Chapitre 25 Ce que lui coûte la victoire.
De proche en proche, un sourd malaise gagnait la jeune fille, pénétrait son corps, lui donnait le dégoût de toutes choses et ajoutait au poids qui opprimait son cœur. L’héroïsme de son indifférence lui coûtait la santé, affaiblissait en elle le principe de la vie. Sous l’empire d’une dignité ombrageuse et d’une répugnance invincible à accepter du devoir ce que l’amour ne pouvait plus lui donner, elle s’était refusée à tout accommodement sans être aussi bien guérie qu’elle s’en flattait elle-même. Un amour qui avait germé si lentement, en dépit de perpétuelles méfiances et des considérations les plus propres à l’étouffer, ne pouvait s’éteindre ainsi du jour au lendemain. Elle ne s’était montrée ferme qu’au prix d’une profonde et opiniâtre douleur, d’un désespoir amer, contenu, qui avait pris en son âme la place de l’amour. Ce désespoir était une sorte de point fixe autour duquel gravitait nombre d’autres préoccupations douloureuses qui agrandissaient ses blessures et les envenimaient.
Depuis plus d’une année, elle occupait la petite maison où, à la mort de sa mère, l’avait installée le procureur général. Cette maison, toute neuve, n’avait pas plus de deux étages, comme l’indiquaient les trois fenêtres superposées de sa façade blanche. Le rez-de-chaussée se composait de deux pièces, d’une petite cour et d’une cuisine ; au premier, il n’y avait qu’une belle chambre à coucher et un cabinet de toilette ; au dernier étage, régnait un grenier dans lequel on avait ménagé une chambre de domestique. Le rez-de-chaussée et le premier avaient été décorés et meublés avec une sorte de luxe. Des glaces et des bronzes ornaient le marbre des cheminées ; des tapis couvraient les planchers ; de doubles rideaux garnissaient les fenêtres ; le reste était en harmonie. Des étagères encombrées de curiosités, des rayons chargés de livres, des jardinières pleines de fleurs, des métiers à tapisserie, des tables couvertes de livraisons illustrées et de journaux démodés, faisaient de cet intérieur clair, brillant, élégant, plein de gaieté, un véritable paradis pour la jeune fille.
Outre qu’elle n’avait point de loyer à payer et point à s’occuper de la vie matérielle, elle recevait régulièrement une somme suffisante pour subvenir largement à ses dépenses de toilette.
Insensiblement elle s’était habituée à cette aisance ; ce qui, autrefois, lui eût semblé du superflu était devenu un besoin pour elle. Actuellement elle comprenait la valeur des belles étoffes, des dentelles, des bijoux, des fleurs rares, du confortable dans l’ameublement et y attachait le plus grand prix. Toutes ces choses, auxquelles jadis elle ne songeait même pas, lui seyaient d’ailleurs si bien, rehaussaient à ce point l’éclat de sa beauté, que la privation de ces objets ne serait rien moins aujourd’hui à ses yeux que la perte d’une partie de ses charmes.
Il fallait cependant renoncer à tout cela. Sa rupture définitive avec Marcille lui imposait la loi, non-seulement de ne plus rien accepter désormais du procureur général, mais encore de lui rendre ce qu’elle en avait reçu. Toute sa fierté se révoltait à ridée de voir balancer avec de l’argent le mal qu’on pouvait lui avoir fait. D’une famille d’où elle se voyait forcément exclue, elle ne voulait rien, pas même un objet de la moindre valeur, pas même un instrument de travail. Elle prétendait tout abandonner dans ce logement, d’où elle se disposait à sortir, jusqu’aux présents qui lui avaient été faits, jusqu’aux livres, jusqu’aux fleurs ; elle était résolue à n’emporter que ce qui lui appartenait en propre, que ce qu’elle y avait apporté.
