‹ Les orages de la vieChapitre 27 sur 48 · Chapitre 27 Déclaration.

Chapitre 27 Déclaration.

Un jour, toutefois, il se présenta devant elle dans des dispositions en apparence tout autres. Ses manières étaient décidées et son visage respirait l’enjouement. Un œil exercé n’eût pas manqué d’apercevoir qu’il y avait un peu de contrainte dans son air, et qu’il n’avait qu’un masque de gaieté. Il entra cette fois sur-le-champ en matière, à peu près comme le baigneur se jette d’un bond dans une eau froide pour en finir tout de suite avec la sensation du froid. Il s’assit dans un fauteuil tout près d’elle, et, sans la regarder :

« Je ne viens pas, chère enfant, lui dit-il d’un accent paternel, vous demander ce que vous comptez faire, je le devine à vos préparatifs. Je viens vous avouer mes intentions…. »

Thérèse le regarda avec une curiosité mêlée d’inquiétude. Elle allait enfin savoir ce qu’il roulait dans sa tête depuis tant de jours. Il se recueillit un moment et continua :

« Par le fait d’autrui, en dépit de vous-même, vous avez compté sur un établissement honorable. Pendant plusieurs années, toujours malgré vous, on a tenu sous vos yeux cette promesse de fortune. Un homme incapable de vous apprécier, indigne de vous, mon absurde neveu, a dissipé, par son inqualifiable faiblesse, les plus légitimes espérances. Je sais que vous lui reconnaissez ce droit, que vous lui pardonnez ses procédés iniques, que vous êtes décidée à la résignation, et que vous êtes trop noble pour jamais vous plaindre. »

Le temps de reprendre haleine, et le procureur général ajoutait avec fermeté :

« Mais moi, moi qui vous connais, qui vous comprends, qui vous juge, j’estime qu’il ne peut pas en être ainsi, que vous ne devez pas être sacrifiée, qu’il n’est pas possible que plus longtemps vous soyez dupe et victime des sottises d’autrui. »

Le procureur général donnait aux faits une couleur qui commençait à alarmer Thérèse. A l’approche du moment critique, elle réunit toutes ses forces et se promit intérieurement de ne pas fléchir.

« Ne vous effrayez pas de ce début, poursuivit le procureur général en s’efforçant de dominer son émotion. Vous serez toujours libre d’agir comme vous l’entendrez. Au préalable, je vous déclare que mon neveu n’existe plus pour moi, que je le renie comme un malhonnête homme. Que vous acceptiez ou repoussiez mes offres, votre décision n’aura donc aucune influence sur le parti de le déshériter, auquel je me suis arrêté définitivement.

– Je vous entends, monsieur, interrompit Thérèse du ton de la prière. Mais, je vous en conjure, laissons cela : épargnez-moi la douleur de ne reconnaître tant d’obligeance que par un refus opiniâtre.

– Je vous répète, mon enfant, repartit le procureur général d’une voix émue, que je ne prétends nullement vous contraindre, que je n’aspire qu’à vous persuader, si c’est possible.

– Sans doute, monsieur, j’ai tort, je le sais, ajouta Thérèse sans attendre. Toujours est-il qu’aucune considération ne peut me faire changer d’avis. J’userais avec bonheur, croyez-le bien, des effets de votre bienveillance, si chaque jour je ne devais pas être exposée à entendre faire des allusions injurieuses à ce sujet.

– Rien de plus juste, répliqua le procureur général toujours plus ému. Aussi ai-je à vous faire part de combinaisons au moyen desquelles vous n’auriez à souffrir ni mépris ni allusions blessantes. »

La jeune fille était déroutée. Elle regarda le procureur général avec des yeux pleins de questions. La voix de celui-ci baissa encore d’un degré.

« Je ne suis plus de la première jeunesse, fit-il en secouant la tête ; mais enfin je ne suis pas encore vieux. Je ne vous dirai pas que j’ai pour vous ce qu’on appelle de l’amour ; toutefois, vous me croirez quand j’avancerai que je vous aime comme pourrait le faire le plus tendre des amis et que je ne varierai jamais dans de tels sentiments. »

L’attention de Thérèse redoubla. La pauvre fille doutait encore de ce qu’elle entendait. Le procureur général reprit :

« Mon intention formelle, longtemps préméditée, inébranlable, est de vous léguer ma fortune, et je ne connais pas de voie plus simple, plus rationnelle, plus sûre pour arriver à ce résultat que celle de vous épouser. »

Thérèse tressaillit. Un moment, la stupeur paralysa sa langue. Enfin, elle s’écria :

« Vous, monsieur, vous, m’épouser !

– Ma proposition vous désobligerait-elle ? demanda le procureur général d’une voix tremblante.

– Que dites-vous, monsieur ? » fit Thérèse prête à se trouver mal.

