Chapitre 16 La lettre.
Mmes Lemajeur et Hilarion, dont la vie n’avait été qu’une suite d’épreuves, n’avaient pas discontinué de trembler pour le bonheur de Thérèse. En ne voyant plus reparaître Marcille, elles furent assaillies de noirs pressentiments et commencèrent à craindre que leurs vagues appréhensions ne fussent à la veille de se réaliser. Aux angoisses de la jeune fille que l’une et l’autre aimaient également, elles étaient consternées et se sentaient à chaque instant plus impuissantes à contenir leurs craintes.
Ce fut alors que le facteur apporta une lettre. Mme Hilarion la monta. Thérèse se hâta de la décacheter et de la lire. De l’expression « Chère Thérèse, » elle sauta à la signature, et le froid de la mort courut dans ses veines, en constatant que la lettre était signée « Marcille. » Un brouillard de larmes obscurcit ses yeux, à mesure qu’elle en prit connaissance.
Marcille y remontait au jour où il avait refusé de prêter l’oreille aux paroles conciliantes de son oncle et méconnu les avis les plus sensés. Il y racontait sommairement la visite de l’ex-huissier Bléau et les conséquences désastreuses qu’elle avait eues. Thérèse et sa mère ignoraient ces détails. Il y exposait ensuite le bilan exact de la situation, et ajoutait : « Que ces aveux sont durs ! J’en suis « présentement réduit à n’avoir plus même le nécessaire, et, non-seulement je suis sans état, mais encore je me sens incapable de jamais secouer la paresse dans laquelle j’ai été élevé. Cependant, je ne puis pas non plus tolérer que ma femme travaille et me tienne lieu à la fois de servante et de cuisinière. Il faut, pour elle et pour moi, un intérieur, sinon luxueux, du moins convenable. Il n’est pas non plus absurde d’admettre que des enfants naîtront de nous, et cette prévision, qui devrait me réjouir, achève de me remplir d’horreur. O mon amie ! je puis me résigner à perdre l’affection de ma mère, à me brouiller avec mes oncles, à me mettre le monde à dos ; mais ce qui est au-dessus de mes forces, c’est de souffrir en ma femme, d’être torturé en mes enfants ! J’ai beau vouloir fermer les yeux, regimber : tout me fait une loi de la patience. Une séparation momentanée n’est-elle pas mille fois préférable à cet avenir ?
« Mon accablement est bien près du désespoir. Je réponds de moi. Mais aurez-vous un courage égal au mien ? Ne suspecterez-vous pas la loyauté de mes intentions ? Ne puiserez-vous pas dans mes torts le prétexte de m’accabler et de m’oublier ? S’il devait en être ainsi, vous changeriez mon exil, déjà si douloureux, en le plus intolérable des supplices. Vous m’aimeriez donc moins que je ne vous aime ? J’ai donné de ma passion les témoignages les plus éclatants. Je ne cède qu’à la force des choses. Ma passion est de celles qui ne peuvent pas s’éteindre. Elle est en quelque sorte calme et raisonnée. Tout en vous me plaît et me charme, votre personne, votre esprit et votre âme. Je n’ai pas cessé de découvrir en vous, depuis que je vous connais, des motifs de vous aimer toujours davantage. Je sens que je ne puis être heureux qu’avec vous seule. Aurais-je d’ailleurs la certitude du contraire, que ma résolution n’en serait pas moins inflexible. Quoiqu’il arrive, vous serez ma femme. Je jure de vous épouser aussitôt que les circonstances le permettront ; et s’il pouvait jamais en être autrement, vous n’y perdriez pas beaucoup, car je serais alors le dernier des hommes. Mais, ô mon amie ! saurez-vous jamais combien je vous aime et combien je souffre ? Que seulement il plaise à Dieu que j’aie le courage de vivre loin de vous !… »
Thérèse, bien avant la fin, avait laissé tomber la lettre à terre et était tombée elle-même sur une chaise en poussant une acclamation déchirante. Mme Hilarion pressentit sur-le-champ la vérité. La mère, effrayée, ramassa la lettre et se mit à la lire.
Tout à coup la jeune fille éclata en sanglots.
« Oh ! fit-elle en se levant et en appuyant les mains sur sa poitrine, mon cœur ! mon pauvre cœur ! »
Mme Lemajeur déchiffra les premières lignes de la lettre et la passa à sa vieille amie. Thérèse se promenait à travers la chambre avec une agitation extrême.
