Chapitre 14 Préoccupations douloureuses.
Quand Marcille gaspillait son revenu en bagatelles, quand il se ruinait pour des créatures qui ne lui inspiraient qu’un sentiment banal, comment eût-il borné sa générosité envers une femme qu’il aimait ? Entre autre choses, il avait donné à Thérèse des pendants d’oreille enrichis de diamants, une montre et une chaîne en or, un anneau, un bracelet, un petit nécessaire plaqué d’écailles et incrusté de cuivre, toutes choses choisies avec goût parmi ce qu’il y avait de plus cher.
Aujourd’hui même, bien qu’il se sentît sur la pente d’un abîme, il ne pouvait résister au plaisir de lui apporter journellement quelque présent coûteux. Sa passion de donner semblait même grandir en raison directe du décroissement de ses revenus. Ainsi, il s’aperçut tout à coup, ce qui lui avait échappé jusqu’alors, que Thérèse mangeait dans l’étain, et il résolut aussitôt de lui offrir de l’argenterie. A cet effet, il courut chez son notaire pour y retirer des fonds.
Me Digoing crut devoir lui faire des observations amicales sur le danger de sa prodigalité.
Marcille, surpris, se récria.
« Vous m’avez demandé, dit le notaire, un état exact de vos ressources et le chiffre de ce que vous auriez à dépenser annuellement. J’ai terminé ce travail. Il en résulte qu’il vous est interdit, non-seulement d’être prodigue, mais encore de vivre à l’étranger et de pensionner votre belle-mère….
– Que me conseillez-vous donc ? demanda Marcille stupéfait.
– A quoi bon vous expatrier ? répondit le notaire. Capitalisez vos rentes ; achetez ou louez à quelques lieues d’ici une petite maison ; emmenez-y votre femme et votre belle-mère, et vivez là, en attendant mieux, de la vie des gens de la campagne.
– Mais je ne pourrai jamais m’accommoder de cette vie-là ! répliqua aussitôt Marcille ; et je ne consentirai jamais à voir perpétuellement entre ma femme et moi l’ombre d’une belle-mère, cette belle-mère fût-elle d’ailleurs un ange !
– Que voulez-vous que je vous dise alors ? ajouta Me Digoing. Il est une vérité à l’égard de laquelle il n’est pas possible de vous faire illusion. Même en vous faisant campagnard, à moins de réelles privations, vous aurez absorbé ce qui vous reste en une dizaine d’années et moins. »
Cette déclaration produisit sur Marcille l’effet d’un coup de foudre. Il fut quelques instants muet de désespoir.
« Ah ! s’écria-t-il enfin en appuyant les poings sur son front, dans quel abîme je me suis jeté !… »
A dater de ce jour, Marcille ne cessa plus de trembler pour l’avenir. Il se sentait incapable de devenir économe et savait bien qu’il était des privations auxquelles il ne pourrait jamais se faire. Incessamment aux prises avec ces misérables préoccupations, profondément humiliantes à ses yeux, son humeur s’altérait. Il perdait insensiblement jusqu’à la force de cacher sa tristesse, ses incertitudes, ses angoisses.
La jeune fille, de son côté, sans courage pour interroger son amant, ne laissait pas que d’avoir sa part de trouble. Dans l’ignorance d’une ruine que Marcille n’osait lui avouer par honte, elle observait ses perpétuelles métamorphoses et était effrayée de le voir devenir toujours plus taciturne, plus morose, plus fantasque. Dès qu’elle était seule, elle se repliait sur elle-même, s’interrogeait, se tourmentait avec des doutes et des conjectures. « Il ne m’aime plus sans doute autant, se disait-elle. Aurait-il du repentir ? Dans ce cas, à quoi dois-je m’attendre ? Quelle sera notre vie ? »
Ainsi graduellement fermentait entre eux un levain de défiance et d’amertume qui, sans qu’ils s’aimassent moins, répandait souvent du froid et de la gêne dans leurs entrevues.
Depuis plusieurs mois, le délai légal était expiré, et Marcille ne parlait pas de la publication des bans. Son indécision aujourd’hui était aussi profonde que, dans le principe, son impatience avait été vive. Dans ses actes et dans son langage, il semblait qu’il ne songeât plus qu’à se démentir. En même temps, il avait peine à se défendre de ne pas trouver matière à contradiction dans chaque parole qu’il entendait.
C’est chose rare que de légers nuages ne se glissent pas quelquefois entre des personnes qui se voient journellement, même quand ces personnes s’aiment avec passion. Mais ces nuages qui, le plus souvent, s’évanouissent aussi vite qu’ils se forment, persistaient plus que de raison entre Marcille et Thérèse, et prenaient en quelque sorte toujours plus d’opacité et de consistance.
Il arrivait trop fréquemment que leurs entretiens fussent troublés par de petites altercations ou perçait déjà une certaine aigreur. Les motifs en étaient toujours si puérils que Marcille lui-même en rougissait. Ce qui ne l’empêchait pas de retomber le lendemain dans les mêmes faiblesses. Ces altercations dégénérèrent bientôt en scènes extrêmement pénibles. Thérèse ne pouvait plus vivre ainsi. Elle brûlait du désir de mettre un terme à des crises qui la remplissaient d’alarmes et la faisaient souffrir horriblement. Chaque jour, elle se promettait de provoquer une explication.
Elle était bien éloignée de prévoir qu’elle fût à la veille d’un dénoûment où allaient provisoirement s’abîmer toutes ses espérances.
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