Chapitre 2 Une action qui n’est pas cotée à la Bourse.
La petite revendeuse longeait à pas mesurés le quai Saint-Michel. Parvenue à la place du Petit-Pont, elle traversa la chaussée, disparut derrière la maison qui fait l’angle et s’engagea dans la rue Saint-Jacques.
Un jeune homme la suivait à distance et l’observait comme eût pu le faire un agent de police. Son visage accusait vingt-quatre ou vingt-cinq ans. Il était de taille moyenne, bien fait et fort proprement vêtu. A l’ombre des bords de son feutre, bas de forme et de couleur fauve-clair, on apercevait un teint blanc, des yeux presque noirs, des cheveux châtains, un nez droit, une bouche gracieuse et, en somme, un air plein d’aménité, quoique mélancolique. Sa main droite, en soulevant l’un des pans de sa redingote pour plonger dans la poche du pantalon, laissait voir une petite chaîne de montre en or.
L’un des premiers, il s’était arrêté à la querelle des deux femmes. Aucun détail de la scène ne lui avait échappé. La vieille Madeleine, par son air de droiture et de bonté, avait tout de suite éveillé sa curiosité et son intérêt.
Néanmoins, en la suivant et en l’épiant, ses intentions ne semblaient rien moins que précises. Il ne cessait de la dépasser pour revenir bientôt sur ses pas : il tournait littéralement autour d’elle. On comprenait, à ses allées et venues, qu’il avait envie de l’aborder, mais qu’il n’osait pas.
Ce ne fut qu’au droit du collège de France, après avoir répété vingt fois le même manège, que, se plaçant aux côtés de la petite vieille et marchant à son pas, il parut décidé à s’en faire remarquer et à lui adresser la parole. Madeleine tourna en effet la tête vers lui, et le regarda avec des yeux pleins de surprise et aussi pleins de défiance. Le jeune homme prévint la question qu’elle s’apprêtait à lui faire.
« Pardon, ma bonne femme, lui dit-il du ton le plus simple, je ne me trompe pas, c’est bien vous que l’on querellait tout à l’heure sur le pont Saint-Michel, je ne sais plus à propos de quoi.
– Oui, monsieur, répliqua la vieille d’une voix que l’inquiétude et la crainte rendaient hésitante et timide.
– Plus je vous regarde, je ne vous le cache pas, plus il m’est difficile de comprendre les invectives de votre adversaire.
– Oh ! monsieur, fit la vieille tristement, vous n’avez vu que la répétition de ce qui m’arrive presque chaque jour.
– J’imagine pourtant, que vous n’êtes pas condamnée à vous croiser perpétuellement avec cette femme.
– Non, sans doute, répondit Madeleine d’un air déjà plus rassuré. Mais quand ça n’est pas celle-là, c’en est une autre. Trois ou quatre de mes anciennes voisines semblent s’être donné le mot. La moins agile trouve des jambes de cerf pour accourir, d’aussi loin qu’elle m’aperçoit, me faire des avanies pareilles. »
Après une pause, le jeune homme reprit :
« Mais que prétendent-elles ? de quoi vous accusent-elles ?
– Ne l’avez-vous pas entendu ? dit Madeleine : d’être avare, de cacher de l’argent, ce qui est bien la calomnie la plus-abominable qu’on ait pu imaginer, tant elle m’a fait de tort et m’en fait encore aujourd’hui.
– Elles doivent du moins se fonder sur quelque chose ! Quel fait, quel bruit leur a donné lieu de croire que vous, ma bonne femme, vous pourriez vivre de vos rentes ? »
La vieille Madeleine, de son œil bleu, sain, vif, pénétrant, n’avait pas discontinué d’étudier le visage du jeune homme avec une sorte d’âpreté, comme si elle eût voulu fouiller jusqu’au fond de sa poitrine. Évidemment, de cette étude, il n’était résulté, chez la petite vieille, que des impressions favorables. Les observations qu’elle avait recueillies avaient, pour ainsi parler, effacé une à une les rides qu’y avait creusées tout d’abord la défiance. Ses traits avaient repris graduellement plus que de la tranquillité, presque de la sérénité.
