Chapitre 28 Mariage.
Dès lors, le soir, sur les promenades, on rencontra fréquemment le procureur général donnant le bras à Thérèse. Cette intimité ne fit d’abord que surprendre. Elle fut bientôt un sujet de conversations inépuisables. On se livra à mille suppositions et l’on s’arrêta naturellement à celles qui blessaient le plus l’honneur de la jeune fille. Insensiblement, la médisance tourna à la calomnie. Les plus terribles préventions pesèrent sur le procureur général. En même temps qu’on l’accusa de donner en face de tous les plus pernicieux exemples, on traita Thérèse avec encore moins de ménagements. On alla jusqu’à féliciter Mme Marcille et son fils, l’une de ne pas avoir une bru semblable, l’autre d’être débarrassé d’une femme qui démentait si audacieusement son passé. Les gentillesses allèrent leur train et crescendo jusqu’au jour où la vérité éclata et balaya, on peut dire, d’un coup d’aile toutes les calomnies.
La publication du mariage, suivie presque immédiatement de celle des bans, fit tout d’abord un effet comparable à celui d’un sinistre. Les gens du milieu où vivait l’oncle de Marcille en furent un moment atterrés. Ils reprirent insensiblement courage pour se livrer au plaisir des commentaires et de la critique, pour accabler le mari et la femme de quolibets plus ou moins spirituels, de railleries plus ou moins mordantes. Pendant quinze jours il ne fut point question d’autre chose dans la ville. Ce mariage prenait les proportions d’un événement politique.
Le procureur général ne s’inquiéta guère de tous ces clabaudages ; il alla droit son chemin, à peu près comme la locomotive file sur les rails sans se soucier des faucheurs et des faneuses qui, à droite et à gauche, crient et gesticulent en la voyant passer. Il n’avait pas eu le temps d’aller de la mairie à l’église, que les bruits avaient cessé. Que pouvait-on contre un fait accompli ? Peu après, jugeant que sa femme méritait qu’il s’occupât exclusivement d’elle, il donnait sa démission. Loin de lui tenir rancune de sa mésalliance, on sollicitait bientôt, à l’égal d’une faveur extrêmement précieuse, l’honneur d’être admis chez lui. Ses dîners étaient délicats, ses soirées étincelaient de lumières et de fleurs, on peut ajouter de jolies femmes et d’hommes d’élite. Bien qu’on n’y jouât point, l’ennui y était inconnu. Et ainsi, grâce à Thérèse, au milieu des plaisirs toujours neufs que sait faire éclore la tendresse d’une femme, s’écoulait l’heureuse vie du procureur général.
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