‹ Les orages de la vieChapitre 31 sur 48 · Chapitre 3 Complications.

Chapitre 3 Complications.

Trois ou quatre semaines suffirent à bien du changement. Madeleine avait encore une fois changé de quartier. Elle occupait actuellement un petit cabinet dans la maison même où demeurait Bénédict, rue Saint-Antoine, non loin du boulevard Beaumarchais.

Le logement du jeune sculpteur, situé au troisième, se composait de trois pièces à la file qui voyaient sur la cour. Une cloison vitrée à hauteur d’homme, faisait de la première une antichambre étroite et une cuisine. La seconde, mise en couleur, tapissée d’un joli papier vert, meublée de meubles élégants, de chaises, de fauteuils d’une pendule, de vases en bronze, de gravures, servait à la fois de salon et de chambre à coucher. Un paravent masquait le lit ; de doubles rideaux garnissaient les fenêtres. Tout le luxe du logement était là. La pièce du fond, plus petite, offrait le désordre d’un cabinet de travail. L’ameublement y trahissait les occupations et les habitudes du locataire. Des outils de diverses sortes, tels que ciseaux, goujes, rabots, gisaient pêle-mêle sur un établi avec des ébauches en bois. Au centre, le large dessus d’une table disparaissait sous un amas confus de papiers, de compas, de règles, de godets, de crayons, de plumes et de pinceaux, de pipes et de tabac. Un divan couvert d’une chemise éraillée, des chaises dépareillées, des cartons à dessins, étaient rangés au hasard le long des murs où, çà et là, des tasseaux soutenaient des rayons chargés de livres. Un coucou y marquait l’heure. On devinait au premier coup d’œil que l’artisan faisait de cette chambre son séjour de prédilection.

Les voisins ne l’incommodaient pas : il était seul sur le palier. A quelques pas de sa porte, prenait naissance un escalier rapide qui conduisait à un long corridor sur lequel s’ouvrait la série de mansardes, dans l’une desquelles était venue s’installer la vieille Madeleine.

Sortant le matin pour ne rentrer que le soir, Bénédict n’avait le loisir de mettre un peu d’ordre dans son intérieur que le dimanche. La petite vieille, dès les premiers jours de son installation, s’était attribué la tâche de lui épargner de tels soins. Insensiblement elle s’impatronisait chez lui, faisait son ménage, visitait son linge, raccommodait et brossait ses habits. Cette besogne, qu’elle menait de front avec son petit commerce, ne suffisait pas à calmer sa soif d’activité. Le jeune homme dut encore accéder au désir qu’elle marquait de faire la cuisine. Bien que ces nouveaux arrangements fussent loin d’être économiques, il s’en trouvait si bien qu’il ne soufflait mot.

Un soir, comme il gravissait lentement son troisième étage, il se croisa au milieu de l’escalier avec une jeune fille qui descendait. Il la regarda aux lueurs du gaz avec un étonnement mêlé de curiosité.

Elle avait au plus une vingtaine d’années ; sa figure, encadrée d’un chapeau vert doublé de blanc, était notablement jolie, et sa tournure élégante et distinguée n’empruntait rien à une toilette d’ailleurs des plus simples.

Bénédict fut moins frappé peut-être de la beauté de sa figure que de l’horrible tristesse qui y était empreinte. Elle rougit à sa vue. On ne saurait dire si ce fut l’effet de la timidité ou celui de la honte. Toujours est-il qu’elle passa près de lui sans tourner la tête, roide comme un automate, et sans même paraître remarquer son salut.

Bénédict, tout perplexe, escalada le reste des marches en deux bonds. Sa surprise redoubla. Il se trouvait face à face avec Madeleine, qui, accoudée sur la rampe et la tête penchée, épiait sournoisement ce qui se passait au-dessous d’elle.

Il prit à peine le temps de respirer :

« Est-ce vous qu’elle vient voir ? » demanda-t-il en ouvrant sa porte.

Madeleine marchait sur ses talons.

« Oui, fit-elle.

– Est-ce une de vos parentes ? ajouta Bénédict.

– C’est ma fille, » répondit simplement la petite vieille.

Le jeune homme se tourna vers elle avec stupeur.

« Comment ! s’écria-t-il ; mais elle a tout au plus vingt ans !

– Eh bien ?

– Et, sans vous flatter, on vous en donnerait bien soixante.