« Je m’en vas vous le dire, répliqua-t-elle avec bonhomie. Il y a sept ou huit mois, le feu s’est déclaré dans un magasin de la maison où je demeurais, rue Saint-Victor. Tandis qu’on organisait la chaîne et qu’on faisait aller les pompes, des pompiers sont montés à tous les étages et ont jeté par les fenêtres, dans la cour, toutes les choses qu’on pouvait sauver, par exemple, les matelas, le linge, les habits. Or, depuis plus d’un siècle, je conservais, à l’égal de mes prunelles, une somme de six cents francs pour me retirer aux Petits-Ménages, quand je serais infime. Par crainte des voleurs, je cachais cet argent dans ma paillasse. En tombant du cinquième, la paillasse s’est crevée, et mon argent s’est répandu dans la cour. Je ne peux pas vous donner une idée de l’effet qu’a causé cette découverte. Ça été un vrai événement. Tout le quartier n’a parlé que de ça pendant huit jours. On m’a fait un crime de ma prudence. L’envie s’en est mêlée. Mes deux cents écus n’ont pas tardé à monter jusqu’à dix mille francs. Les voisins et les voisines m’ont pris d’abord en grippe et bientôt en horreur. Pendant ce temps-là, le chiffre de ma fortune augmentait toujours. A la fin, aux yeux de tous les gens du voisinage, je n’ai plus été qu’une vieille avare qui faisait semblant d’être misérable pour inspirer la pitié et grossir un trésor inutile. A dater de ce jour, on ne m’a pas aperçue une seule fois sans m’injurier, sans m’agonir, sans me reprocher mes richesses et mon avarice. On a été jusqu’à exciter contre moi tous les petits mauvais garnements des alentours. Je ne pouvais plus y tenir. J’ai déménagé. Vous avez vu ce qui m’arrive, quand je rencontre une femme de mon ancien quartier. »
L’accent sincère, pénétré, dont tout cela était raconté, éloignait de l’esprit jusqu’à la velléité de le mettre en doute.
« Avez-vous sauvé du moins votre magot ? lui demanda son interlocuteur d’un ton de plus en plus affectueux.
– Voilà précisément le pire de l’histoire, fit la bonne femme en secouant la tête d’un air de tristesse et de découragement : je n’ai rien sauvé du tout. Cet incendie a causé ma ruine. Il n’a pas suffi que j’y perdisse mon mobilier, le peu de linge que j’avais, mes quelques hardes ; il a a fallu encore qu’à force de criailleries et de mensonges on m’empêchât d’obtenir quelque chose du bureau de bienfaisance. Et l’on ne s’est pas contenté de cela. J’avais, dans le quartier, une assez bonne place pour la vente. Eh bien ! j’en ai été chassée par toutes sortes de sottises et de menaces. Ça n’a plus cessé d’aller de mal en pis. J’ai dû chercher un autre endroit pour m’y établir, courir chez le commissaire et à la préfecture de police, louer une chambre, acheter un bois de lit et des chaises, remplacer mes nippes brûlées et le reste : tout cela m’a pris plus d’un grand mois et m’a coûté les yeux de la tête. Ajoutez qu’à ma nouvelle place, sur les marches de l’église des Dames Saint-Michel, où je vais en ce moment, je ne vends presque rien et que c’est tout le bout du monde si, dans une semaine, je gagne de quoi vivre quatre ou cinq jours. Aussi, malgré des efforts inimaginables, à mon grand crève-cœur, comme vous pensez, ai-je vu mes pauvres économies glisser goutte à goutte à travers mes doigts comme du vif-argent. Aujourd’hui, il ne me reste rien, absolument rien, et les trois quarts du temps je me couche l’estomac vide, et, pour combler la mesure, on crie partout que je suis riche, on n’en démordra pas, on me fait tout le mal possible, on m’empêche de gagner ma vie, et l’on ne sera content que quand je serai morte de faim…. » Ces faits navrants étaient dits de la voix la plus naturelle et la plus touchante. Les inflexions seules de cette voix, qui trahissaient des douleurs profondes et contenues, étaient d’une éloquence irrésistible. Le jeune homme, ému de compassion, sentait son émotion grandir à chaque parole de Madeleine. Celle-ci ajouta toujours plus mélancoliquement :
« Si seulement je ne touchais pas à l’âge des infirmités, il n’y aurait que demi-mal, A cette heure, ça va encore. Je n’ai pas de grands appétits, et d’ailleurs je suis faite de longue date aux privations. Mais l’avenir ! l’avenir, qui pour moi sera peut-être demain ! Je suis déjà bien vieille, bien cassée, et je sens tous les jours mes forces qui diminuent. Qu’est-ce que je deviendrai ? Où irai-je ? A quoi en serai-je réduite ? Je vous l’avoue, c’est ça qui m’épouvante. Je ne peux pas me distraire de ces idées-là. Le jour, les bouchées que j’avale en sont amères. La nuit, je n’en dors pas. Quand je m’assoupis de fatigue, j’en rêve, j’en étouffe comme d’un cauchemar. Ah ! c’est dur aussi, après avoir tant vécu, tant travaillé, tant peiné, de ne pas même avoir l’espérance d’un petit coin pour y vivre quelques jours en paix, de ne pas même savoir où reposeront vos vieux os !… Tenez, monsieur, laissons cela. Qu’est-ce que ça peut vous faire ? Et moi, en y songeant, je serais capable d’en pleurer en pleine rue, ce qui ne servirait pas à grand’chose…. »
Effectivement, des pleurs roulaient dans les yeux de la vieille Madeleine et des sanglots faisaient trembler sa voix. Celui à qui elle parlait n’était pas moins profondément attendri ; il eut même besoin d’un effort pour rester maître de son trouble.
