‹ Les orages de la vieChapitre 13 sur 48 · Chapitre 13 Procès.

Chapitre 13 Procès.

Marcille oublia de s’indigner pour s’occuper sur-le-champ des moyens de faire face à des exigences qu’il savait inexorables. Avant de penser à quoi que ce fût, la prudence lui commandait de payer ses dettes intégralement. Après y avoir mûrement réfléchi, il se munit de ses titres et courut chez Me Digoing avec l’intention formelle de faire mettre ses biens en vente. Il eut bientôt la confirmation de ce qu’il avait tout de suite pressenti. Parce qu’il avait hâte de vendre et voulait de l’argent comptant, il ne trouverait d’acquéreur qu’a des conditions désastreuses. Il consentit au sacrifice, sans en être plus avancé. Les formalités judiciaires trompèrent de beaucoup son impatience.

Pendant ce temps-là, on pressait l’instruction de l’affaire Ferdinand. Thérèse, Mme Lemajeur, Marcille lui-même et bien d’autres étaient mandés au parquet. Finalement, la couturière comparaissait devant ses juges, que Marcille était encore incertain au sujet de l’époque à laquelle il pourrait se marier et partir.

Longtemps avant l’ouverture de l’audience, une affluence considérable comblait l’enceinte du tribunal correctionnel. Quelques femmes en grande toilette occupaient des places réservées….

L’assurance dont la couturière avait fait montre jusqu’alors se démentit dès les premiers mots du président. Elle comprit avec stupeur qu’on incriminait toute sa vie. La longue série de ses méfaits fut énumérée en manière de préambule et de cortège à l’acte qui était l’origine des poursuites actuelles. La part qu’elle avait prise à l’histoire de Thérèse et de Marcille servait à nettement préciser son odieuse tactique. Son masque de religion à l’aide duquel elle se flattait d’une perpétuelle impunité, lui fut arraché impitoyablement. Après cela, le délit spécial qu’on lui imputait s’expliquait de lui-même, et la double prévention sous laquelle elle comparaissait n’était que trop bien justifiée.

Elle eut beau se défendre, nier tout avec force, avancer effrontément qu’elle était victime de la perversité précoce des jeunes filles qu’elle occupait, et des machinations d’ennemis implacables que lui méritait sa haute vertu, l’unanimité des témoignages, en faisant justice de son système, confirma pleinement toutes les charges de l’accusation.

Peu après, dans son réquisitoire, le substitut du procureur général, la prenant à partie, faisait d’elle la peinture la plus énergiquement odieuse et pourtant la plus vraie. Il ne tomba pas dans la faute où n’aurait pas manqué de tomber un homme moins bien averti, de saisir l’occasion, comme l’appréhendait Marcille, pour répandre le blâme sur Mme Lemajeur et le doute sur la vertu de sa fille. Loin de là, se tournant tout à coup vers le banc des témoins et désignant la fille et la mère d’un geste pathétique, il se complut longuement dans l’éloge de l’une et de l’autre. Il s’attacha à les laver des imputations calomnieuses dont on avait voulu les flétrir, et à les montrer dignes du respect et de la considération de tous les honnêtes gens. Il ajouta que « telles étaient les vertueuses et modestes femmes que l’accusée prétendait offrir en holocauste à son infamie. »

Mme Ferdinand, en dépit des efforts d’un défenseur habile, fut condamnée à deux années de prison et à cent francs d’amende.

Ainsi, peu à peu se vaporisaient en quelque sorte les éléments de l’irritation qui avaient jeté Marcille dans la violence. Sans compter que ces louanges décernées publiquement à Mme Lemajeur et à Thérèse équivalaient à une réhabilitation, par l’arrêt du tribunal, les deux femmes étaient encore vengées avec usure des calomnies de la couturière.

Marcille n’était pas loin de penser qu’elles étaient présentement beaucoup moins à plaindre, et que la précipitation du mariage n’importait déjà plus autant à leur honneur et à leur repos.

D’accablantes déceptions ne contribuèrent pas peu à l’égarer de plus en plus dans ce courant d’idées. Le prix qu’il obtint de ses propriétés ne suffit pas à l’acquittement de ses dettes ; il dut encore, pour y atteindre, sacrifier plusieurs titres de rente. Malgré son inaptitude décidée pour les calculs, il entrevit au moins approximativement ce qui lui resterait. Son revenu annuel ne dépasserait certainement pas trois ou quatre mille francs. Là-dessus, il fallait prélever une pension viagère pour Mme Lemajeur, faire une multitude d’emplettes indispensables, voyager et vivre dans des pays dont il ignorait la langue et les mœurs.

L’incertitude de pouvoir suffire à de telles exigences le remplissait déjà de craintes. Quelque peine qu’il se donnât pour affecter l’enjouement, il devenait chaque jour moins malaisé d’apercevoir qu’il vivait au milieu de perplexités croissantes, et que sa pensée suivait des voies qui le rapprochaient toujours plus de son oncle et l’éloignaient d’autant de Thérèse.

q