Chapitre 18 Grandeurs et misères
Thérèse, cependant, ne songeait guère à ceux qui s’occupaient si vivement d’elle. L’amour n’était déjà plus en son souvenir qu’un rêve effacé. Son âme tendre avait à subir des épreuves bien autrement douloureuses. Outre que Mme Hilarion achevait de mourir de son mal, Mme Lemajeur, usée par la tristesse et des labeurs excessifs, après quelques mois d’alanguissement, agonisait actuellement au milieu de tortures presque continuelles. L’état de ces pauvres femmes faisait de leur intérieur une sorte d’infirmerie dont Thérèse était tout à la fois la garde-malade, la sœur de charité, l’ange consolateur. A moins du souvenir d’épreuves analogues, il serait difficile de se faire une idée juste de ce qu’était son existence. Le jour, la nuit, veillant sans cesse, tantôt ici, tantôt là, s’oubliant elle-même, aux prises avec ces douleurs contenues, profondes, déchirantes, qui absorbent toutes les autres et y rendent insensible, elle partageait pieusement, avec une mansuétude incomparable, entre les deux femmes, ce qu’elle avait de forces, de tendresse, de dévouement passionné.
Ces détails affligeants n’étaient guère connus que des gens du voisinage. Le procureur général les ignorait absolument. Depuis le départ de son neveu, il n’avait pas entendu parler de la jeune fille.
Après être resté jusqu’à ce jour sans même avoir la curiosité de la connaître, il fut soudainement saisi du désir de la voir et de se former par lui-même une opinion définitive sur elle, Sous un prétexte quelconque, une après-dinée, il s’achemina vers la rue Serpente.
Aux nouvelles qui l’y attendaient, il ne fut pas moins étonné qu’ému. Thérèse lui apprit avec une résignation apparente la double perte qui la menaçait. On devinait à son visage et à sa voix combien elle souffrait de ne pouvoir librement pleurer. Cette entrevue fut décisive. Séduit sur-le-champ à la vue de la jeune fille, le procureur général, tant qu’il fut avec elle, ne cessa d’être sous le charme d’une émotion douce et pénétrante. Il jugea tout d’abord qu’elle méritait mieux que des condoléances banales. Les nombreuses marques d’intérêt qu’il lui donna étaient profondément senties.
Mme Hilarion recevait volontiers des visites. Avant de s’en aller, le procureur général exprima le désir de la voir. En l’absence de Thérèse, qui monta chez sa mère, il resta seul avec la vieille malade.
« Je ne saurais vous dire, monsieur, fit celle-ci avec un sourire mélancolique, combien votre présence me cause de joie. Quelques jours plus tard, et j’étais privée de cette consolation. »
Le procureur général répliqua d’un ton pénétré, que peut-être elle s’abusait sur son état.
« Non, monsieur, dit tristement la malade, mes jours sont comptés. Dieu m’est témoin que je ne m’en affligerais pas, si Mme Lemajeur n’était également perdue. La pauvre Thérèse, qui me semble ne se douter de rien, va se trouver seule avec son désespoir. »
On vient d’entendre que Thérèse n’ignorait rien de ce qu’elle avait à craindre ; le médecin, à sa prière, l’avait avertie de prendre ses mesures en vue des plus terribles éventualités. Sous la menace du plus grand malheur qui pût l’atteindre, car c’était l’amour même désintéressé, exclusif, immuable de deux mères, qu’elle voyait expirer sous ses yeux, elle trouvait encore en son âme la force d’imprimer à ses traits un air de sérénité, et de tromper autrui sur ses fatigues et sur ses angoisses.
Une telle force d’âme dans une si jeune fille, frappa étrangement le procureur général. Il se connaissait en caractères. En un clin d’œil, il apprécia Thérèse et en conçut la plus haute idée. Cette pauvre fille, qu’il s’attendait à trouver vulgaire, grandissait tout à coup de cent coudées dans son esprit.
