Chapitre 22 Palinodies.
Bien des gens ne s’étaient pas consolés de voir Thérèse sortir de son humble condition et monter d’un bond jusqu’à eux. De ce nombre était précisément la mère de Cornélie, Mme Granger, femme fière, hautaine, qui, née de Beauval, ne pouvait pardonner au sort de l’avoir associée à un honnête commerçant. Elle n’admettait Thérèse chez elle qu’à contre-cœur ; elle ne comprenait point la facilité déplorable de sa fille à se commettre avec une petite ouvrière, et se vengeait de la contrainte que lui imposait Cornélie en traitant Thérèse avec tout le dédain possible, et en lui rappelant sans cesse, de la manière la plus dure, l’honneur insigne qu’on lui faisait. La seule vue de cette femme était un supplice pour Thérèse. Que ne souffrit-elle pas quand elle connut sa fille, cette enfant exigeante, jalouse, personnelle, infatuée de sa beauté, chez laquelle les caprices devenaient des passions et les espiègleries de la méchanceté ! Elle eut envie de rompre net. Il était trop tard pour le faire sans éclat. Elle attendit patiemment le retour de Marcille.
Cornélie était à ranger parmi ces femmes qu’on ne peut voir avec indifférence, qu’on adore ou qu’on hait. Grande, svelte, avec des pieds et des mains d’une rare élégance, elle avait dans tous ses mouvements l’agilité, la souplesse, le nerf d’une couleuvre. Un peu d’embonpoint en ferait une femme admirable. Ses cheveux fins autant que les fils du cocon, nombreux à garnir plusieurs quenouilles, étaient de la couleur des épis mûrs. La santé et la passion éclataient dans ses yeux fauves. Sous son épiderme, comparable au tissu des plus belles fleurs et d’une blancheur transparente, on voyait par instant circuler le sang avec une impétuosité extraordinaire. Elle avait ces traits un peu irréguliers, délicats, d’une mobilité excessive, des naturels colères, qui incessamment vibraient, s’épanouissaient, se contractaient au gré des plus insignifiantes émotions. Esclave d’un tempérament plein de violence, elle s’était par degrés affranchie de tout contrôle, et jouissait dans sa famille d’une liberté dont elle était encore à connaître les bornes. De ce que les convenances interdisent à une jeune fille, elle se permettait tout, hormis ce qu’elle ignorait. Sa fantaisie était un niveau sous lequel sa mère elle-même, une maîtresse femme, cependant, courbait la tête.
A son insu, elle n’aimait guère qu’elle-même. L’égoïsme étouffait en elle toute générosité. Sous ses démonstrations d’amitié, se devinait en quelque sorte la pointe acérée des griffes d’une chatte. Autant qu’il était possible, Thérèse devint insensiblement sa dupe et sa victime. Marcille, en cela, par sa faiblesse, par ses sentiments équivoques, par la mélancolie dont il ne voulait pas dire la source, fut son compère sans le vouloir. Sous l’inspiration de sa seule vanité, elle eût certainement voulu connaître son pouvoir sur un cœur capable d’un amour exclusif. La curiosité ajouta encore à ses instincts de coquetterie. Pour surprendre la confiance de Marcille, pour lui arracher son secret, elle s’appliqua à le frapper, à le séduire, à lui faire tourner la tête.
Marcille, dans un profond accablement, n’essaya pas même de résister à ces provocations. Toutes les prévenances qu’il eut pour Thérèse ne semblèrent bientôt plus que le résultat d’un effort, tandis que ses attentions pour Cornélie devinrent chaque jour plus évidemment celui d’un amour grandissant. Thérèse, bien que vivement irritée, eut assez d’empire sur elle-même pour cacher ses impressions. Son calme apparent eut pour double effet d’activer l’audace de Cornélie et de rendre Marcille moins réservé. Thérèse patienta encore. Elle se borna à voir moins souvent Cornélie et Marcille, se flattant que ce dernier s’apercevrait un jour ou l’autre de ses oublis et s’empresserait de les réparer.
Cornélie n’avait pas même l’air de comprendre que Marcille, en s’occupant exclusivement d’elle, manquait vis-à-vis de Thérèse aux plus simples convenances. Elle fit à celle-ci des reproches insidieux, affecta de remarquer sa froideur croissante et de croire qu’elle dissimulait de profonds chagrins. Un jour, après avoir imaginé vingt hypothèses, elle s’écria tout à coup :
« Seriez-vous jalouse ? »
La langue de Thérèse alla cette fois plus vite que la réflexion.
