Chapitre 24 Inébranlable.
Tyrannisé par la crainte du mépris, plus encore peut-être que par sa conscience, Marcille fit tout ce qu’il était humainement possible de faire, en vue d’amener Thérèse à composition. A cette heure, il semblait vouloir plus opiniâtrement le mariage que s’il se fût agi d’une femme passionnément aimée. Il réunit sa mère et le procureur général, et leur conta sans ambages les divers incidents à la suite desquels Thérèse venait de l’econduire. Il n’admettait pas que Thérèse, quelque légitime que fût son indignation, eût le droit de rompre ainsi tous ses engagements. Il se flattait qu’il serait encore possible de lui faire entendre raison, et comptait pour cela sur l’entremise de sa mère et sur celle de son oncle.
Mme Marcille ne s’attendait pas à ces nouvelles prétentions. Elle en fut toute déconcertée. En réponse à la prière que lui adressa son fils, elle répliqua avec humeur.
« Je ne puis pas me mêler de cela, c’est ton affaire : ce rôle de suppliante serait indigne de moi.
– Et vous, mon oncle ? ajouta Marcille en se tournant avec inquiétude vers le procureur général.
– J’essayerai, » repartit celui-ci laconiquement.
Il vit Thérèse le jour même. Dès les premiers mots, il comprit qu’il échouerait. Thérèse l’appréciait avec un tact merveilleux. En même temps qu’elle le savait de cette race d’hommes, trop rares parmi nous, dont les affections n’oscillent pas au gré des petitesses qui mesurent nos jours, elle était sûre d’avoir en lui un ami dévoué et plein de bienveillance. Elle ne balança pas à lui dire toute sa pensée.
« M. Marcille ne m’aime pas, fit-elle, il ne m’a jamais aimée ; il ne cache pas qu’en m’épousant il consomme le plus grand des sacrifices. Je refuse aussi bien dans son intérêt que dans le mien. Je ne suis ni assez folle ni assez ambitieuse pour acheter au prix d’une existence qui s’écoulerait au milieu des querelles et des larmes, l’honneur de m’appeler madame Marcille.
– Je me plais à croire, chère enfant, dit le procureur général, que vos prévisions ne sont pas fondées. Cette rupture, d’ailleurs, ne vous coûtera-t-elle pas trop de regrets ?
– Avec M. Marcille, répondit Thérèse, je ne puis m’attendre qu’à des mécomptes. Je ne vous cacherai pas que mon affection pour lui est singulièrement altérée et que c’est précisément pourquoi vous me voyez si ferme et si résolue. »
L’oncle de Marcille essaya de faire valoir d’autres considérations.
« N’insistez pas, monsieur, je vous en supplie, interrompit la jeune fille. Je pourrais encore avoir la faiblesse de céder. Le reste de mes jours s’écoulerait dans le repentir. Aussi certainement que j’existe, ce mariage ne saurait être pour lui et pour moi qu’une source intarissable de disgrâces et de douleurs. »
Le procureur général n’ajouta plus un mot ; il retourna chez sa sœur et fit part à Marcille, qui l’y attendait, de l’échec qu’il venait d’essuyer.
Marcille ne se tint pas pour battu ; il supposa que sa mère, si elle daignait s’en mêler, serait plus heureuse et, à cet effet, épuisa toutes les raisons capables de la décider à tenter l’aventure. Le procureur général hocha la tête et exprima des doutes sur le succès de cette démarche. Marcille, néanmoins, persista à conjurer sa mère de l’essayer. Mme Marcille y consentit enfin, mais de mauvaise grâce. Elle fit appeler Thérèse et s’enferma avec elle. Son air de contrainte, en intercédant auprès de la jeune fille, indiquait jusqu’à l’évidence qu’elle tremblait de la fléchir. S’imaginant tout à coup, au visage de Thérèse, n’avoir que trop bien réussi, elle s’empressa d’ajouter :
« Mais votre bonheur avant tout, chère enfant, il ne s’agit pas de vous sacrifier à mon fils. Si vous jugez à propos de persister dans votre refus, il faudra bien qu’il en prenne son parti.
– C’est bien aussi ce que j’espère, madame, repartit Thérèse en souriant.
– Vous refusez donc ? s’écria Mme Marcille stupéfaite.
