‹ Les orages de la vieChapitre 23 sur 48 · Chapitre 23 Rupture.

Chapitre 23 Rupture.

Thérèse, outre qu’elle n’avait ni naissance ni fortune, ne vivait pas, on s’en doute bien, parmi des philosophes. A la tournure que prenaient les choses, on eût aisément prédit ses disgrâces. Elle avait excité l’intérêt, sans doute, mais un intérêt qui n’avait pas eu la durée d’une mode nouvelle. Elle n’avait bientôt plus été soutenue que par le prestige dont l’environnait l’amour de Marcille. Du moment où cet amour redevenait un problème et le mariage plus que jamais incertain, Thérèse, aux yeux de beaucoup de gens, redescendait degré par degré les échelons qu’elle avait gravis, pour n’être plus qu’une jolie ouvrière déclassée.

Tous les préjugés qu’elle avait vaincus se dressaient de nouveau contre elle. Mme Marcille l’envisageait déjà de cet œil dont on considère un obstacle ; si elle l’accueillait toujours d’une manière polie, sous cette politesse on ne sentait plus ni affection ni attachement. Loin de se plaindre des visites toujours plus rares de Thérèse, elle ne s’en formalisait même pas.

Abandonnée en quelque sorte par la mère et par le fils, Thérèse ne pouvait pas tarder à l’être de tout le monde, ce tout le monde quelque peu semblable en détail aux moutons de Panurge. Il suffisait qu’un salon donnât l’exemple pour que tous les autres le suivissent. Les invitations dont jadis on accablait la jeune fille diminuaient, en effet, d’une manière sensible. Il se trouvait même des personnes charitables qui ne l’invitaient plus que pour avoir l’occasion de la mortifier.

La mère de Cornélie notamment, qui la recherchait à cette heure avec un empressement qu’elle n’avait jamais montré, ne songeait évidemment qu’à se dédommager de l’avoir reçue jadis avec trop de bienveillance. Attirée dans cette maison comme dans un piège, tantôt par les prières de Cornélie, tantôt par celles de Marcille, en cela complice aveugle, Thérèse, toujours dupe de sa confiance, manquait rarement d’y essuyer quelque affront.

C’étaient, la plupart du temps, des persécutions si mesquines qu’on éprouve une espèce de honte à les raconter. Ainsi, par exemple, au moment de passer du salon dans la salle à manger, quand chaque femme avait son cavalier, Thérèse ne trouvait personne pour la conduire à table. Cependant Marcille s’était empressé d’offrir son bras à Cornélie. Non content de cela, on la reléguait d’ordinaire à des places fâcheuses, entre des gens ennuyeux, quand ce n’était pas au milieu d’un groupe de petites filles turbulentes.

En ne montrant pas d’humeur, en redoublant, au contraire, d’amabilité, elle confondait ses hôtes désobligeants.

Il arrivait encore qu’on la questionnât sur ses jeunes années, qu’on lui demandât ceci et cela, comment on s’y prenait pour réparer une dentelle, combien il fallait de temps, combien cela coûtait, toutes petitsses indignes, préméditées.

Thérèse était admirable de sérénité et de patience. Elle paraissait plutôt fière que blessée de ces questions et y répondait avec une complaisance inaltérable.

Une femme lui demanda un jour d’un air de commisération affectée :

« Vos parents, chère petite, n’ont-ils pas eu des revers de fortune ? »

Thérèse répliqua, en souriant, du ton le plus simple :

« C’est trop dire, madame. Quelques pertes ne constituent pas des revers. Mes parents ont toujours été pauvres ; je ne crois pas qu’ils aient jamais connu l’aisance. »

Mais quelques instants plus tard, cette même femme louait la jeune fille de son économie et s’étonnait qu’elle pût faire si bonne figure avec la petite pension dont elle jouissait.

Thérèse ne s’attendait pas à cette allusion aux bontés du procureur général. Prise au dépourvu, elle devint rouge et demeura interdite.