« Mais dites-moi, ma bonne femme, fit-il d’une voix altérée, vous n’avez donc pas de famille, pas de parents ?
– J’ai des parents, répondit la petite vieille en essuyant philosophiquement ses yeux, qui sont dans l’aisance. C’est pourtant absolument comme si je n’en avais pas. Ils ont même poussé tant qu’ils ont pu à ma ruine.
– Ainsi, ils ne font rien pour vous ?
– Quand je vas par hasard les voir, je n’en reçois que des sottises…. »
Tout en devisant de la sorte, ils étaient parvenus à la hauteur du Panthéon. La petite vieille était fatiguée. Elle s’arrêta et déposa son panier à l’angle d’un trottoir. Le jeune homme ne bougea pas d’auprès d’elle. Il avait la tête penchée, il promenait au hasard ses regards distraits, il paraissait aux prises avec de vives préoccupations.
« Écoutez, Madeleine, » fit-il tout à coup d’un ton résolu. Il s’interrompit pour ajouter en manière de parenthèse : « Car c’est bien ainsi, je crois, qu’on vous appelle.
– Madeleine Lorin, cher monsieur, pour vous servir. »
Le jeune homme poursuivit :
« Je ne vous connais que depuis un quart d’heure, et je m’étonne moi-même de l’intérêt que je vous porte. Je ne puis plus endurer l’idée de vous voir manquer du nécessaire. Sans être riche, je gagne bien ma vie, je suis le maître de ce que je gagne, je ne dois rien à personne. Vous me voyez prêt, à moins cependant que mes offres ne vous blessent, à vous donner un franc par jour en attendant mieux. »
Ces offres produisirent sur Madeleine l’effet d’un coup de foudre. Elle s’arrêta, tourna vivement la tête vers celui qui les lui faisait et le regarda avec des yeux démesurément ouverts et tout effarés.
« Parlez-vous sérieusement ? s’écria-t-elle après être restée quelques instants interdite.
– S’il ne faut, pour vous le prouver, que vous avancer une semaine….
– Mais vous ne me connaissez pas ! ajouta Madeleine de plus en plus stupéfaite. Je peux être tout ce qu’on dit, je peux vous avoir trompé.
– Il me suffit de vous voir et de vous entendre pour être persuadé du contraire…. »
La stupéfaction cessa de paralyser les traits de Madeleine ; son visage s’assombrit, la défiance y reparut. Son œil, d’une vivacité pénétrante, parcourait l’inconnu des pieds à la tête.
« Franchement, balbutia-t-elle, il me paraît bien étonnant que vous soyez si charitable à cause seulement de mon honnêteté et de ma misère. Vous avez sans doute d’autres motifs ?
