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Chapitre 15 Ce qui s’ensuit.

La chambre de la jeune fille donnait sur la rue. Éclairée par deux fenêtres, cette chambre était encore très-habitable et très-gaie, malgré les poutrelles du plafond, le papier commun du mur et les carreaux rouges du plancher. Le lit, placé à côté de la porte, était d’une blancheur qui faisait plaisir à voir. La commode en noyer, à poignées de cuivre, et l’armoire en même bois, à ferrure brillante, pour serrer le linge, semblaient sortir de chez le fabricant. Quelques tasses en porcelaine et deux vases à fleurs en verre bleu, rangés sur la cheminée, se reflétaient dans une belle glace donnée par Marcille. Une table où étaient pêle-mêle une tête de carton à l’usage des modistes, un tambour vert pour remettre les dentelles à neuf, des boites pleines de fil, de soie et d’aiguilles, comblait un des angles de la pièce.

Les seuls objets d’art étaient des lithographies de la rue Saint-Jacques, encadrées dans des baguettes noires. Elles représentaient l’histoire de la jeune Adèle depuis son enlèvement par un jeune officier de hussards jusqu’au pardon du père, le vénérable Fitz-Henri, comme l’indiquait la double légende espagnole et française qu’on lisait sur la marge du bas. Ces dessins semblaient placés là pour témoigner que les choses les plus détestables ne le sont que relativement et se supportent dans le milieu qui leur convient.

Il était dix heures du matin. La mère et la fille déjeunaient. Jadis, elles mangeaient sur le coin d’une table, sans nappe, dans des assiettes en terre de pipe, et buvaient à même un pot de faïence. Depuis que Marcille était là à toute heure, que souvent il mangeait avec elles, la pauvre vaisselle avait été remplacée par la porcelaine et le cristal. Elles avaient acheté du beau linge avec leurs économies. Leur table actuellement étincelait comme une boutique de verroteries ou la montre d’un orfèvre.

On sonna. Thérèse fit un bond.

« C’est lui ! » s’écria-t-elle.

Elle alla à la fenêtre et passa la tête à travers le feuillage des pots de fleurs qui étaient sur la margelle.

« C’est bien lui ! dit-elle en se retirant. Reste, mère, je descends lui ouvrir. » Et, sans même prendre le temps de donner un coup d’œil au miroir, elle courut en sautant vers l’escalier.

On était en avril. Sur le bleu pâle du ciel rayonnait le soleil déjà chaud. Un précoce printemps encombrait les marchés de fleurs. Traversant une place où s’étendaient en lignes les étalages de légumes et de verdure des paysannes, Marcille avait acheté, à défaut d’un plus riche présent, un magnifique bouquet tout humide encore de rosée.

La mélancolie débordait de son âme et couvrait son front de nuages. Jamais pourtant Thérèse ne lui avait semblé plus jolie. Fluette sans être maigre, pas précisément belle, mais gentille au possible, elle avait un visage resplendissant de fraîcheur, animé de deux yeux bruns limpides comme ceux d’un enfant. A la voir dans sa toilette printanière, avec sa robe verte unie, sa jolie collerette brodée, son bonnet à rubans violets, jeté sur les tresses énormes de ses cheveux châtains, elle plaisait à l’œil comme plaît une branche de lilas nouvellement fleurie qu’on trempe dans l’eau pour en hâter l’épanouissement. Un rayon de soleil tombait d’aplomb sur elle. Le bonheur éclatait dans ses yeux. Marcille lui mit le bouquet dans la main et la suivit sans mot dire.

A peine entré dans la chambre, il affecta de causer avec Mme Lemajeur pour se dispenser de répondre à Thérèse, qui lui demandait s’il voulait partager leur déjeuner. Blessée de cette affectation, la jeune fille se laissa aller à un mouvement de dépit qui, du reste, lui causa tout de suite du regret. Avec une sorte d’humeur, elle jeta le bouquet sur la commode plutôt qu’elle ne l’y posa.

On ne saurait expliquer comment Marcille la vit, puisqu’il lui tournait le dos. Toujours est-il que, lui faisant face brusquement, il fixa sur elle des yeux follement ouverts et devint tout pâle. Cette réflexion brutale, indigne de lui, le prit à la gorge : « Je devine pourquoi vous dédaignez ces pauvres fleurs. Si peu de valeur qu’ait une chose, ne devrait-elle pas vous être chère, dès qu’elle vient de moi ? » Il eut assez de bonheur pour arrêter sur ses lèvres cette accusation aussi atroce qu’injuste. Mais il n’était pas difficile de comprendre qu’il ne souhaitait qu’un prétexte mieux fondé pour épancher l’amertume qui gonflait sa poitrine.

Mme Lemajeur avait la sagesse de ne jamais s’immiscer dans ces petites querelles. Prévoyant quelque orage, elle feignit d’avoir affaire dans la chambre voisine et sortit.

Thérèse et Marcille s’envisagèrent quelque temps en silence, elle, encore confuse, lui, toujours paraissant attendre une explication.

« Avouez-le franchement, dit tout à coup résolument la jeune fille, vous ne m’aimez plus et vous vous repentez. »

C’était véritablement ouvrir une soupape à de la vapeur comprimée.