Bien des hommes n’eussent pas enduré ces piqûres d’épingle avec tant de courage. Cela était d’autant plus méritoire que le rang qu’elle occupait n’était pas le fait de son ambition, mais celui de la volonté des autres.

Thérèse, depuis l’époque où elle avait connu Marcille, s’était modifiée au point de ne plus être semblable à elle-même. Les tourments, les inquiétudes, les douleurs poignantes, qui l’avaient éprouvée, ses lectures, ses observations avaient fortifié son âme, rectifié son jugement, donné à son caractère de la décision et de la fermeté. Elle avait au plus haut degré le sentiment de sa dignité et du respect d’elle-même. C’était une femme rare, une femme cependant, sans vanité, mais fière. N’ayant rien fait pour démériter d’autrui, elle ne s’en cachait pas, retomber dans la pauvreté et l’isolement était pour elle une chose dure. Mais elle n’était pas femme non plus à rester longtemps dans une fausse position. Sa préoccupation incessante était de s’échapper d’un milieu où trop de gens, les uns de parti pris, les autres par imitation, prenaient à tâche de la molester. Elle était lasse à la fois et de la froideur de Mme Marcille, et de la conduite inqualifiable de son fils, et des intrigues de Cornélie, et de tous les complots dont elle était victime. Elle comprenait bien que Marcille ne l’aimait plus, que persistât-il à l’épouser, il ne le ferait que sous la contrainte du devoir et qu’elle mènerait infailliblement avec lui une existence misérable. Les privations et les tristesses d’une vie pauvre lui semblaient encore préférables au supplice d’épouser un homme dont elle n’aurait ni la tendresse ni la confiance.

Elle maîtrisait encore son impatience. Elle ne voulait point avoir l’air d’obéir à un mouvement de dépit ou de colère ; elle se repliait sur elle-même et se préoccupait d’un prétexte réel et solide pour appuyer sa résolution. Marcille parut jaloux de lui en offrir un : il eut l’imprudence d’écrire à Cornélie. Chaque jour les perplexités au milieu desquelles il vivait devenaient plus pénibles, plus intolérables. Son amour pour Thérèse, après avoir suivi une marche ascendante et s’être développé jusqu’à la passion, était redescendu, par une pente analogue, à un degré qui n’était plus que de l’indifférence, sinon de l’antipathie. Il n’en sentait pas moins vivement l’impossibilité de se soustraire à l’obligation d’en faire sa femme. De là sa désolation. En même temps qu’il se disait cela, il s’abandonnait en esclave à la passion croissante que lui inspirait Cornélie. Il faisait le serment, à l’issue de chaque visite, de rompre avec celle-ci et de ne plus la revoir, et le lendemain il retournait reprendre sa chaîne. A tout dire, le plus souvent il était d’une tristesse navrante. Cornélie, qui prétendait l’occuper exclusivement, s’en irritait et le persécutait pour en savoir la cause. Il aima mieux écrire que de lui répondre verbalement. L’ennui, le chagrin, le remords, plus encore que l’amour, avaient évidemment inspiré sa lettre. Il y disait entre autres choses :

« …. Je ne l’aime plus, je crois ne l’avoir jamais aimée. Cela est horrible ! Si je pouvais seulement l’accuser d’un tort, si je pouvais lui imputer la moindre part active dans la situation qui m’est faite, si je n’avais pas à la louer de son admirable et perpétuel désintéressement, si je n’étais lié à elle que par une parole, je pourrais peut-être encore puiser dans les joies d’un nouvel amour une énergie capable d’étouffer les cris de ma conscience. Mais non ; outre qu’elle est d’une vertu exemplaire, elle est d’une prudence incomparable : elle a fait l’impossible pour me dessiller les yeux, pour me dissuader de ce mariage. Je suis l’unique artisan de mon malheur. C’est moi qui incessamment l’ai voulu, malgré elle, malgré tout le monde. J’ai remué ciel et terre pour l’épouser. J’ai été, à cause d’elle, l’occasion d’un scandale effroyable ; je lui ai fait violence ; j’ai troublé sa vie ; je l’ai arrachée de force à son obscurité ; je l’ai bercée d’espérances ; je lui ai fait mille serments ; je l’ai contrainte à monter sur un piédestal, à se donner en spectacle, à jouer un rôle. Elle ne peut plus descendre, il faut que je l’épouse, c’est un devoir impérieux, je ne puis m’y soustraire sans être le dernier des hommes. Et je ne l’aime plus ! suis-je assez misérable ? La vie m’est odieuse. Je voudrais ne plus être, je voudrais n’avoir jamais été. Plaignez-moi, chère Cornélie, et venez-moi en aide ! Soyez violente, cruelle, impitoyable, fermez-moi votre porte, commandez, qu’il ne me reste plus qu’à mourir ou, ce qui est la même chose, à me marier avec une femme que je n’aime pas, que je n’aimerai jamais ! »

