Chapitre 26 Maladie.
Thérèse ne cessait pas d’aller de mal en pis. La fièvre dont elle était tourmentée gagnait sans relâche en violence et présentait des caractères alarmants. Elle eut le délire. Pendant plus d’une semaine, on s’attendit d’heure en heure à la voir en proie aux plus redoutables désordres cérébraux. Ses jours étaient sérieusement menacés.
S’il est vrai que la maladie rend intéressant l’être le plus disgracié et même le plus disgracieux, comment la jeune fille, dans le danger où elle tomba, n’eût-elle pas excité la compassion ? Mme Marcille, la première, en femme bien élevée, envoya quotidiennement savoir de ses nouvelles. Une foule d’autres personnes s’empressèrent de suivre cet exemple.
Il semblait que l’oncle de Marcille eût des couleuvres dans la poitrine. Son visage pâle, ses yeux grands et fixes, ses traits altérés, tout en lui indiquait des angoisses dévorantes. Dans sa mortelle inquiétude, impuissant à se fier aux femmes qui veillaient jour et nuit sur la jeune fille, il ne s’arrachait d’auprès d’elle que succombant sous les fatigues et le besoin de repos. A voir son ardeur juvénile, on eût dit un amant au lit de mort d’une maîtresse passionnément aimée.
Marcille, sur ces entrefaites, se présenta un matin à la porte de Thérèse. Son oncle lui-même accourut l’y recevoir. Il s’oublia, en cette occurrence, jusqu’à laisser éclater son indignation et sa colère.
« Que venez-vous faire ici ? » demanda-t-il en barrant le passage.
Marcille, à qui le remords avait inspiré cette démarche, balbutia le désir de voir la malade.
« Que vous importe ? répliqua durement le procureur général. Je comprends votre honte et votre repentir, mais vous vous y prenez trop tard, Thérèse n’a plus que faire de vous. Allez-vous-en ! »
D’un air de plus en plus affligé, Marcille insista.
« Allez-vous-en, répéta l’oncle avec une sorte de véhémence. Vous êtes le dernier à qui je permettrais de la voir. Elle ne saurait vous reconnaître que pour en souffrir. Votre inqualifiable conduite l’a mise dans l’état où elle est. Peut-être demain n’existera-t-elle plus. Seriez-vous jaloux de hâter son agonie ? »
Il arriverait heureusement que l’aventure ne justifierait pas ces alarmes, qu’à l’heure même où il serait le plus déraisonnable d’espérer, le tempérament et la jeunesse, agissant de concert, déjoueraient les prévisions de la médecine et sauveraient comme par miracle Thérèse de la mort. Parvenu à son paroxysme, le mal, effectivement, après un temps d’arrêt, pencha à décroître. La jeune fille cessa de battre la campagne, le feu qui brûlait ses veines diminua d’intensité, et, à l’encontre des craintes en apparence les mieux fondées, il devint de plus en plus probable qu’elle guérirait.
Jusqu’à ce jour, l’oncle de Marcille avait eu l’air d’étouffer sous le poids d’un cauchemar. Il reçut avec de véritables élans de bonheur l’assurance que la jeune fille ne courait plus aucun danger.
Un profond accablement succéda peu à peu aux agitations de la fièvre. Insensiblement, les traits de la malade reprirent du calme, ses yeux cessèrent d’être hagards ; il sembla quelle se réveillait d’une longue léthargie. Regardant autour d’elle, se recueillant, essayant de rappeler ses souvenirs, elle eut enfin conscience de son état, et se rendit compte du lieu où elle se trouvait….
Sa confusion fut grande en apprenant tout ce qu’elle devait à l’oncle de Marcille. Elle s’affligea des preuves si nombreuses de sollicitude et d’attachement de la part d’un homme dont elle était à la veille de se séparer sans doute pour jamais. Ne prêtant au procureur général d’autres sentiments que ceux d’une généreuse compassion, elle ne comprenait pas, au souvenir de l’énorme distance qui était entre eux, à quel titre continueraient leurs relations, dès quelle ne serait plus chez lui. N’eût-il pas mieux valu qu’il lui marquât de l’indifférence ? Elle l’eût quitté, sinon sans regrets, du moins sans emporter dans son isolement le souvenir d’une amitié dénouée à l’heure même où elle en sentait profondément les charmes.
Quoi qu’il en fût, la reconnaissance débordait de son âme. Une fois entre autres, elle lui disait :
« Vous me demandez à quoi je rêve, monsieur…. A quoi rêverais-je, sinon à ce que vous avez fait et à ce que vous faites encore pour moi ?… Je voudrais m’enorgueillir de votre attachement et je sens, à mon peu de mérite, que je le dois uniquement à un excès d’humanité. En attendant, les nombreuses obligations que je vous ai n’en sont pas moins profondément gravées dans mon souvenir. Comment oublierais-je jamais que vous m’avez secourue, protégée, défendue, alors que tout le monde me tournait le dos, me méprisait, m’accablait ? Je serais tentée de vous en vouloir, puisque aussi bien vous m’avez contrainte à une dette que je serai toujours impuissante à acquitter. »
D’une voix légèrement altérée, l’oncle de Marcille répliqua :
« A ma place, je vous assure, bien d’autres hommes n’eussent pas agi autrement que moi. Nous ne sommes, en général, ni aussi insensibles, ni aussi égoïstes que les apparences tendent à le faire croire. Ce qui, la plupart du temps, ferme le cœur et la main, c’est l’indécision où l’on est de savoir si la personne qui a besoin d’aide est réellement digne d’intérêt. Que de fois j’ai entendu dire, même à des personnes très-charitables : « Je ne rebuterais jamais un malheureux, si j’étais assuré qu’il méritât ma compassion. » Il ne s’agit pas de caractériser ce langage. Supposez seulement que je sois du nombre des gens qui le tiennent. Votre histoire ne m’est-elle pas connue jusque dans les moindres détails ? Ne sais-je pas les chagrins dont on vous a accablée, les iniques préventions dont vous avez été victime ? N’étais-je pas enfin absolument convaincu que vous étiez mille fois digne d’égards et de protection ? Ce que j’ai fait, je le répète, une foule d’autres hommes, dans la certitude où je suis, l’eussent fait avec le même empressement. Je ne mérite donc ni remercîments, ni reconnaissance. Loin de là, il me semble n’avoir que très-imparfaitement acquitté une dette contractée envers vous par un membre de ma propre famille…. »
Thérèse se préoccupa des ravages que trois semaines de fièvre et de diète avaient faits en elle. A sa prière, on lui donna un miroir. L’oncle de Marcille, qui survint et la surprit en train de se mirer, sourit de ses préoccupations.