Elle était profondément bouleversée. De pareilles offres étaient, certes, bien loin de son esprit. L’idée d’épouser Marcille avait été longtemps pour elle une sorte de rêve. Qu’était-ce donc que cette idée à côté de celle d’un mariage avec un homme que son caractère, sa fortune, ses fonctions élevées mettaient au premier rang parmi les notables de la ville ? La perspective de devenir la femme de cet homme distingué et de partager la considération dont il jouissait eût comblé même les espérances d’une femme ambitieuse. Aussi Thérèse n’en pouvait-elle croire ses oreilles.

« Vous, monsieur, vous, m’épouser, répéta-t-elle en appuyant sur chaque mot.

– Je vous jure, mon enfant, que rien n’est plus sérieux, » dit le procureur général.

Un trait de lumière traversa l’esprit de la jeune fille. Mille remarques lui furent sur-le-champ expliquées ; par exemple, les rêveries, les distractions, les tristesses du procureur général. « Il m’aime ! » pensa-t-elle. Elle n’avait pas encore songé à l’observer attentivement. Elle se mit à l’examiner en femme curieuse. Son front était dessiné par d’épais cheveux bruns où les quelques cheveux blancs qui y étaient mêlés figuraient assez bien un peu de poudre ; il avait la figure longue et pâle, encadrée de favoris également grisonnants ; le sourire imprimait à ses lèvres une contraction toute gracieuse. Ces détails composaient un ensemble qui n’était pas dépourvu de charme. Ajoutez à cela qu’il se mettait avec une exquise simplicité, et qu’il s’exprimait avec une facilité chaleureuse qui indiquait un homme moralement plus jeune que ne l’était Marcille lui-même. Il la regardait en face. Malgré l’éclat du verre de ses lunettes, elle n’eut pas de peine à deviner son trouble. « Il m’aime ! » pensa-t-elle de nouveau en baissant la tête. Cette découverte l’étourdissait peut-être plus encore que ne faisait la question du mariage.

« Eh bien ? fit le procureur général en souriant, néanmoins d’une voix mal assurée.

– Mais le monde, monsieur, le monde ! s’écria Thérèse en joignant les mains.

– En auriez-vous peur avec moi ? dit le procureur général saisi par l’espérance. D’ailleurs, il n’est pas toujours aussi terrible qu’il en a l’air. Il a quelquefois le sens commun. Je dirai même qu’on peut souvent lui faire accepter les choses qui blessent le plus ses préjugés, pourvu, cependant, qu’on le fasse avec franchise, avec courage, avec dignité. Je ne suis pas de ceux, vous pensez bien, que l’opinion peut ébranler, et j’aurai, je l’espère, toujours assez de tact et de fermeté pour faire respecter celle qui sera ma femme. Le monde, j’en conviens, jasera, criera, médira, si vous voulez ; mais avant peu, j’en ai la conviction, il ne soufflera plus mot, à moins que ce soit pour m’envier ma femme et mon bonheur. »

Thérèse, comme cela était naturel, continuait de donner des marques de la plus vive surprise.

« Voyons, chère, très-chère enfant, poursuivit l’oncle de Marcille avec une tendresse croissante, n’avez-vous plus d’objection à me faire ? Vous ne craignez pas, sans doute, qu’à mon âge je change jamais de sentiments à votre égard. L’amour qui, la plupart du temps, n’est qu’un feu de paille, peut bien s’éteindre ; mais les sentiments d’affection fondés sur l’estime, mûris à l’éclat des plus solides et des plus rares qualités, vous le savez, sont inaltérables. »

Thérèse gardait toujours le silence.

« Est-ce mon âge qui vous effraye ? demanda le procureur général. Il devrait plutôt plaider en ma faveur, ajouta-t-il en souriant : vous serez encore une jeune et jolie veuve, quand moi, hélas ! je ne serai plus. »

Thérèse était émue jusqu’aux larmes. Elle était capable de comprendre cet homme et était digne de lui. Elle se montra tout à coup à la hauteur d’une si étonnante fortune.

Le procureur général, préjugeant mal du grand trouble que tout en elle accusait, laissa entendre, en hochant la tête, qu’il n’avait que trop sujet de craindre d’être refusé. Thérèse leva sur lui des yeux brillants d’orgueil.

« Oh ! non, monsieur, fit-elle, cela ne m’est pas permis. Je serais insensée. Ce serait douter de vous, vous méconnaître, me montrer tout à fait indigne de l’honneur que vous voulez me faire. » Elle s’arrêta pour retomber aux prises avec d’ineffables rêveries. « Mais, dit-elle, laissez-moi le temps de me remettre, de m’habituer à cette fortune. Je vous l’avoue, je m’y attendais si peu que la tête m’en tourne. »

Il eût fallu voir le tressaillement du procureur général. Il était sur le point de suffoquer de joie.

« D’accord, mon enfant, dit-il avec empressement ; prenez un mois, deux mois, un an, si vous voulez. Vous avez en moi un véritable esclave. Je souscris d’avance à toutes les conditions qu’il vous plaira m’imposer. »

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