Chapitre 20 Problème psychologique.
On a pu remarquer que Thérèse, si elle avait de la tendresse, était libre des élans de la passion. Par son départ brusque et inexplicable, Marcille, en faisant douter de sa fermeté, avait par cela même de beaucoup altéré l’affection que la jeune fille se sentait pour lui. Ne le voyant plus, ne recevant pas de ses nouvelles, de tiède qu’elle était à son endroit, elle devint presque indifférente. La maladie de sa mère, l’agonie de Mme Hilarion, la mort enfin de ces femmes si tendrement aimées, l’avaient jetée en proie à des perplexités dévorantes, puis plongée dans un désespoir sans bornes où un moment avait disparu jusqu’au souvenir de Marcille.
Aujourd’hui elle y songeait forcément de nouveau, et cela chaque jour davantage. Quoi qu’elle fit pour s’en défendre, l’affection qu’elle lui avait jadis vouée, se réveillait et regagnait insensiblement en elle le terrain perdu. Quand elle eût préféré croire à des déceptions, tout conspirait à l’endormir : et les lettres tendres de Marcille, et l’appui du procureur général, et l’ambition qui graduellement l’envahissait de rester dans le milieu où elle commençait à se plaire.
L’oncle Deshaies, de son côté, était en voie de subir la plus étrange et la plus impossible des modifications. Parvenu à un âge où il n’eût pas été étonnant de le voir vieillir, il était encore plein de séve et de jeunesse. A cause de l’existence régulière qu’il avait menée, on ne lui eût pas donné plus de quarante-deux ans, bien qu’il en eût quarante-cinq accomplis. Il était du nombre de ces hommes qui, sans être ni beaux, ni imposants, plaisent beaucoup aux femmes par leur affabilité et les charmes de leur esprit.
Ce n’était ni l’égoïsme, ni l’amour d’une indépendance fictive, ni la peur des soucis qu’occasionne une famille qui l’avaient détourné du mariage : il savait trop bien que, dans la vie, l’on ne se soustrait aux obligations normales que pour tomber dans une servitude plus dure ; il était resté garçon, d’après son propre dire, parce qu’il n’avait point rencontré une femme complètement à son gré. En cela seulement il s’était montré exclusif. Au total, imbu de ce scepticisme plein de réserve auquel se tient l’homme d’observation et de jugement, il cachait, sous la gravité officielle que lui imposaient ses fonctions, une âme gaie, sensible, très-capable de comprendre et d’aimer les bonnes et simples choses. Or, il était au moins surprenant de voir cet homme, d’un caractère si égal et si heureux, assez maître de lui-même d’ordinaire pour ne pas laisser paraître d’impressions sur son visage, devenir insensiblement rêveur, se laisser aller à des attitudes mélancoliques et s’oublier au point d’avoir des distractions.
Sur ces entrefaites, Marcille, à l’instar d’un aérolithe, tombait chez sa mère et courait se jeter dans ses bras.
Cinq ou six personnes étaient présentes, notamment le procureur général, Thérèse elle-même et l’amie en apparence la plus exclusivement attachée et dévouée à celle-ci, la fille unique et gâtée de l’ex-négociant, Mlle Cornélie Granger. Sous l’empire d’une réelle et vive émotion, Marcille ne vit d’abord que sa mère, qu’il tenait embrassée comme eût pu le faire un simple petit bourgeois. Il se tourna ensuite vers son oncle qu’il embrassa avec cordialité.
« Et Thérèse ? » s’écria-t-il en passant avec un certain embarras la revue des personnes qui assistaient à cette scène.
Il jeta un cri de surprise, se précipita vers la jeune fille et couvrit ses mains de baisers, disant :
« Thérèse ! chère Thérèse ! »
Thérèse, à force d’être émue, tremblait de tous ses membres. Malheureusement, aux premiers élans de cette entrevue devaient se borner ses impressions agréables.
Marcille, sans quitter les mains de la jeune fille, se redressa et l’envisagea d’un air resplendissant de joie. Thérèse, souriant, baissait chastement les yeux. Elle ne vit pas la série de nuances qu’indiquèrent les traits du jeune homme pour passer successivement de l’expression d’une joie éclatante à celle de la surprise, à celle de la stupeur, à celle du chagrin, à celle enfin de la désolation.
« Il est singulier, lui dit-il d’abord d’un accent indécis, que je ne vous ai pas reconnue sur-le-champ. » Et la joie disparaissait à vue d’œil de sa figure pour faire place à l’étonnement.
« Après cela, continua-t-il d’un air de plus en plus gêné, en l’examinant toujours, ce deuil, cette pâleur…. » Son étonnement tournait à la stupéfaction.
« Votre mère, madame Hilarion, c’est juste…, j’avais oublié…. » Il devenait triste.
« Pauvre amie, ajouta-t-il, vous avez dû bien souffrir ! » Aux prises avec un accablement extrême, il balbutiait ces propos sans suite plutôt des lèvres que du cœur.
« Puis, fit-il d’une voix éteinte et de cet air que doit avoir une femme qui ne reconnaît plus son enfant, il s’est fait en vous tant de changements ! »
Thérèse, inquiète, se hasarda à lever les yeux sur lui. Elle fut frappée de l’altération de ses traits et de la tristesse navrante qui y était imprimée. La remarque fît sur elle l’effet d’une douche d’eau glacée. Ne pouvant attribuer à aucune idée flatteuse le trouble de son amant, elle sentit ses lèvres, épanouies par le sourire, se replier comme les feuilles d’une sensitive qu’on touche ; elle eut envie de pleurer.
« Que vous avez les mains froides ! » dit tout à coup Marcille en cessant de presser les mains de Thérèse.
En effet, celle-ci avait froid. Elle se tenait roide et muette. L’air de Marcille, son accent, ses observations, avaient quelque chose de désobligeant qui la glaçait et paralysait sa langue, tout son corps.
Le procureur général observait cette scène avec un âpre intérêt ; il semblait craindre d’en perdre un seul détail.
Il s’établit un silence pénible. Thérèse, par son attitude, rappelait une pétrification ; Marcille détournait la tête d’un air accablé….
Mme Marcille, avec la turbulence de son affection maternelle, vint à propos les arracher à cette torpeur. Elle ne voyait, ne pouvait voir que son fils. Elle se montrait jalouse des regards qu’il accordait à autrui ; elle eût voulu fixer exclusivement son attention et se souciait peu de laisser voir combien l’on gênait l’effusion de sa tendresse.
Les visiteurs comprirent. Ils se retirèrent les uns après les autres. Cornélie Granger prétendit emmener Thérèse. Celle-ci prétexta d’un malaise quelconque pour refuser. Le procureur général, tout rêveur, la reconduisit chez elle, où, sans mot dire, il la laissa à ses réflexions.
q