« Que je suis changée ! s’écria-t-elle avec quelque embarras. Est-il possible qu’en si peu de temps j’aie tant enlaidi ! On me donnerait dix ans au moins de plus que mon âge. Ne trouvez-vous pas, monsieur ? »
Elle était, en effet, excessivement pâle, tout son embonpoint avait disparu et ses yeux étaient loin d’avoir retrouvé leur ancien éclat.
D’un air attendri, le procureur général lui donna l’assurance que ces ravages étaient tout éventuels, qu’avec du repos et un régime elle ne tarderait pas à redevenir jeune, fraîche et belle comme auparavant.
Elle reprit avec vivacité :
« Ne croyez pas au moins, monsieur, que j’en aie de l’affliction ! Ce n’est que de la surprise. Qu’importe quelques rides, du moment où ma guérison est complète ! Il me semble que la fièvre a mis entre le passé et le présent un siècle d’intervalle. Vous voyez en moi une autre femme. Je me sens, à cette heure, l’âme aussi tranquille que lorsque j’avais dix ans…. »
Peu après, elle avoua même qu’on pouvait hardiment lui parler de Marcille, qu’il avait perdu tout prestige à ses yeux, que l’amour qu’elle avait eu pour lui n’avait laissé d’autres traces en elle que celles d’un mauvais rêve, et qu’elle s’étonnait elle-même d’avoir eu tant d’inquiétudes au sujet d’un homme dont le souvenir actuellement la laissait froide et absolument indifférente.
« J’ai beau, ajouta-t-elle, me rappeler détail par détail les mécomptes qu’il m’a fait essuyer, son étrange conduite n’a plus même le privilège d’exciter en moi, je ne dirai pas du mépris, mais seulement une apparence de ressentiment. »
Ces aveux ne laissèrent pas que de causer un sensible plaisir à l’oncle de Marcille. Il ne s’en montra que plus ouvertement prévenant, empressé, tendre auprès de Thérèse.
La jeune fille, de son côté, tombait graduellement aux prises avec de nouvelles inquiétudes. De plus en plus frappée de l’impatience avec laquelle elle attendait le procureur général, du plaisir qu’elle ressentait dès qu’il était là, du serrement de cœur que lui causait son départ, elle se replia sur elle-même et fut envahie par une sorte d’effroi. Son inclination pour l’oncle de Marcille, qu’elle supposait dans le principe toute filiale, méritait déjà, à sa grande stupeur, une épithète d’un sens quelque peu différent. Elle frémit au nouvel orage qui menaçait de troubler sa vie. A peine lui fut-il possible d’en soutenir la pensée. S’abandonner à de pareils sentiments ne lui semblait rien moins que le fait de la démence.
D’enjouée qu’elle était habituellement, elle devint sérieuse ; son abandon fit place à des manières de plus en plus réservées. Outre qu’elle veilla incessamment sur son imagination, qu’elle lutta avec énergie contre les envahissements d’une affection trop vive, elle s’abstint encore sans miséricorde des plus innocentes effusions d’amitié.
Son impatience de guérir était sans bornes. On lui permettait déjà de passer une partie des jours dans un fauteuil, Bientôt elle cessa d’être pâle et languissante, reprit des forces, put aller et venir et achever ses préparatifs de départ.
De temps à autre, dans ses conversations avec l’oncle de Marcille, elle glissait quelque allusion à ses projets de retraite, et insensiblement exprimait son intention formelle de retourner prochainement dans l’ombre d’où elle était sortie. Enhardie enfin par le mutisme obstiné du procureur général, elle choisit un jour qu’il était là pour prier l’une des femmes qui l’avaient soignée de vouloir bien prendre la peine de lui chercher un logement.
Si l’oncle de Marcille ne soufflait mot, ce n’était pas faute toutefois d’avoir envie de s’expliquer. Préoccupé, rêveur, perplexe, il arrivait chaque fois chez la jeune fille avec la résolution évidente de lui confier quelque secret, et toujours s’en allait sans rien dire, comme si la timidité et l’émotion eussent étouffé les paroles dans sa gorge.
Sa taciturnité, au reste, n’intriguait Thérèse que médiocrement. Aussi loin que possible de la vérité, elle s’arrêtait à conjecturer qu’il prétendait lui assurer, par acte authentique, une pension qu’elle n’avait reçue, jusqu’à ce jour, qu’à titre provisoire, et qu’il différait de lui en parler par peur d’un refus.
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