Cependant, Mme Hilarion continuait :
« Le mécompte qu’elle a essuyé la tourmente déjà beaucoup moins, et je me flatte qu’à la longue elle prendra tout à fait le dessus. Mais il faut aussi que M. Marcille prenne garde de défaire l’ouvrage de l’absence et du temps. Je ne doute pas des bons sentiments de M. Marcille ; par malheur M. Marcille a un caractère indécis, et, avec un tel caractère, on ne sait jamais sur quoi compter. »
Le procureur général prit assez froidement la défense de son neveu. Il assura toutefois qu’il le croyait toujours aussi vivement épris, et capable, décidément, de rendre Thérèse heureuse.
Mme Hilarion hocha la tête en signe de doute. Elle ajouta :
« Au surplus, monsieur, Thérèse, matériellement parlant, ne sera pas trop malheureuse. Je lui laisse par testament, bien et dûment enregistré, mon mobilier, mes chiffons, mon argenterie, mes bijoux, mes économies, et environ six cents francs de revenu. Avec ce petit avoir, il ne lui sera pas malaisé, jolie et sage comme elle est, de trouver un parti convenable. Dans le cas où elle voudrait rester fille, eh bien, si peu qu’elle travaille, elle vivra dans une grande aisance. »
La malade se reposa un moment, et reprit :
« Seulement, monsieur, j’ai des héritiers lointains qui ne manqueront pas d’en vouloir à Thérèse à cause de mes dispositions dernières. Il se pourrait même qu’ils cherchassent à l’inquiéter, et voila précisément pourquoi, monsieur, je désirais si passionnément vous voir. Vous jouissez ici d’une grande autorité et d’un grand crédit, votre influence peut beaucoup dans le cas dont il est question, et je voulais vous demander de l’employer en faveur d’une pauvre fille dont votre neveu a si imprudemment troublé la vie.
– Je vous donnerai cette assurance d’autant plus volontiers, madame, dit le procureur général d’un air et d’un accent qui excluaient toute arrière-pensée, que mon admiration pour votre Thérèse me porte naturellement à cela. Quoiqu’il arrive, je vous le jure, elle trouvera invariablement en moi les sentiments et la protection du tuteur le plus dévoué et le plus énergique. »
A dater de cette visite, le procureur général ne laissa plus passer un seul jour sans envoyer chez Thérèse ou sans y aller lui-même. Eu même temps, se-faisant l’avocat de la jeune fille, il se déclarait ouvertement partisan du mariage de celle-ci avec son neveu. Mme Marcille s’étonna de l’entendre parler ainsi.
« J’ai peine à croire ce que j’entends, lui dit-elle. Comment, tu plaides maintenant en faveur de ce mariage ? As-tu donc oublié tes idées sur les mésalliances ? Est-il possible qu’un homme comme toi se contredise aussi crûment ?
– Je n’ai point changé d’idées, répliqua le procureur général ; je crois toujours qu’un homme qui se mésallie à la légère, par caprice, par entêtement, par esprit d’opposition, commet une faute impardonnable. Mais, par exception, il se peut qu’une mésalliance soit bonne et produise d’excellents fruits. Quand une femme est belle, qu’elle a de l’esprit et des capacités, je ne vois pas pourquoi nous ne lui tendrions pas la main. Je doute que ce soit une faveur ; j’appellerais plutôt cela un acte de justice. Nous faisons en même temps une conquête : c’est de la politique élémentaire. »
Partant de là, l’oncle de Marcille ne discontinuait pas de vanter les mérites et les charmes de Thérèse. Il disait encore :
« Tu connais ma triste inclination à déblatérer contre ton sexe. Les prétextes de satisfaire ce penchant, Dieu merci, ne manquent pas. Eh bien ! j’ai beau mettre besicles sur besicles, je n’aperçois en Mlle Lemajeur aucun défaut sérieux. Je t’ai peint sa situation : il serait difficile d’en concevoir une plus effroyable. Chose merveilleuse, j’ignore comment elle s’y prend, avec sa simplicité, son naturel introuvable, sa grâce parfaite, loin de me causer de la pitié, c’est de l’enthousiasme qu’elle m’inspire. Je te l’avouerai, j’eusse eu la rare fortune de rencontrer sur mon chemin une femme semblable, que je n’eusse pas balancé à me marier. Ton fils n’en est pas digne ; mais enfin elle l’aime toujours. J’ajouterai que le scandale n’est plus à craindre, que le public est fait à ce mariage, qu’il y croit, que ton fils me parait résolu à ne pas reculer, et que tu dois te résigner à lui donner ton consentement ou à ne plus le revoir. »
Il lui répéta cela et beaucoup d’autres choses, tous les jours, pendant des semaines, pendant des mois. Il lui montra enfin les lettres toujours plus pressantes, toujours plus ardentes de Marcille. Son amour maternel était incontestablement plus profond, plus désintéressé, plus exclusif, que celui des deux oncles pour leur neveu. Il n’avait rien moins fallu que les préjugés les plus tyranniques pour l’affaiblir un moment. Mme Marcille ? en réalité, n’avait jamais vécu que par et pour son fils. Outre qu’elle était sous l’empire permanent des raisons de son frère, l’éloignement et l’absence achevèrent de réveiller toute sa tendresse d’autrefois. Finalement, le procureur général réussit à vaincre sa résistance et à lui faire partager toutes ses vues.
