’apercevant. Son masque, hâve et blême, était encadré de favoris roux et blancs, plus roides que les soies d’une brosse, et taillés à l’instar des ifs de jardin avec quelque outil ébréché. Il avait des yeux fauves, cerclés de rouge, un nez droit, brutalement aiguisé du bout comme le tranchant d’un couteau, une bouche de forme indécise et de couleur violâtre, pareille à celle d’un mort. Cette face, vraiment patibulaire, trahissait un de ces hommes prêts à tous les délits, sinon par méchanceté, du moins pour satisfaire aux exigences d’habitudes crapuleuses, comparables à des gouffres toujours à combler. La crasse de son habit noir et la malpropreté de son linge lui donnaient les apparences d’un vieux champignon moisi. A son approche, à cause de sa respiration courte et embarrassée, il semblait qu’on entendit siffler un serpent. Il rampa jusqu’à Marcille en boitant, de l’air timide et cauteleux d’un homme chargé d’une mission désagréable et certain d’un mauvais accueil. Il se découvrit et s’inclina jusqu’à terre. Il tenait d’une main sa canne et son chapeau, de l’autre un portefeuille d’avocat, gonflé de papiers. Il n’y eut, au reste, entre Marcille et lui, qu’un échange de quelques paroles.

« Monsieur Marcille, balbutia le boiteux, j’ai bien l’honneur de vous offrir mes respects. »

Marcille garda le silence.

« N’aurais-je pas l’avantage d’être connu de monsieur ? »

Marcille parcourut son interlocuteur des pieds à la tête avec la lenteur mesurée d’une aiguille qui marque les secondes. Puis :

« On vous nomme Isidore Bléau, dit-il en fixant ses regards sur le visage du boiteux ; vous avez commencé par être huissier ; on vous a destitué pour cause d’usure, aujourd’hui vous vendez des hommes et vous vous occupez d’affaires véreuses. Est-ce bien cela ?

– Sauf, repartit Bléau de l’air souriant d’un puriste heureux d’avoir l’occasion de mettre un point sur un i, que je me charge aussi de faire des recouvrements.

– Voulez-vous maintenant que je vous dise pourquoi vous venez ?

– Monsieur serait bien aimable de m’épargner l’ennui de le lui apprendre.

– Volontiers. Aussi bien suis-je impatient d’en finir… Mon oncle Deshaies, qui connaît son monde, vous a fait l’insigne honneur de vous appeler et de vous signifier ses ordres. Je ne sache pas qu’il pût trouver un instrument plus souple et plus complaisant. Vous êtes allé chez mes créanciers de sa part. Par l’intimidation sans doute, vous les avez contraints à vous vendre leurs créances. Plus jaloux d’être payés que de tenir leurs promesses, ils ont signé toutes les procurations dont vous aviez besoin, et, par le fait, vous ont constitué leur tout-puissant fondé de pouvoir. »

Le marchand d’hommes, en signe d’assentiment, balançait la tête comme un magot.

« Si monsieur veut que je lui prouve qu’il n’avance rien que d’exact, dit-il en offrant son portefeuille.

– Et vous venez me prévenir, continua Marcille, que si, dans un délai de…. je ne vous ai pas donné une entière satisfaction, vous me poursuivrez selon toute la rigueur des lois.

– Je puis lire à monsieur, s’il l’exige, dit encore le boiteux, les articles du Code y relatifs.

– Vous n’ignorez pas, cependant, que le tribunal est d’ordinaire peu favorable aux gens de votre espèce.

– Aussi croyez bien que….

– Je vous entends, interrompit Marcille, vous n’êtes ici que le prête-nom d’un créancier inflexible qui jouit d’une considération meilleure que la vôtre. J’aviserai…. »

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