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Chapitre 21 Quatre-vingt-dix-neuf sur cent.

Mme Marcille, en immolant à son fils des préjugés, c’est-à-dire une partie d’elle-même, se flattait que du moins elle retrouverait en compensation le fils tendre, prévenant, dévoué qu’elle avait jadis. Elle fut surprise, puis inquiète, enfin profondément affligée de constater que sa condescendance ne profitait ni à elle, ni à son fils, ni à personne. La joie de Marcille, en revoyant sa mère, n’avait duré qu’un instant. Le lendemain, le surlendemain, les jours suivants, il donna l’exemple du plus inexplicable des phénomènes. Pour l’ébahissement de ceux qui s’intéressaient à lui, alors qu’il avait ce qu’il souhaitait, qu’il pouvait se marier, alors qu’on s’attendait littéralement à le voir étouffer de bonheur, il tombait dans un morne accablement ; dans une mélancolie de plus en plus noire.

« Mais qu’as-tu donc ? » ne cessait de s’écrier sa mère avec impatience.

Il ne savait évidemment que répondre. Mme Marcille était confondue ; elle épuisait toutes les conjectures imaginables.

« Oublies-tu donc, lui dit-elle enfin, que j’aime Thérèse presque autant que toi, que je consens au mariage avec plaisir, avec bonheur, si tu veux ? »

Ce mot mariage fit tressaillir Marcille.

« Ah ! oui, fit-il, mon mariage : il est temps d’y songer. »

Mme Marcille, ne parvenant pas à vaincre une taciturnité si étonnante, en était réduite à prier Thérèse de tâcher d’en surprendre la cause.

Marcille voyait Thérèse tous les jours. Si elle allait en visite, il prenait pour lieu de rendez-vous la maison où elle se trouvait. Il lui marquait un empressement affectueux, l’accablait de prévenances, mais cela sans dérider son front, un peu trop comme eût pu le faire un automate bien organisé. Il faisait songer encore à un homme atteint d’un mal incurable, décidé toutefois à montrer du courage, à ne jamais se plaindre, à remplir coûte que coûte ses obligations.

Thérèse, impuissante à expliquer cette manière d’être, se montrait patiente, attentive, pleine de douceur et de tendresse. Elle ne pouvait encore s’arrêter à l’idée de croire que Marcille, après tout ce qui s’était passé, lui préparât les plus douloureux mécomptes. Par discrétion, elle ne l’eût pas même interrogé, n’eût été son envie d’être agréable à Mme Marcille. Profitant d’un jour où, en présence de Cornélie, il se montrait plus communicatif, elle lui dit d’un ton de tendre reproche :

« Ne me direz-vous pas, à moi, la cause de votre mélancolie ?

– Hélas ! chère Thérèse, repartit Marcille en baissant les yeux, comment vous dirais-je ce que je ne sais pas moi-même ? »

Cornélie, dès le principe, s’était immiscée dans tous ces petits intérêts. Un sentiment de vanité l’avait jetée dans les bras de Thérèse ; elle avait été mue uniquement par l’ambition de participer au bruit que faisait la jeune ouvrière. Aujourd’hui, elle ne se sentait pas d’aise d’avoir les deux amants à sa discrétion, tant l’un et l’autre, par leur conduite réciproque, éveillaient de curiosité en elle.

« S’aimaient-ils toujours ? se marieraient-ils ? d’où pouvait provenir la singulière mélancolie de Marcille ? Que se passait-il en sa tête ? »

Ces questions, qu’elle ne cessait de s’adresser, étaient autant d’énigmes dont elle prétendait avoir le mot. Bien que de sept à huit ans plus jeune que Marcille, habituée longtemps à le considérer comme son futur époux, elle s’était insensiblement familiarisée avec lui au point de ne plus aucunement se contraindre en sa présence.

Marcille avait vu en quelque sorte grandir Cornélie. Il l’avait quittée une petite fille exclusivement préoccupée de ses plaisirs de pensionnaire, et, après deux années de voyage, il la retrouvait une femme éblouissante de jeunesse et de charmes. Même dans le voisinage de Thérèse, qui lui était de beaucoup supérieure par la grâce, la décence, la discrétion, elle avait le privilège d’occasionner le plus grand trouble en lui. Elle le taquinait, s’ingéniait à le faire causer, à provoquer ses confidences, et à cet effet, sans se soucier du dépit qu’en ressentait Thérèse, déployait toute la coquetterie dont elle était capable. A vrai dire, ses manèges n’avaient que peu de succès. Évidemment, Marcille était touché de sa beauté, se plaisait beaucoup en sa compagnie, semblait heureux de la voir chaque jour, de l’entendre babiller ; mais il persistait néanmoins à se taire avec elle comme avec les autres.

« Je vous jure, lui affirma-il un jour en l’absence de Thérèse, que je serais très-embarrassé s’il s’agissait de vous répondre catégoriquement. Les sentiments qui m’accablent sont on ne peut plus vagues. Ma pensée est l’image de la plus parfaite confusion. Comment verriez-vous clair dans un chaos que moi-même je ne puis parvenir à débrouiller ? »

Il eût voulu décupler la vivacité du sentiment qui la possédait, qu’il n’eût certainement pas mieux réussi.