Cornélie, en cette occasion, ne se démentit pas. Elle n’avait pas discontinué de caresser Thérèse d’une main et de la torturer de l’autre. D’accord avec ce qu’elle avait toujours fait, d’ailleurs incapable de garder un secret qui flattait si vivement sa vanité, elle prétexta des intérêts sérieux pour se ménager un tête-à-tête avec Thérèse.

« Je suis indignée, dit-elle en l’apercevant, M. Marcille m’a écrit. J’ai bien envie de punir son impertinence en donnant sa lettre à ma mère. »

Thérèse, craignant quelque nouveau piège, ne se montrait nullement curieuse de lire cette lettre. Cornélie la lui mit sous les yeux :

« Lisez-la, dit-elle ; je ne serais pas votre amie, si je vous en faisais mystère. »

Thérèse, sans marquer la plus légère émotion, lut et relut cette lettre avec toute l’attention dont elle était capable. Marcille entra à l’improviste. Sa confusion ne saurait s’exprimer. Il vit cependant le geste de Cornélie, qui arrachait la lettre des mains de Thérèse et essayait de la cacher. Il devina sur-le-champ qu’il était trahi. Il en résulta une scène aussi vive que rapide. Marcille ne fit en quelque sorte qu’entrer et sortir.

Outré subitement d’indignation, il envisagea Cornélie d’un œil étincelant et lui dit avec colère :

« Ah ! ce que vous venez de faire est indigne ! »

Surprise en flagrant délit de trahison, Cornélie paya d’audace.

« Vraiment, dit-elle d’un air hautain, il vous sied de parler d’indignité.

– Je croyais rencontrer une femme, continua Marcille avec la même énergie, et je ne trouve qu’une petite pensionnaire.

– A la bonne heure, repartit Cornélie furieuse de l’injure. Vous allez donc sortir d’ici pour ne jamais revenir ! »

Elle lui montrait la porte du doigt.

« Soit ! répliqua Marcille toujours de même. Aussi bien ne suis-je pas ici à ma place. » Et il sortit.

Il n’y avait pas d’illusion possible. Thérèse n’était plus, dans la vie de Marcille, qu’un sujet de malheur et de désespoir. La jeune fille, accablée sous cette idée, ferma les oreilles aux récriminations de Cornélie et retourna chez elle. Elle souffrait bien moins de la perte d’une fortune que de la honte d’avoir été jouée si indignement. Mais son parti était pris ; quoi qu’il lui en coûtât, elle voulait en finir. Elle écrivit sur-le-champ à Marcille pour lui demander une entrevue. Celui-ci la prévint. La lettre n’était pas achevée, qu’il accourait tout hors d’haleine.