« Que voulez-vous dire ? fit aussitôt Marcille en jouant la surprise. A quoi pensez-vous ? Auriez-vous encore des doutes ? N’ai-je point assez fait ? Qu’exigez-vous de plus ? Ne me prêteriez-vous que la triste intention d’avoir voulu désoler ma mère et contrarier mes oncles ? »

Le ton rapide et tranchant dont cela fut dit acheva de troubler la jeune fille.

« Je ne suppose ni n’exige rien, dit-elle d’une voix qui présageait des larmes. Mais vous n’êtes plus le même avec moi. Vous vous ennuyez et vous souffrez. Il ne faut pas avoir peur de me faire de la peine. J’ai du courage. Si vous jugez à propos de vous dédire, il en est encore temps ; vous pouvez le faire sans avoir à craindre même l’apparence d’un reproche.

– Mais pour l’amour de Dieu, dit Marcille en s’animant, sur quoi vous fondez-vous ? Qu’ai-je dit ? qu’ai-je fait ? Parce que je suis triste ! Dois-je aussi me contraindre, rire, quand j’ai la mort dans l’âme ?

– Vous ne me répondez pas, dit Thérèse prête à pleurer, et vous vous emportez sans raison. Si vous ne pouvez pas vous contenir à présent, qu’arrivera-t-il plus tard ? Voyez vous, je ne connais pas de supplice que je ne préfère à celui de vous voir ne m’épouser que par point d’honneur. Reprenez votre parole, que tout soit fini. Adieu ! adieu !… »

Là-dessus, la jeune fille, sanglotant, se leva et s’enfuit dans la chambre de sa mère.

Marcille était pénétré de ses torts, il s’indignait contre lui-même. Mme Lemajeur rentra avec sa fille tout en larmes. Le jeune homme implora son pardon. Thérèse répondit qu’elle ne lui en voulait pas, mais qu’elle persistait à lui rendre sa liberté.

« Vous êtes une enfant. Vous vous forgez des chimères. Je n’aurai jamais d’autre femme que vous, » lui dit Marcille d’un air distrait et chagrin.

A l’aide de protestations analogues, il parvint à la calmer et à se réconcilier avec elle, puis il s’en alla.

Il emportait avec lui d’ineffaçables impressions. Sans s’en apercevoir, il gagna la campagne et y erra tout le reste du jour. Tandis que son corps brûlait, il se sentait le cœur de glace et la tête libre. Il était dans un de ces états de fièvre où l’esprit jouit d’une lucidité parfaite et où les idées s’enchaînent fatalement comme, dans une machine, s’engrènent les dents de roues combinées. Il venait d’avoir l’avant-goût affaibli des scènes qui combleraient ses jours. Ne deviendraient-elles pas encore plus vives et plus douloureuses sous l’influence délétère des tiraillements de la nécessité ? Si, comme il en avait journellement la preuve, il se trouvait déjà dans une sorte de misère, pouvait-il ne pas pressentir les douleurs croissantes dont son mariage était gros. Combien approcherait rapidement l’heure où il devrait recourir aux expédients, où il ne vivrait plus que de privations, où la femme qu’il adorait en serait réduite à balayer, à faire la cuisine, à laver la vaisselle, à passer sa vie dans les occupations d’une servante !

Ce n’était rien encore. Des enfants viendraient sans doute ajouter aux tortures de cette vie. Ils grandiraient au milieu des hasards d’une existence misérable, sous les yeux d’un père incapable d’assurer leur avenir. Enfin, spectacle intolérable, il voyait sa femme, succombant sous le poids d’un travail excessif, vieillir, se rider, se flétrir avant l’âge. Et sous l’empire de luttes incessantes, leur humeur s’aigrissait, la discorde, puis la haine se glissaient entre eux et faisaient de leur intérieur un réceptacle de toutes les souffrances humaines.

Ces idées et ces images le poursuivirent jusque dans le sommeil, où elles se traduisirent en cauchemars sinistres. Au matin, il s’éveilla un tout autre homme. Il semblait que des écailles fussent tombées de ses yeux, il se trouvait doué d’une lucidité singulière et percevait une foule de détails qui, jusqu’alors, lui avaient échappé.

Une scène, un mot, moins que rien avait tout à coup fait de lui un homme pratique, et ce n’était pas miracle : du moindre choc peuvent jaillir de l’esprit les considérations les plus étendues et les plus profondes. Il suffirait, pour le prouver, de rappeler, sauf l’impertinence de l’analogie, l’histoire de Galilée et celle de Newton.

Somme toute, il fut épouvanté de la folie monstrueuse qu’il avait été sur le point de commettre, et décidément envahi par la conviction imperturbable que, plus son amour était profond, plus le devoir d’ajourner son mariage était rigoureux.

Dans l’espérance de ne pas perdre le bénéfice des propositions de son oncle, il lui écrivit aussitôt une lettre affectueuse. Mais la seule idée de revoir Thérèse le remplissait maintenant de confusion. Faute d’avoir écouté ses conseils, il s’était mis hors d’état de préciser le délai auquel il se voyait forcé. Chaque regard de la jeune fille ne serait-il pas un reproche ? Aurait-il seulement le courage d’assister à sa douleur et de se séparer d’elle ? D’ailleurs, sincère et inébranlable plus que jamais dans la résolution de l’épouser un jour, irait-il s’exposer à l’entendre exprimer des doutes injustes et blessants ? Il prit donc le parti de s’éloigner sans lui dire adieu, et d’aller attendre loin d’elle le moment où il pourrait lui donner des marques éclatantes de sa probité.

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