« Est-on jalouse, répliqua-t-elle aussitôt, parce qu’on est blessée d’un manque d’égards ?
– Qui vous manque d’égards ? fit Cornélie avec vivacité. Est-ce M. Marcille ! »
Thérèse se repentait déjà.
« Cornélie, dit-elle du ton de la prière, à moins que vous n’ayez l’intention formelle de me désobliger, vous tiendrez que je n’ai rien dit. »
Cornélie ne l’écouta point. Au contraire, avec toute l’exagération dont elle était capable, elle s’empressa d’instruire Marcille du mécontentement de Thérèse. Marcille fut désagréablement surpris. Dès qu’il en trouva l’occasion, il s’approcha de Thérèse et lui demanda avec amertume de quoi elle avait à se plaindre.
« Entre nous, chère Thérèse, ajouta-t-il, je crains que, sans vous en apercevoir, vous ne soyez d’un caractère un peu exigeant. Vous savez bien que je vous aime. Pour que vous soyez contente, faut-il que je l’affiche à tout bout de champ et que je sois ridicule ? »
Thérèse, blessée au vif, ne put maîtriser un mouvement de colère.
« Mlle Cornélie, répliqua-t-elle d’une voix émue, ne m’a point comprise ou s’est plu à dénaturer ce que j’ai dit. Vous pourriez me connaître mieux, monsieur Marcille. Eussé-je à me plaindre, que, par fierté, je ne le ferais pas. Mais je ne saurais trop vous répéter que, malgré les termes où nous en sommes, je ne me crois aucun droit, que je vous considère comme parfaitement libre, et que je vous verrais même avec chagrin vous opiniâtrer dans une entreprise qui coûterait à vos affections. Après cela, de quoi pourrais-je me plaindre ? »
Marcille ne laissa pas que d’être très-confus. Il ne crut pouvoir moins faire que d’accuser des torts, de s’en excuser, et de renouveler l’assurance de son amour. Quelques jours plus tard, il avait tout oublié. Il négligeait de nouveau Thérèse pour ne plus s’occuper que de Cornélie. Thérèse en conçut un profond ressentiment. Marcille semblait incorrigible. Sa versatilité, son indécision, son peu de mémoire, son peu d’empire sur lui-même, toutes ces choses étaient des sujets de perpétuelles méditations pour Thérèse. Le mépris en elle était en train de tuer l’amour. Il en résultait que, de part et d’autre, le refroidissement grandissait tous les jours, et que la distance qui les séparait déjà prenait à chaque instant plus d’étendue et de profondeur.
Un éclat quelconque était imminent. Mme Marcille, son frère, Thérèse, vivaient dans cette prévision. Marcille ne voyait que rarement son oncle ; il semblait craindre de se rencontrer avec lui. Le procureur général, de son côté, était aux prises avec une mélancolie croissante qui lui donnait un goût de plus en plus décidé pour la solitude. La passion du travail n’était certainement pas ce qui le retenait chez lui des journées entières. En même temps qu’il négligeait ses amis, il cessait d’être jaloux des attributions de sa place et laissait, contre son habitude, toute la besogne à ses substituts. La lumière qu’on apercevait la nuit à travers les fenêtres de son cabinet indiquait qu’il veillait fort tard. Ce à quoi il employait son temps et ses veilles était un mystère impénétrable, car il n’avait point de confident. De temps à autre, il demandait à Mme Marcille d’un ton rêveur :
« Eh bien ! ton fils ne se marie donc pas ? »
Mme Marcille, dans le principe, blâmait son fils de ne pas se presser davantage. Tout doucement, elle goûta cette temporisation. En apprenant l’étrange conduite de son fils, ses assiduités auprès de Cornélie, elle fut ressaisie par l’espérance. Les vieux préjugés endormis, ou, mieux, comprimés en elle, se réveillèrent avec une nouvelle vivacité. Elle s’habitua à l’idée de sacrifier Thérèse et pensa qu’on en serait quitte pour l’indemniser. Aussi, avec son frère, eut-elle enfin le courage, au mépris de toutes les choses convenues, de prendre ouvertement le parti de son fils.
« Je persiste, dit-elle, à ne pas vouloir contrarier ses affections ; que puis-je faire de mieux ? Qu’il se marie avec Thérèse, j’y consens de grand cœur. Mais il ne faut pas s’attendre à ce que je l’y contraigne. J’aurais le cœur déchiré s’il devait marcher à l’église comme à un lieu de supplice. »
Le procureur général eut de la peine à cacher son indignation.
