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Chapitre 19 Réaction.

La pauvre Thérèse se noyait dans les larmes. Bien que la mort de Mme Hilarion et celle de sa mère, qui avait suivi de près sa vieille amie dans la tombe, ne l’eussent pas prise au dépourvu, elle ne pouvait se faire à l’idée poignante, de ne revoir jamais celles en qui elle avait eu véritablement deux mères. Celles-ci emportaient tous les charmes de sa vie. Il lui semblait qu’elle ne fût plus qu’un corps sans âme, et que tout, jusqu’à l’espérance du repos, eût disparu pour elle. La vue de ces chambres vides qu’elles avaient habitées, où bruissaient encore leurs voix, où s’agitaient encore leurs ombres, ne cessait de raviver sa douleur et d’ajouter à son désespoir. Elle eût fini indubitablement par en souffrir dans sa jeunesse et dans sa beauté, si le procureur général, qui ne la perdait pas de vue, n’eût jugé à propos de l’arracher à cet intérieur funèbre.

A mesure qu’il avait mieux connu la jeune fille, le procureur général avait senti son estime pour elle grandir et se développer jusqu’à la plus vive affection, et, à force de la voir, il s’était graduellement habitué à lui parler comme s’il eût été son père. Il lui rappela ce qu’il avait formellement promis à Mme Hilarion, et lui exprima la ferme volonté de ne point faillir à ses promesses. Il ajouta :

« Vous ne pouvez rester plus longtemps ici : vous y seriez poursuivie par de trop cruels souvenirs. Non loin de chez moi, j’ai une toute petite maison propre et logeable, juste assez grande pour vous. Si vous le voulez bien, je vais vous y conduire et vous y installer. »

Distraite de son accablement par ce début, Thérèse leva des yeux pleins de surprise vers le procureur général.

« Je n’ai pas fini, mon enfant, continua ce dernier. Vous ne devez plus travailler pour vivre. A ce compte, la petite rente que vous laisse Mme Hilarion est insuffisante. Vous ne vous opposerez pas, je l’espère, à ce que je supplée à l’insuffisance de vos ressources. »

Thérèse, stupéfaite, ne comprenait pas à quel titre l’oncle de Marcille lui assurerait ce bien-être.

« Je suis pénétrée de la plus vive reconnaissance, monsieur, balbutia-t-elle avec émotion ; il m’en coûte de rejeter des offres si généreuses ; mais les termes où j’en suis avec M. Marcille m’en font un devoir.

– Marcille vous aime toujours, à ce qu’il dit, répliqua le procureur général, et sa mère consent au mariage. Or, il ne serait pas séant que la femme de mon neveu recourût au travail pour vivre. »

Le visage de Thérèse respira une mélancolie ineffable.

« J’ai beaucoup pleuré ces derniers jours, dit-elle d’une voix tout attendrie, et je trouve encore au fond de mes yeux des larmes pour vous remercier. Mais, voyez-vous, monsieur, ajouta-t-elle en hochant la tête, c’est pour moi plus qu’un doute, c’est une conviction, M. Marcille a beau dire, il s’abuse sur ses propres sentiments, il ne m’aime plus, il est probable qu’il ne m’épousera jamais.

– Il ne serait plus mon neveu ! dit fermement le procureur général.

– Je serais donc une cause de trouble dans votre famille, sans en être plus avancée. S’il ne m’aime plus, comme je le pressens, tout sera dit : je ne ferai certainement pas un mariage d’intérêt. Alors je devrai quitter la position que vous m’aurez faite. Ne vaut-il pas mieux que les choses en restent là ?

– J’ai tout lieu de croire que vous vous trompez, que Marcille vous aime et vous épousera. Au surplus, s’il devait en être autrement, il serait temps alors d’aviser. »

Disant cela, l’oncle de Marcille devenait rêveur.

Thérèse ne se rendait pas encore. Elle n’avait pas d’ambition, elle était contente de ce qu’elle possédait et elle ne se souciait nullement de s’élever à un rang auquel elle avait peur de ne pas pouvoir rester. Elle était en outre instinctivement effrayée des obligations que lui imposerait ce changement de fortune.

Bien qu’elle s’exprimât en termes vagues, le procureur général la comprenait parfaitement. Il discerna qu’il fallait en quelque sorte la contraindre.

« Je vous parle, lui dit-il gravement, avec l’autorité que m’ont transmises les deux personnes que vous venez de perdre, et vous ne pouvez me refuser sans manquer à leur mémoire. »

La fermeté du procureur général triompha enfin des irrésolutions de la jeune fille. Touchée jusqu’au fond du cœur, elle ne trouvait que malaisément des expressions pour rendre ce qu’elle sentait.