Il était dans un état pitoyable. Il ne savait quelle contenance garder, il détournait la tête, il paraissait aux prises avec la plus vive honte. Toutefois, sans prendre le temps de respirer, il entreprit une justification. D’une voix graduellement plus ferme et plus animée, il dit qu’il avait été entraîné, fasciné, qu’il regrettait sa folie, qu’il était prêta réparer ses torts, qu’il venait avec la double intention et de fixer l’époque du mariage et de ne sortir que pour faire afficher et publier les bans. Thérèse le laissa dire. Elle avait l’impassibilité d’un bloc de marbre. Quand il eut fini :

« Monsieur Marcille, lui dit-elle de sa plus douce voix, je le sais, vous êtes un homme d’honneur, je n’ai qu’un mot à dire, et vous m’épouserez demain. Je sais encore que vous regardez comme un devoir de m’épouser, et que vous vous obstinerez à vouloir le remplir. »

Elle se reposa et reprit :

« Cependant, pour cela, il faut l’accord de deux consentements. Or, je voulais précisément vous voir pour vous déclarer, sans colère, mais aussi avec une fermeté que rien ne fera fléchir, que vous n’aurez jamais le mien. »

Marcille s’attendait, sinon à des larmes, du moins à des reproches et à de l’indignation. Il l’examina avec un profond étonnement.

« J’ai eu la prévision de ce qui arrive aujourd’hui, continua Thérèse toujours aussi calme, et vous devez vous rappeler que je vous dis alors que je ne consentirais jamais à vous voir m’épouser par devoir. Votre affection seule pouvait combler la distance qui est entre nous. Cette affection n’existant plus, nos positions respectives redeviennent ce qu’elles étaient d’abord : ce mariage est désormais absurde et impossible.

– N’en croyez pas ma lettre, s’écria Marcille avec chaleur ; c’est une boutade, l’erreur d’un moment, je vous aime toujours ! »

Thérèse l’arrêta court par l’air de curiosité dont elle le regarda.

« Monsieur Marcille, ajouta-t-elle sans se départir du sang-froid qui le confondait, je voudrais vous voir convaincu que je ne veux ni ne désire rallumer des sentiments éteints, et encore moins vous arracher des protestations passionnées. Rien ne me fera changer de résolution.

– Mais je passerai pour un misérable ! s’écria Marcille hors de lui.

– Vous ne passerez pas pour un misérable, parce que vous ne m’épouserez pas. D’ailleurs, si quelques personnes vous blâment, il ne manquera pas de gens pour vous applaudir. »

Marcille se promenait à travers la chambre avec agitation. Il prétendit bientôt que Thérèse n’avait plus son libre arbitre, qu’elle était dupe de son propre ressentiment.

« Du ressentiment ! fit Thérèse en le regardant avec surprise ; j’en ai si peu que je suis prête à revendiquer par écrit, comme je le ferai toujours verbalement, la responsabilité tout entière de la rupture.

– Mais songez donc au bruit, au scandale !

– Oh ! répliqua Thérèse avec mélancolie, je ne vois plus autour de moi les personnes chères que ce bruit et ce scandale pourraient affliger. Quant à moi, je vous jure que ce qu’on dira ou ne dira pas ne me préoccupera guère. »

A la suite d’une pause, Marcille s’écria en levant les mains :

« Voyons, chère Thérèse, ne soyez pas impitoyable, daignez me mettre une dernière fois à l’épreuve : je vous jure qu’à l’avenir vous n’aurez plus qu’à vous louer de moi.

– C’est inutile, monsieur, dit Thérèse, absolument inutile. »

Marcille commençait à désespérer de vaincre sa résistance. Il appela de nouveau à son aide les raisonnements les plus propres à faire impression sur elle, puis de nouvelles prières, puis la menace, mais sans réussir à l’émouvoir.

« Je ne suis plus une enfant et je n’ai pas de caprices, dit-elle en marquant un peu d’impatience. Ce que je vous ai déclaré est réfléchi, médité, irrévocable. »

Marcille était exaspéré.

« J’ai des droits, s’écria-t-il en sortant avec précipitation, je les ferai valoir ! »

Thérèse ne fut pas plus tôt seule que son impassibilité d’emprunt, dont les apparences lui avaient servi à masquer ses saignantes blessures, s’évanouit. Elle pencha la tête d’un air profondément mélancolique et versa des larmes amères.

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