« Ta faiblesse pour ton fils te rend aveugle, répliqua-t-il. Il a un caractère déplorable qui le conduira droit à sa ruine. Pour ma part, je suis las de lui voir faire des sottises. Quelque affection que je lui porte, je ne veux pas qu’il aille jusqu’à en abuser. Je n’entends pas que Thérèse lui soit sacrifiée. Je me suis porté garant auprès d’elle des sentiments de ton fils. Souviens-t’en : il l’épousera, ou il ne sera plus mon neveu. »
En même temps, le procureur général profitait d’un hasard pour parler à Marcille. On eût dit, toutefois, à son air nonchalant et à son laconisme, qu’il agissait uniquement pour l’acquit de sa conscience.
« Ah çà, lui dit-il, et ton mariage ?
– J’y songe, repartit Marcille d’un ton froid, mais tout à fait affirmatif.
– Il me semble, reprit l’oncle avec une inflexion de voix singulière, que pour un homme qui aime, tu n’es guère pressé. »
Marcille avoua que, sans être moins décidé, il reculait devant le sacrifice de son indépendance.
« Cornélie, en attendant, poursuivit le procureur général, serait de ta part l’objet du plus vif empressement.
– Thérèse ne la voit-elle pas ? répliqua aussitôt Marcille.
– Alors, ajouta l’oncle, ce qu’on dit de ta nouvelle passion est un conte ! »
La perplexité, la honte, le chagrin, se peignirent sur le visage de Marcille.
« Je suis trop sincère, balbutia-t-il en baissant la tête, pour dissimuler l’intérêt que m’inspire Cornélie. Je n’en conserve pas moins pour Thérèse les mêmes sentiments.
– C’est contradictoire.
– Que voulez-vous que je vous dise ? Cela est ainsi. »
Le procureur général se livra quelques instants à la réflexion.
« Mon ami, reprit-il d’un air de profonde tristesse, tu marques un esprit d’indécision qui me désole. Il ne constituera rien moins, si tu n’y mets ordre, qu’une perpétuelle calamité dans ta vie. J’ajouterai qu’ici il ne doit pas être préjudiciable à toi seul, qu’il doit encore occasionner le plus grand trouble dans la vie des autres.
– En quoi, mon oncle, s’il vous plaît ? demanda Marcille d’un ton délibéré. J’épouserai Thérèse, et tout sera dit. »
Cependant, il se levait et laissait percer l’envie de ne pas aller plus loin. Le procureur général s’empressa d’ajouter :
« Prends-y bien garde, la chose est sérieuse. Tu as voulu ce mariage malgré toute ta famille, malgré l’opinion, et cela si fermement que tu n’as pas reculé devant le scandale de faire sommer trois fois ta mère. Les plus honorables prétextes de revenir sur ta résolution ne t’ont pas fait défaut. En dernier lieu, tu pouvais prolonger ton absence et rompre sans secousse, définitivement. Aujourd’hui, il n’en est plus de même. C’est pour toi un devoir d’honneur d’épouser Thérèse. En quelque sorte malgré elle, sur la foi de tes protestations, je l’ai moi-même bercée deux ans dans cette idée. Elle s’est montrée digne de sa nouvelle condition, elle y a pris goût, on s’est habitué à l’y voir, elle ne peut plus descendre. Tu es moralement son mari ; et, à mon sens, tu ne saurais trop tôt la conduire à l’église. L’abandonner actuellement ne serait rien moins qu’une infamie. Je n’y prêterai jamais les mains. Il faut même que la chose se décide promptement. Je voulais jadis te déshériter si tu épousais Thérèse. Maintenant, je te le déclare, et c’est autrement sérieux, car j’aime profondément cette enfant et j’ai fait vœu de la protéger : tu en feras ta femme, ou ma fortune passera en d’autres mains que les tiennes…. »
Ces petits événements ne laissaient pas que de pénétrer dans le public et d’y faire du bruit. Le commandant, qui était des premiers à les savoir, n’y trouvait, sous l’influence de Mme Henriette, que de nouveaux motifs de colère contre son neveu. La conduite de celui-ci lui paraissait profondément méprisable. Il faisait un scandale énorme, il désolait sa famille, il troublait la vie d’une jeune fille qui valait mieux que lui, et cela sans autre but apparent que celui de satisfaire aux exigences d’une lâche faiblesse. Il y avait dans l’ensemble de ses faits et gestes une immoralité notoire qui achevait d’exaspérer son oncle contre lui. Le commandant se montrait plus que jamais résolu à le déshériter, et parlait chaque jour avec moins de réserve du projet formel de faire, par acte authentique, une donation de tous ses biens à la nièce de Mme Desmarres.
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