L’oncle de Marcille l’interrompit. Un sourire mélancolique qui ne lui était pas habituel errait sur ses lèvres.

« Accordez-moi votre confiance, chère enfant, dit-il d’un accent pénétré qui frappa Thérèse, aimez-moi un peu, c’est encore moi qui serai l’obligé. »

L’idée seule d’entrer dans un monde qu’elle ne connaissait pas occasionnait de vives inquiétudes chez la jeune fille. Sans compter qu’elle répugnait à voir des visages nouveaux, elle devinait toutes les préventions contre lesquelles elle aurait à lutter. D’ailleurs, la réputation de beauté, de grâce et d’esprit que le procureur général lui avait faite était difficile à soutenir.

Même dans les plus favorables conditions, que de temps ne faut-il pas à une fleur sauvage pour acquérir la vivacité d’éclat et la suavité de parfum d’une fleur de serre ? A tout dire, c’est miracle que la rapidité avec laquelle les femmes, si merveilleusement organisées d’ailleurs pour des métamorphoses analogues, s’élèvent parfois au niveau du milieu où tout à coup on les transplante. Elles ont, pour la plupart, des organes délicats, une sensibilité nerveuse, une finesse d’instinct qui font qu’elles devinent plutôt qu’elles n’apprennent et suppléent bientôt l’éducation qui leur manque. En fait de goût, de manières, de langage, le développement qui, chez un homme, exigerait des années, peut s’opérer en elle en l’espace de quelques mois.

Thérèse dépassa même, à cet égard, toutes les prévisions du procureur général. Ce fut pour elle l’affaire d’un instant de saisir jusque dans les nuances les choses dont elle avait besoin pour ne pas être déplacée. Mme Marcille, qui se livra sur elle à une étude qu’on pourrait comparer à celle du chimiste sur un métal composé qu’on soumet à son analyse, ne fit, à son profond étonnement, que des remarques satisfaisantes. Elle ne tarda pas même à s’émerveiller de la bonne grâce de cette jeune fille, de sa simplicité attrayante, de son goût exquis en toutes choses, de sa pénétration, de ses aptitudes. Elle s’y attacha insensiblement autant qu’elle pouvait s’attacher à quelqu’un qui n’était pas son fils, et finit par en faire assez de cas pour ne plus craindre d’en parler avec éloge et de la produire à ses côtés.

Déjà Thérèse, à cause de son histoire, du bruit dont elle avait été l’occasion, si elle n’excitait pas l’intérêt, éveillait du moins une curiosité fort vive. Chacun voulut la voir. Traitée d’abord un peu en phénomène, la pauvre fille, sur le compte de laquelle toutes les médisances avaient été bien accueillies, inspira graduellement d’autres sentiments. Les impressions favorables se multiplièrent et se communiquèrent de proche en proche. L’opinion, avec son va-et-vient de pendule, d’évolutions en évolutions, exécuta tout doucement son mouvement oscillatoire, et finalement se trouva aussi loin que possible de son point de départ. Thérèse se vit peu à peu recherchée, caressée, fêtée, et décidément jugée pas trop indigne de la société des gens dits comme il faut.

Les choses en étaient venues au point que, parmi les personnes les plus fières et les plus dédaigneuses, il s’en trouvait qui, sans trop de répugnance, consentaient à ce que cette enfant de rien partageât la société de leurs filles. Cédant à un caprice de sa fille Cornélie, Mme Granger elle-même s’était réconciliée avec Mme Marcille, afin de connaître Mlle Lemajeur et de l’attirer dans sa maison. Il faut ajouter que Thérèse, qui prenait son rôle à cœur et dont le procureur général se plaisait à développer l’esprit, se montrait par sa mémoire, la vivacité de son intelligence, son naturel, sa grâce, de beaucoup supérieure à la plupart de ses riches compagnes.

Le commandant, comme on devait s’y attendre, le jour même où Thérèse mettait le pied chez sa sœur, en sortait, lui, pour n’y jamais reparaître. Les insinuations ironiques de Mme Henriette ne contribuaient pas peu, il est vrai, à lui faire embrasser ce parti. Au reste, Mme Marcille, à ce qu’il semble, n’avait pas employé les larmes pour le retenir. On disait tant de bien de Thérèse, le procureur général était si dévoué à ce mariage, que Mme Marcille, qui arrivait elle-même à le trouver convenable, ne désespérait pas de voir un jour ou l’autre son frère Narcisse se ranger à l’avis de la majorité.

D’ailleurs, elle fut bientôt tout entière au bonheur de revoir, d’embrasser son fils. Il y avait près de trente mois qu’elle en était séparée. Son impatience ne connaissait plus de bornes. Elle venait de lui écrire qu’il hâtât son retour, qu’elle l’attendait avec l’intention formelle de combler tous ses vœux.

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