– Je n’en ai pourtant que quarante-cinq. »

A la regarder, ce chiffre était complètement invraisemblable. Petite, roide et desséchée, elle, paraissait fragile comme le verre. La maigreur avait réduit sa tête à l’état de pièce anatomique. Entre la peau sillonnée de rides et les os, il n’existait plus de chair. Des arêtes vives découpaient âprement son front : on eût logé des œufs de moineau dans ses tempes ; ses joues, plus creuses encore, donnaient à son beau nez, légèrement bossu, des proportions excessives, et l’aiguisaient comme une tarière ; sa bouche rentrée faisait saillir son menton à l’instar de celui d’un casse-noisette de Nuremberg. Le rouge vif de ses pommettes, comparable à un peu de vermillon sur un parchemin fripé et jauni, était bien plutôt les couleurs de la fièvre que celles de la santé. Des mèches blanches s’échappaient de son serre-tête noir, par-dessus lequel s’épanouissait un petit bonnet de paysanne toujours d’une blancheur éclatante. Un faisceau de menues branches noueuses et tordues eût seul pu donner une idée de son cou. De ces détails eût résulté simplement le masque d’un beau vieillard mort, sans les grands yeux bleus bleus qui brûlaient à l’ombre des profondes arcades du sourcil, et éclairaient le visage entier d’une lumière vraiment surhumaine. Somme toute, cette bonne femme n’avait plus d’âge, et son corps chétif, en quelque sorte immatériel, ne semblait plus que l’étroite prison d’une âme resplendissante, dévorée d’une pensée exclusive.

« C’est que, reprit-elle en secouant la tête, depuis la mort de mon pauvre mari, je n’ai guère eu de bon temps. Les inquiétudes n’engraissent pas. J’aurais mieux aimé avoir des serpents affamés dans les entrailles. »

Bénédict ne revenait pas de son étonnement ; il s’était machinalement assis à table, et il oubliait de manger.

« Votre fille ! fit-il d’un air rêveur ; j’aurais perdu du temps avant d’imaginer cela. »

Le silence dans lequel il retomba ne convenait point à Madeleine.

« Vous ne me dites pas comment vous la trouvez ! fit-elle en essuyant une assiette avec une vivacité fébrile.

– Mais, très-bien, autant que j’ai pu voir, répondit le jeune homme. Seulement, elle m’a fait l’effet d’être terriblement triste. »

Le visage de Madeleine s’assombrit.

« Oui, dit-elle, ils m’ont changé mon enfant. Jadis il n’y avait pas de fille plus enjouée. Aujourd’hui j’ai peine à la reconnaître. Elle m’inquiète d’autant plus que je vois bien à son air qu’elle s’efforce de me cacher une partie des chagrins qu’elle éprouve…. »

Anaïs, fille de la vieille Madeleine, allait avoir vingt ans. Privée de fortune et sans état, elle en était réduite à vivre dans la maison d’Edmond Lorin, quincaillier, son oncle et tuteur, côte à côte avec une cousine du caractère le plus désobligeant, et sous la domination d’une tante tyrannique, passionnée, qui, usurpant l’autorité maritale, dirigeait tant bien que mal toutes les affaires. Cette femme, que dévorait la soif de s’enrichir rapidement, dédaignait peu à peu les bénéfices d’un commerce sûr et prospère, pour se précipiter avec une frénésie croissante dans les jeux de Bourse. Madeleine, sa belle-sœur, qu’elle avait toujours détestée, s’étant fermement soustraite à son action, elle semblait ne garder Anaïs chez elle que pour avoir la satisfaction d’opprimer la mère dans la fille.

« Malgré tout, ajouta Madeleine, je la crois plus folle que méchante. La violence de son tempérament et son humeur fantasque l’entraînent à des actes dont elle n’a pas conscience. Quoique grande et forte, et d’une santé de fer, elle a l’étrange manie de vouloir être toujours malade. Elle regardait un jour de la fenêtre du premier dans la rue et riait de toutes ses forces ; le médecin qu’elle avait alors est entré tout à coup ; elle a changé de couleur, elle a pris un air abattu, elle s’est mise à geindre. On aurait dit qu’elle souffrait horriblement, qu’elle allait trépasser. Mais son médecin, après lui avoir tâté le pouls, s’est moqué d’elle et a soutenu qu’elle se portait comme un charme. Quelle tempête ! je n’ai jamais rien vu de pareil ; elle s’est emportée jusqu’à la fureur. « Voilà comme vous êtes, s’est-elle écriée, vous avez un cœur de rocher ; je ne serai malade, à vos yeux, que quand on m’aura mise en terre. » Elle lui a donné son compte et en a pris un autre. Il faut que tout cède à ses caprices, et son mari, sa fille elle-même, ne trouvent grâce devant elle qu’à la condition de caresser ses faiblesses. Du reste, vous la verrez et la jugerez par vous-même….

– Je la verrai ! s’écria Bénédict, comment cela ?

– Elle sait déjà ce qui se passe ici ; il paraît que ça l’intrigue. Auparavant, elle ne parlait de moi que pour m’accabler d’épithètes injurieuses ; aujourd’hui elle demande de mes nouvelles et se plaint de ne pas me voir. Vous lui donnez du tintouin ; elle veut absolument vous connaître, et elle vous connaîtra. Attendez-vous à recevoir un de ces jours la visite de son insignifiant mari…. »

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