Devant son oncle, Marcille, par mégarde, trahit le sujet de ses perpétuelles préoccupations. Il était seul avec le procureur général ; tous deux étaient pensifs et se taisaient. Continuant tout haut sa pensée, Marcille se prit à dire :

« Ne trouvez-vous pas comme moi qu’elle est beaucoup changée ? »

L’oncle comprit sur-le-champ qu’il parlait de Thérèse.

« En bien ? » demanda-t-il. Marcille répliqua :

« Je ne saurais dire.

– Est-ce que tu aurais changé d’avis ? » ajouta le procureur général. Marcille parut offensé.

« Me supposeriez-vous, dit-il, assez malhonnête homme ?

– Il ne s’agit pas d’honnêteté ici, interrompit l’oncle en se levant ; et si tu n’as rien de mieux à me dire…. » Il lui tourna le dos et s’en alla.

On peut affirmer que Marcille, du jour où il trouvait, dans la crainte de ne plus être riche, un prétexte suffisant pour ajourner son mariage, était bien près de ne plus aimer la jeune fille. A peine fut-il installé à deux cents lieues de distance, au cœur d’un pays splendide, peuplé de figures nouvelles, qu’il s’étonna lui-même de songer si peu de fois à Thérèse en un jour. Il s’habituait parfaitement à ne plus la voir, s’en préoccupait de moins en moins, et arrivait même à n’y plus penser qu’à de longs intervalles. De là ses lettres rares et laconiques.

Toutefois, les distractions s’épuisèrent. Il était à Nice. Insensiblement, il sut par cœur la ville et ses environs ; il se fit aux figures et aux mœurs nouvelles ; les nouvelles liaisons qu’il avait contractées le fatiguèrent ; le vide se fit de nouveau en lui ; il fut saisi d’un ennui immense. Les attraits de l’inconnu l’avaient détourné de Thérèse, l’ennui l’y ramena.

A vrai dire, la figure qui reparaissait tout à coup sur le fond de sa mémoire peu fidèle, offrait bien quelques dissemblances avec celle de la Thérèse du monde réel. Aux yeux de Marcille, le désœuvrement et la distance enrichissaient cette figure de charmes de plus en plus exagérés et impossibles. Le visage, le caractère, la grâce, l’esprit, tout, en la fille de Mme Lemajeur, revêtait ces formes, prenait ces couleurs, rappelait finalement cet idéal mythologique que recherchaient les poètes et les peintres du premier empire. Sur cette pente Marcille ne pouvait s’arrêter. A mesure que le temps passait, il prenait toujours plus au sérieux cette créature fantastique, désespérait même de pouvoir jamais l’embellir assez, et, décidément, en faisait une merveille qui rappelait la vraie Thérèse aussi bien que la Minerve antique, en ivoire et en cuivre doré, rappelle une femme vivante.

Aussi, graduellement, avec quel feu, quel enthousiasme, quelle passion ne parlait-il pas de Thérèse, dans ses lettres au procureur général !

Après s’être complu longuement, à satiété, dans cette fourberie d’imagination, en revoyant la jeune fille, son premier cri avait été : « Dieu qu’elle est changée ! »

Hâtons-nous d’avancer, pour le rendre moins absurde et moins haïssable, que son erreur est commune.

La chose est arrivée à tout le monde.

Nous grandissons au collège côte à côte avec d’aimables garçons que nous voyons, que nous apprécions à travers les illusions et l’inexpérience de notre âge. Nous partons. Un an, deux ans, et plus, dure notre absence. Nous croissons, et ils gardent leur taille ; nous faisons du chemin, et ils prennent racine à leur place. Nos idées se développent, nous étudions, nous observons, nous contractons d’autres habitudes, nous changeons d’avis sur toutes choses, et eux, qui n’ont pas les mêmes stimulants, qui n’ont pas de motifs pour se développer, pour étudier, pour observer, ils restent à peu près ce qu’ils étaient au point de départ, avec les mêmes idées, les mêmes habitudes, les mêmes sentiments. La destinée alors nous rapproche, et nous nous écrions tout déçus : « Dieu ! qu’ils sont changés ! » Là est l’erreur ; ils sont toujours les mêmes : ce qui nous trompe, c’est que nous les envisageons d’un autre point de vue, avec d’autres pensées, un autre jugement. Et ainsi de Marcille vis-à-vis de Thérèse.

A beaucoup d’égards cependant, la Thérèse d’aujourd’hui avait une incontestable supériorité sur celle d’autrefois. Sans parler de son extérieur, qui avait gagné en distinction, elle était moins timide, plus sûre d’elle-même, et plus, apte à percevoir la valeur réelle des choses. Mais, à quelque degré qu’elle se fût développée et élevée, il est certain qu’elle n’habitait pas ces nuages où s’était égarée la pensée de Marcille.

Celui-ci ne revenait pas de son étonnement, il restait accablé sous la déception. Il ne comprenait plus rien à cette fille toute simple, toute naturelle, essentiellement humaine, adorable, s’il eût su la voir, mais pas du tout sublime. Dans son désenchantement, il s’oubliait jusqu’à être injuste et aveugle, jusqu’à la voir moins belle, moins élégante, moins gracieuse, moins distinguée qu’elle ne l’était véritablement.

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