Que la lutte toutefois était douloureuse, et combien lui coûtait le sacrifice ! On se contente aisément d’une fortune médiocre, et rien n’est facile comme de mépriser ce qu’on ne connaît pas. Mais ce ne saurait être impunément qu’une femme surtout quitte un milieu pauvre pour une sphère plus élevée, qu’elle goûte, pour ainsi parler, aux délicatesses de la vie, qu’elle parvient à être réputée belle, gracieuse, distinguée, même à côté des plus jolies femmes, qu’elle se voit caressée, fêtée, admirée par des juges d’ordinaire peu enthousiastes, et enviée par des jeunes filles à qui tout le monde porte envie. En supposant qu’elle ne soit pas frappée de vertige, ce qui serait encore excusable, c’est le moins qu’elle souhaite plus ou moins passionnément de ne pas retomber dans la foule.
Or, Thérèse était femme. Il eût été surprenant qu’elle échappât à la contagion, qu’elle restât insensible au plaisir de briller, d’avoir de splendides toilettes, qu’elle s’entendit avec indifférence jugée digne de sa fortune. Elle n’avait pas même à se reprocher d’avoir été envieuse ou ambitieuse, d’avoir accepté avec empressement cette fortune qu’on lui offrait. Elle l’avait refusée avec énergie, elle s’était défendue jusqu’au dernier instant de mériter l’honneur qu’on voulait lui faire, et finalement n’avait consenti que de guerre lasse.
Et c’est à l’heure même où elle sentait les charmes du bien-être, où elle commençait à comprendre combien il est dur d’en être privé, qu’on la réduisait à sacrifier ce qu’elle n’avait pas demandé, qu’on la replongeait dans une condition comparativement plus humble que celle d’où elle était sortie, dans une misère relative !
D’un logement gai, plein de lumière, richement meublé, elle allait s’ensevelir sans transition dans une chambre étroite, pauvre, triste, et passer d’occupations pleines d’attraits à des travaux rebutants, au milieu desquels elle serait en outre persécutée par les souvenirs d’un beau rêve évanoui.
Elle n’aurait pas même la consolation d’emporter l’estime d’autrui dans sa solitude. Les dédains et les mépris menaçaient de l’y suivre. On la délaissait brusquement avec un sans gêne outrageant ; elle ne recevait déjà plus ni visites ni invitations ; les gens qui, hier encore, lui faisaient le plus grand accueil, ne la connaissaient même plus aujourd’hui.
La tristesse et l’amertume débordaient de son âme. Au milieu de ses préparatifs, qu’elle faisait comme à regret, elle ne cessait pas d’étouffer des soupirs. Elle s’oubliait parfois jusqu’à parler haut devant sa femme de ménage. « Dire, s’écriait-elle un jour tout à coup, qu’il pouvait en être différemment ! » Peu après elle ajoutait : « Si seulement M. Marcille eût eu quelques-unes des qualités de son excellent oncle ! » Son esprit se perdait souvent dans des rêveries sans fin. Elle les secouait soudainement, s’agitait et disait : « N’y pensons plus, tout est fini, on ne peut pas revenir sur ce qui est fait. » Et elle se remettait au travail avec une ardeur qui rappelait les agitations de la fièvre.
En attendant, elle en était venue à n’avoir plus ni appétit ni sommeil ; son front avait pâli ; le sang s’était retiré de ses joues et de ses lèvres ; la lumière de ses yeux n’avait plus été qu’un éclat maladif. Aujourd’hui, à sa maigreur croissante, il semblait qu’elle fût attaquée d’une maladie de consomption. Sous des apparences de résignation et de sérénité, il était hors de doute qu’elle souffrait horriblement.
L’oncle de Marcille ne pouvait s’y tromper. Aux prises avec de cruelles angoisses, il ne la quittait pas du regard, il l’enveloppait de sollicitude, il ne se lassait pas de l’interroger de l’air du plus vif intérêt.
Elle répondait en souriant qu’il s’alarmait sans raison, que loin d’être malade, elle ne s’était jamais mieux portée. La violence du mal ne devait pas tarder à lui donner un formel démenti. Graduellement à bout de forces, d’intervalle en intervalle, elle sentait le cœur lui manquer, avait des éblouissements et tombait en défaillance. Un jour enfin, paralysée par la fièvre, elle se trouva, à sa grande confusion, dans l’impuissance absolue de quitter son lit.
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