– Oui, madame, et cela d’autant plus fermement, que j’ai la persuasion de travailler à notre mutuelle tranquillité.
– Ainsi, chère et cruelle enfant, dit Mme Marcille avec un attendrissement équivoque, vous êtes inexorable, vous ne reculez même pas devant la pensée de réduire mon fils au désespoir.
– Soyez sans inquiétude, madame, dit Thérèse avec quelque amertume, tout s’arrangera le mieux du monde, M. votre fils m’aura bientôt oubliée. »
Mme Marcille ne dissimulait qu’imparfaitement la satisfaction quelle éprouvait. Elle s’empressa d’avouer que son fils avait des torts nombreux et que Thérèse avait droit à des dédommagements. La jeune fille l’interrompit :
« Ne parlons pas de cela, madame, je vous en conjure, fit-elle vivement, je ne me plains pas et je n’accuse personne. Si l’on m’a fait réellement quelque tort, en redevenant libre, je me trouve suffisamment indemnisée. »
Marcille parut très-mortifié de ce nouvel échec. Il voulut voir Thérèse, elle refusa de le recevoir ; il lui écrivit, elle lui retourna ses lettres sans les décacheter. Il fallut bien qu’il se résignât. S’il ne se découragea pas encore, il mit insensiblement des intervalles de plus en plus longs entre ses nouvelles tentatives. Il ne se souvenait déjà plus de ses griefs contre Cornélie ; il la voyait de nouveau presque chaque jour et retombait graduellement sous son joug. Auprès d’elle, il arrivait finalement à oublier qu’il y eût une Thérèse au monde.
Le procureur général, à l’issue du dernier entretien de Thérèse avec Mme Marcille, avait eu avec celle-ci une explication aigre-douce qui s’était fort mal terminée. La mère entreprit encore une fois de justifier la conduite de son fils. L’oncle fut incapable de l’entendre plus longtemps. Il se leva.
« Reste donc seule avec ton fils, dit-il froidement ; moi, je m’en vais. Il t’a brouillée avec Narcisse, il te brouille avec moi ; il est parvenu à force de sottises à disperser les membres d’une famille autrefois étroitement unie. Tu l’approuves, tu trouves bien tout ce qu’il fait. Je n’ai rien à dire. Tu regretteras sans doute un jour cette aveugle partialité, mais il sera trop tard. Adieu…. »
Ces querelles intimes n’étaient bientôt plus un secret pour personne. En les assaisonnant à sa manière, Mme Henriette Desmarres soulevait une nouvelle tempête dans les veines du commandant.
« Oh ! le misérable, le misérable ! » s’écria-t-il en serrant les poings avec colère.
On put, en cette occasion, apprécier la tactique habituelle de Mme Henriette.
« En vérité, mon ami, dit-elle gracieusement, votre colère est de mauvais goût. J’espère bien qu’elle s’apaisera.
– Jamais !
– Voyons, vous n’aurez pas le courage de voir passer vos biens dans les mains d’un étranger.
– C’est ce que nous verrons.
– Je me flatte cependant, ajouta l’artificieuse femme en redoublant de coquetterie, que vous donnerez au moins une fois raison au public en ce qui concerne l’influence qu’on m’attribue sur vous. Vous ne l’ignorez pas, on prétend que sous les apparences de l’énergie vous cachez une âme faible, et que moi, femme, je fais de vous ce que je veux. A ma prière, vous rirez exceptionnellement de l’opinion, et vous m’accorderez le pardon de votre neveu.
– Ah ! on dit cela ! ah ! on dit cela ! répéta le commandant avec fureur. Eh bien, sac à papier, ils en auront menti ! Je perdrai mille fois mon nom et ma vie, avant d’oublier ce que j’ai résolu ! »
C’était quelque chose de réellement curieux que de voir cet homme d’une si belle prestance et d’un caractère en apparence si inflexible, penser et se mouvoir au gré des artifices d’une femme comme les tuyaux d’un orgue immense résonnent sous les mains d’un enfant. Qui songera toutefois à s’en étonner ? Nul n’ignore que c’est la chose du monde la plus vulgaire. Une vérité était peut-être émise le jour où l’on prétendait qu’il n’était pas d’homme qui, de près ou de loin, directement ou indirectement, d’une façon ou d’une autre, ne fût gouverné par une femme.
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