« Oh ! mon cœur, mon pauvre cœur ! » s’écria-t-elle de nouveau en sanglotant plus fort.
Les deux femmes, elles aussi, suffoquaient. Un cruel désappointement se voyait dans leurs traits. Mais leur amour maternel triompha bien vite de cet accablement. L’une et l’autre, à l’envi essayèrent de consoler la pauvre fille.
« Que veux-tu ? disait Mme Lemajeur, nous sommes au monde pour souffrir. Le mal n’est pas d’ailleurs aussi grand que tu te l’imagines. Avec un peu de patience, tout s’arrangera. Au pis aller, ne m’as-tu pas avoué toi-même que ce mariage t’effrayait, que parfois, dans tes rêves, il se changeait en supplice ?
– C’est vrai, dit Thérèse qui essayait de contenir ses larmes. Mais ça arrive si brusquement. Je ne m’y attendais pas. Je m’y habituerai. » Puis, après une pause, avec une nouvelle explosion de sanglots : « Oh ! mon cœur, mon pauvre cœur !
– Voyons, dit encore la mère, il faut se faire une raison. Tu n’es pas seule à souffrir ; le pauvre garçon n’est pas moins à plaindre que toi.
– Pourquoi n’est-il pas venu ? s’écria Thérèse. Pourquoi est-il parti sans me voir ? Avait-il peur de mes reproches ? craignait-il de m’entendre lui rappeler ses promesses ?… Non, non, il ne m’aime plus. Je l’aurais lu dans ses yeux. Sa lettre me le dit assez. Il veut m’amuser avec des paroles et m’amener peu à peu à ne plus penser à lui.
– Je suis persuadée, dit la mère, que l’avenir te démentira.
– L’avenir ! fit Thérèse, moi, que j’attende un an, deux ans, peut-être dix, pour que les mêmes scènes se renouvellent, pour que je sois en butte aux mêmes affronts, aux mêmes calomnies, pour qu’il ne m’épouse plus que par générosité ! Non, je souffrirai, mais j’y suis résolue, j’étoufferai en moi jusqu’à son souvenir. »
Mme Lemajeur et Mme Hilarion se regardaient en silence.
« Et pour commencer, ajouta la jeune fille avec une animation croissante, je n’accepte rien de ce qu’il m’a donné. Nous allons lui renvoyer tous ses présents par la voisine du dessus. »
Elle ôta sa chaîne et sa montre, ses pendants d’oreilles, ses bracelets, son anneau ; elle courut prendre les couverts, le coffret en écaille et vingt autres choses, empaqueta le tout précipitamment et y mit l’adresse.
Mme Lemajeur ne voyait pas cela sans un extrême déplaisir.
« Attends au moins quelques jours, disait-elle. Tu te repentiras peut-être demain de ce que tu fais à cette heure.
– Pas une heure, pas une minute de plus, dit Thérèse. Je veux prendre des mesures en vue même de ce repentir que vous me faites craindre.
– Il t’a donné ces objets, dit encore la mère. En conscience, ils t’appartiennent : personne n’a le droit de te les reprocher.
– Sans doute, fit Thérèse ; mais voudriez-vous donc qu’on dit qu’après tout j’ai reçu le prix de mes larmes ?
– Bien, ma fille, dit la vieille hydropique tout émue. Tu me remplis de joie. Je t’assure que tu n’y perdras rien. »
Mme Lemajeur ne trouva plus rien à objecter. Elle monta chez la voisine. A peine sa mère fut-elle sortie que Thérèse alla s’asseoir auprès de Mme Hilarion. Elle cacha sa tête dans le sein de la vieille malade et sanglota de nouveau en s’écriant :
« Oh ! madame, je voudrais bien mourir ! »
Un sourire mélancolique dérangea les lèvres de la bonne vieille. Elle qui avait été dans l’aisance, adorée d’un mari, entourée d’une nombreuse famille, et qui, successivement, avait tout perdu : mari, enfants, fortune, et s’était bientôt vue vieille, isolée, pauvre, et, pour surcroît de désastre, atteinte d’une maladie cruelle et incurable, elle ne put s’empêcher de sourire en entendant cette enfant à peine née qui, aux premières douleurs, parlait de mourir. Mais, avec une bienveillance angélique, la comblant de caresses et la pressant sur son cœur, elle lui dit de l’accent le plus tendre :
« Pleure, mon enfant chérie, pleure ! le chagrin s’en va tout doucement de l’âme avec les larmes…. »
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