– De bien simples, ma bonne femme, repartit le jeune homme avec émotion. Je n’ai jamais connu ni mon père ni ma mère : j’ai été élevé aux Enfants-Trouvés. Cependant, au fond de moi-même, pour cette mère que je n’ai jamais connue, que je ne connaîtrai certainement jamais, j’ai toujours conservé une affection, une tendresse qui me possède de jour en jour plus étroitement. Aujourd’hui, il est des instants où j’en souffre comme d’un supplice, où je donnerais de grand cœur la moitié de ma vie pour la connaître, l’embrasser, me dévouer à elle…. Je ne sais pas pourquoi je m’imagine qu’elle pourrait être une pauvre vieille femme, tourmentée comme vous, et comme vous sans avenir. C’est en quelque sorte à son image que s’adresse ce que je vous offre. C’est en outre une manière de me prouver à moi-même la réalité des sentiments que je lui garde. En supposant qu’elle existe encore, si elle souffre, il me semble qu’elle sera soulagée par mes seules intentions à son égard…. »
La figure de Madeleine s’était peu à peu éclaircie ; une (un) vive joie éclatait actuellement sur son front, dans ses yeux humides et sur ses lèvres souriantes.
« Ah ! vrai, dit-elle d’une voix attendrie, vous êtes décidément un bien brave garçon. Votre mère était sûrement aussi une bonne personne. Qu’elle eût été heureuse d’avoir un fils comme vous ! »
– Ainsi, Madeleine, c’est convenu, dit le jeune homme.
– Une pauvre vieille comme moi, est-ce possible ? s’écria Madeleine. En vérité, j’ai encore de la chance. Enfin, on verra, tout pourra s’arranger. » Elle s’interrompit tout à coup. « Mais qu’est-ce que vous faites ? demanda-t-elle. Comment vous appelez-vous ? où demeurez-vous ?
– Je m’appelle Bénédict, répondit le jeune homme. Ce nom était dans mes langes avec d’autres marques qui indiquaient l’intention évidente de me reconnaître un jour. Je suis sculpteur en bois. Je travaille rue Amelot, au faubourg Saint-Antoine, chez M. Fourdinois, et je demeure rue Saint-Antoine.
– Et qu’est-ce que vous gagnez ?
– Cinq francs par jour en moyenne.
– Ça ne va pas loin, cinq francs par jour.
– Je ne chôme jamais, et mes goûts ne sont pas dispendieux. Je vous dirai même que j’ai de l’argent à la caisse d’épargne. »
La vieille Madeleine devenait rêveuse.
« Et le mariage, dit-elle d’un air d’inquisiteur, est-ce que vous n’y pensez pas ?
– Le mariage ! fit Bénédict en souriant : il n’y a rien qui presse. Au surplus, il faudra que le hasard s’en mêle, car je suis bien l’homme du monde le plus incapable de nouer des relations. Je n’ai pour toute connaissance qu’un ami qui n’est pas de mon état. Je ne le vois même que de loin eu loin. J’allais précisément à sa recherche au moment où je vous ai rencontrée…. »
Cependant Madeleine, ayant remis le panier à son bras, continuait son chemin à travers la rue Saint-Jacques. A la suite d’une pause assez longue, elle reprit :
« Au moins, monsieur Bénédict, toutes vos réflexions sont bien faites, n’est-ce pas ? Vous êtes bien sûr de ne pas avoir de repentir ? Vous savez, quelquefois on cède à un premier mouvement, puis le lendemain on change d’avis. Tenez ! moi, il m’est arrivé un soir de trouver une châtelaine à laquelle pendaient une montre, un sachet, plusieurs clefs, le tout en or. J’aurais voulu le garder que je n’aurais pas pu : ça me brûlait les doigts. J’ai donc été le reporter. Eh bien ! parfois, quand j’y pense, j’en deviens toute triste.
– Rien ne ressemble moins à un coup de tête, ma bonne Madeleine, que ce que je vous propose. Je fais la chose du monde la plus naturelle. Ne craignez pas que j’en aie jamais même l’apparence d’un regret.
– A la bonne heure ! fit joyeusement Madeleine ; à la bonne heure ! nous nous entendrons. Tout de même, sans que ça paraisse, vous n’avez pas la main malheureuse, vous pouviez plus mal tomber. Telle que vous me voyez, j’ai connu des temps meilleurs et je méritais mieux que d’en être réduite à faire le métier que je fais. Je vous, conterai cela. Nous verrons. J’irai vous voir…. »
La loquacité, chez Madeleine, croissait avec le contentement. Elle babilla ainsi jusqu’au moment où ils arrivèrent devant la façade de l’église des Dames Saint-Michel. La petite vieille en gravit les marches et s’installa avec son panier le long de la porte. Bénédict n’avait plus rien à lui dire. Après lui avoir de nouveau indiqué son adresse, il prit rendez-vous avec elle pour le lendemain soir, et s’éloigna.
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