Chapitre 1 Sur le pont Saint-Michel.
On connaît le pont Saint-Michel, qui relie la rue de la Harpe à celle de la Barillerie. Les travaux de restauration n’ont point encore fait disparaître de sa face vénérable les rides de la vieillesse. Sa chaussée montueuse et raboteuse semble creusée entre les trottoirs comme une vaste ornière, Les voitures et les passants y affluent. Du côté de la rue de Jérusalem, le parapet, dans presque toute sa longueur, est encombré par des bouquins ; de l’autre, outre un marchand d’oiseaux et un minéralogiste, on remarque trois ou quatre femmes, rangées à la file, qui vendent, selon la saison, des pommes, des oranges, des noix, des châtaignes bouillies, des violettes ou des roses. Notez que, du point où stationnent ces marchandes, l’œil embrasse d’un regard les tours de Notre-Dame, les bâtiments de l’Hôtel-Dieu, l’arche élégante du Petit-Pont, les eaux vertes de la Seine, la Morgue, la flèche et la toiture dorée de la Sainte-Chapelle.
Les rayons obliques du soleil d’automne ricochaient çà et là sur le groupe des marchandes. Il pouvait être quatre heures de l’après-midi. Une petite femme, sans âge, d’apparence pauvre, bien que fort propre, débattait tranquillement le prix de toute une corbeille de petites poires. Le panier, déjà à demi plein de gâteaux, de sucre d’orge et autres friandises qui gisait près d’elle, indiquait clairement une revendeuse.
Pendant ce temps-là, une femme de cinquante à cinquante-cinq ans, qui cheminait lentement dans la direction de la rue de la Harpe, s’arrêta tout à coup. Grande et maigre, avec un visage long et hâve, des traits flétris, elle était coiffée d’un bonnet sale, vêtue d’une robe déteinte, et enveloppée d’un vieux châle d’où s’échappait un cabas rapiécé, garni de cuir aux angles. La vue de la petite revendeuse semblait l’avoir clouée sur place. Elle la toisa d’abord des pieds à la tête d’un regard noir qui flambait d’animosité ; puis, sans la quitter des yeux, elle dit entre ses dents, du ton de la haine :
« La vieille misérable !… Si ça ne fait pas mal au cœur ! »
Il était évident qu’un scandale ne devait nullement répugner à cette affreuse femme. Aussi, se dépitant de n’avoir pas été entendue, elle s’approcha de l’une des marchandes et continua avec plus d’amertume encore :
« Qu’est-ce qui dirait à voir ça, je vous le demande, que ça couche sur des sacs d’écus ! »
Elle réussit cette fois à provoquer l’attention. La marchande de qui elle était voisine marqua de la surprise et l’envie d’en savoir davantage.
« Vous ne voudrez pas me croire, ajouta l’endiablée mégère en élevant la voix ; c’est pourtant aussi vrai que je m’appelle Loiseau et qu’il y a un Dieu : cette vieille loque, à qui vous donneriez un sou, cache de l’argent dans sa paillasse et n’a pas honte de tendre la main, quand elle pourrait vivre de ses rentes. »
La petite revendeuse, dans sa préoccupation à ranger les poires dans son panier, était seule à ne rien entendre. Celle des femmes à qui elle avait affaire se vit dans l’obligation de lui demander :
« Qu’est-ce que cette dame vous veut donc, Madeleine ? Est-ce que vous la connaissez ? Entendez-vous ce qu’elle dit ?
– Quelle dame ? » fit Madeleine en levant brusquement la tête.
Ses regards rencontrèrent ceux de la femme Loiseau. Les deux ennemies plongèrent quelques secondes dans les yeux l’une de l’autre.
« Comment, ça ne finira donc jamais ! s’écria la vieille Madeleine avec impatience. Vous n’avez donc rien à faire ? Voyons, qu’est-ce que vous dites encore ?
– Je dis, je dis, répliqua la femme Loiseau en marchant vers la petite vieille d’un air de menace, que vous rougiriez si vous aviez du cœur.
– Allons donc ! toujours les mêmes radoteries !
– Des radoteries, vieille mendiante, c’est bon pour vous ! repartit la femme Loiseau avec une colère croissante. Ayez donc le front de soutenir qu’il est honnête de faire le métier que vous faites, quand on a de l’argent à remuer à la pelle. »
La scène devenait assez vive pour arrêter quelques passants.
« Des mensonges ! des mensonges ! répéta énergiquement Madeleine en faisant mine de vouloir s’éloigner.
– Après cela, qu’est-ce que ça fait ? fit observer l’une des marchandes. Si vous avez de l’argent, tant mieux pour vous, Madeleine ; ça n’est pas une raison pour ne pas faire du commerce, si ça vous amuse.
– Du commerce, à là bonne heure ! poursuivit la femme Loiseau ; mais son commerce n’est qu’un prétexte pour pouvoir mendier impunément. Elle va s’asseoir à la porte des églises avec son panier, et là, au lieu de vendre sa marchandise, elle fait là pauvresse, tend la main d’un air honteux, et vole ainsi des aumônes qui appartiennent aux vrais malheureux.
– Quant à ça, dit la plus âgée des marchandes, c’est mal, très-mal. Est-ce vrai, Madeleine ? »
Les traits de la vieille Madeleine respiraient l’honnêteté. Elle n’était évidemment pas de taille à lutter contre la femme Loiseau : aussi songeait-elle bien moins à se défendre qu’à fuir. Toutefois elle répondit d’un air triste, en passant le bras dans l’anse de son panier :
« Ce que dit cette méchante femme n’a pas le sens commun : autant de paroles, autant de mensonges. La vérité est que j’avais quelques épargnes pour quand je serais infirme. Mais j’ai tout perdu dans un incendie, et je suis à cette heure encore bien plus malheureuse que je n’en ai l’air. Je ne gagne ma vie qu’avec bien du mal, et vous verrez qu’un jour, si personne ne prend pitié de moi, on me trouvera morte de faim et de froid sur ma paille. »
Disant cela, la petite vieille essuya une larme avec sa manche et essaya de fendre le groupe de curieux qui grossissait à vue d’œil.
« Et moi, je dis que c’est elle qui ment ! s’écria la femme Loiseau, dont la colère tournait à la rage. C’est comme ça qu’elle trompe le monde. Allez rue Saint-Victor, au no 24, et tous les locataires vous en apprendront de belles sur son compte ! Que je perde mon nom de Loiseau si l’on ne vous certifie pas ce que j’avance ! Dieu merci ! sa réputation est faite. Dites-lui seulement de passer dans le quartier, et vous verrez si elle l’osera…. »
Madeleine était décidément partie. Elle avait la tête penchée, les larmes aux yeux, les reins courbés en deux pour faire équilibre au poids de son panier. Les éclats de voix de son ennemie la poursuivaient toujours. Une. bouffée d’air apporta même cette menace à ses oreilles :
« Si j’étais sergent de ville, j’aurais bientôt fait de la ramasser et de la conduire au dépôt. »
q