Restait le commandant.
Mme Marcille, la première, entreprit, on peut dire, de l’endoctriner. Ce qui était présumable, il ne voulut pas même l’entendre. A peine comprit-il de quoi il. s’agissait qu’il bondit sur sa chaise comme s’il eût été mordu par un serpent. Il répliqua par anticipation, d’un ton sec, décisif :
« Je ne reviens jamais sur ce que j’ai dit. Ton fils m’a désobéi, m’a manqué, m’a fait une blessure qui ne guérira jamais. Qu’il fasse ce qu’il voudra, qu’il se marie, qu’il ne se marie pas, je m’en soucie aussi peu que de l’an mil : tout est rompu entre nous ; et si tu ne veux pas que je m’en aille pour ne plus revenir, tu cesseras de me parler de lui. »
Les tentatives du procureur général ne furent pas plus heureuses. L’impatience ajouta à la colère du commandant.
« Toi, Suzanne et son fils, s’écria-t-il, vous n’êtes que des girouettes ! Il ne faut pas vous attendre à ce que j’en grossisse le nombre. Je ne suis pas un de ces hommes qui tournent à tous les vents. Que diable ! on a, oui ou non, du caractère. Ça n’est pas ma faute, mais j’en ai, et vous devrez, certes, mettre en branle bien d’autres cloches avant que je l’oublie !
– C’est bel et bien, mon cher Narcisse, repartit tranquillement le procureur général, tu te piques d’avoir du caractère et tu concevrais un mortel dépit si l’on pouvait seulement en douter. Tu me sembles oublier qu’une volonté puissante, dès qu’elle n’est pas tempérée par beaucoup de bonté et un grand fonds de justice, n’équivaut souvent qu’à de la férocité. »
La réflexion frappa tout d’abord le commandant ; mais il était trop l’homme du fait pour s’arrêter longtemps à une pensée, quelque profonde qu’elle fût. L’observation de son frère glissa sur son épiderme comme fait la goutte d’eau sur une cuirasse d’acier poli.
D’ailleurs, on ne l’a pas oublié, le fier commandant était loin d’être aussi libre qu’il avait la prétention de le paraître. Imbu des plus étroits préjugés, fanatique de la force brutale, ennemi juré, et pour cause, de ce qu’il appelait avec mépris les idéologues, n’eût-il été l’esclave de personne, qu’il l’eût été du moins de son propre tempérament. Dépourvu en outre de la faculté de s’observer et de se contenir, sa violence était une force à la disposition de quiconque connaissait l’art de l’exploiter.
A son insu, son inflexible volonté, qui le faisait comparer à une barre de fer, ne s’exerçait qu’au profit des caprices d’une femme. Une femme de l’apparence la plus frêle, aussi adroite qu’ambitieuse, se piquant de régner en plus d’une maison, Mme Henriette Desmarres, avait conquis le privilège de ployer ladite barre de fer comme elle eût fait d’une lame d’acier.
Il a été dit que, dans son veuvage, elle s’était consolée de n’avoir point d’enfants en adoptant une nièce. On ne saurait affirmer qu’elle convoitât l’héritage du commandant pour en doter cette fille adoptive ; toujours est-il qu’elle ne perdait pas une occasion d’envenimer la querelle du neveu avec l’oncle, et qu’elle contribuait plus que personne à entretenir l’animosité entre eux.
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