‹ Les orages de la vieChapitre 32 sur 48 · Chapitre 4 La tante Euphrasie.

Chapitre 4 La tante Euphrasie.

Bénédict devait en effet, quelques jours plus tard, recevoir la visite dont le menaçait Madeleine, et s’entendre faire, à son grand étonnement, les avances les plus flatteuses.
Edmond Lorin, de taille ordinaire, simplement mis, avec un visage busqué, encadré de favoris roux taillés en brosse, un grand nez, des yeux gris sans expression, un front bas, d’où jaillissaient les cheveux comme s’échappent les broussailles des interstices d’une roche, remplissait avec une sorte d’ardeur fébrile son rôle d’agent passif. A voir son air pressé et affairé, on eût dit que sa femme fût toujours sur ses talons.

C’est à peine si Bénédict eut le temps de l’examiner ; il ne fit qu’entrer et sortir. Debout, le chapeau à la main, il débita en courant, d’un accent monotone, cette tirade, évidemment apprise par cœur :

« Ma femme, monsieur, veut absolument vous voir. Elle vous estime trop pour faire fi de votre opinion et supporter que vous la jugiez sur les apparences. Vous pourriez croire qu’elle est sans entrailles pour sa belle-sœur, et cette idée l’empêcherait de dormir. Elle tient à éclairer votre religion sur ce sujet. A part cela, elle aura le plus grand plaisir à faire votre connaissance. De votre côté, monsieur, je suis certain que vous serez content de la connaître. Au surplus, monsieur, si je suis indiscret, votre désintéressement en est cause ; vous êtes un peu maintenant de la famille, vous ne pouvez vous dispenser de répondre au vœu de ma femme. Elle peut donc compter sur vous. Mais je vous quitte, vous m’excuserez, j’ai un rendez-vous à la Bourse avec mon agent de change. Nous sommes heureusement des gens de revue. Adieu, monsieur, à bientôt. »

Deux ou trois jours après, pressé par Madeleine et aussi par l’envie de revoir Anaïs, Bénédict prenait la direction de la rue Saint-Martin. Chemin faisant, il s’abandonnait aux plus consolantes rêveries. Jusqu’au jour de sa rencontre avec la revendeuse, l’idée de ne pas avoir de famille n’avait pas discontinué de l’affecter douloureusement. C’était sa préoccupation constante, sa plaie en apparence incurable. Mais quand les soins et l’affection de Madeleine adoucissaient déjà quelque peu l’amertume de ses regrets, en surprenant que cette Madeleine avait une fille jeune et charmante, il se sentait décidément réconcilié complètement avec la vie.

A tout dire, une excessive défiance de lui-même ne lui permettait pas de conduire le rêve trop loin. Quoique à l’âge où l’âme déborde de tendresse, où il suffit parfois d’un joli visage pour faire naître l’amour, il bornait son ambition ; il se flattait simplement que la fille de Madeleine deviendrait au moins pour lui une amie, une confidente, une sœur, et cette seule perspective suffisait à le combler d’une satisfaction profonde….

Parvenu à cent pas environ du boulevard, il leva les yeux et s’arrêta devant cette enseigne :

Aux Cisailles d’Or, Maison Couturier, Edmond Lorin, successeur. Quincaillerie française et étrangère.

L’intérieur du magasin, où le jour n’arrivait qu’à travers les cent objets, tels que garde-feu, garde-cendre, chenets, pelles, pincettes, soufflets, époussetoirs, bougeoirs, lampes à main, flambeaux à branches, pommes de lit, bâtons dorés, boutons en cristal, éperons, verroux, clefs, serrures, pinces de toutes sortes, filières de toutes grandeurs, qui encombraient les rayons de la montre, était sombre et glacial.

Trois commis, dont le plus jeune n’avait pas quinze ans et le plus vieux vingt-quatre, s’occupaient, celui-ci à ficeler des paquets sur le comptoir, celui-là à parcourir les étiquettes des yeux, la troisième à escalader les degrés d’une échelle pour remettre des tiroirs en place.

Bénédict demanda Mme Lorin. Un commis lui indiqua au fond une loge vitrée où l’on apercevait une femme penchée sur des livres.

Euphrasie Lorin le reçut avec les démonstrations de la plus sincère et de la plus vive amitié.

« Ah ! monsieur, dit-elle en se levant, que vous êtes aimable d’être venu, et que je vous sais gré de votre empressement ! Daignez donc vous asseoir, je suis à vous dans l’instant. »

Passant prestement du cabinet dans le magasin, et adressant tour à tour la parole à chacun de ses commis, elle leur donna des ordres et leur fit des recommandations d’un air et d’un ton de général.

C’était bien la femme grande, robuste, nerveuse, pétulante, qu’avait dépeinte Madeleine. Son nez, ses yeux, sa bouche qui aspiraient en quelque sorte à se fusionner, étaient de beaucoup trop petits pour la largeur du visage ; il en résultait une physionomie mesquine qui trahissait à première vue un défaut de suite dans les idées, un caractère fantasque, une violence de tempérament excessive. Bientôt de retour vers Bénédict, elle l’invita gracieusement à la suivre et le conduisit au premier. Edmond Lorin, achevant sa toilette, se disposait à sortir.

« Encore ici ! s’écria sa femme ; à quoi pensez-vous donc ? vous n’arriverez jamais à temps. N’oubliez pas, du moins, mes recommandations : achetez pour fin du mois. M. Lambert, à ma connaissance, ne s’est pas encore trompé. Il croit à une reprise des affaires et s’attend à une forte hausse. Achetez, achetez toujours. Observez aussi ce que fera la rive gauche. Surtout n’hésitez pas à cause des fonds ; nous en aurons s’il en faut, dussions-nous arrêter pour un temps les commandes. »

Dans sa précipitation à obéir, M. Lorin ne vit pas, ou ne reconnut pas Bénédict. Euphrasie, se retournant vers celui-ci, l’entraîna dans une autre pièce, lui disant :

« Vous voyez, monsieur, j’agis sans façon, je vous regarde déjà comme de la famille. »

Le jeune sculpteur ne devait pas tarder à trouver que Mme Lorin ne lui faisait tant d’honneur qu’à de trop dures conditions.

Une table, avec tout ce qu’il faut pour écrire et dessiner, des métiers à tapisserie, des boîtes à ouvrage, un piano droit, de la musique, des livres, indiquaient suffisamment que la chambre où ils pénétrèrent servait de salle d’étude.

Anaïs était assise au piano, tandis que sa cousine, grande personne fraîche, mais sans grâce, la poussait et lui disputait la place d’un air de mauvaise humeur. Celle-ci, à l’entrée de sa mère et de Bénédict, se détourna et laissa voir son visage maussade ; Anaïs, au contraire, n’entendit rien ou fit semblant de ne rien entendre.

Sa tante s’arrêta à quelques pas derrière elle et après l’avoir toisée en silence :

« Anaïs, lui dit-elle, daignez vous lever ; voici M. Bénédict, vous savez, la personne charitable qui fait du bien à votre mère. »

Ces paroles, et surtout l’accent aigre dont elles furent prononcées, mirent Bénédict mal à l’aise. La jeune fille n’en parut pas moins troublée.. Elle se dressa, et, se tournant à demi, s’inclina froidement sans lever les yeux.

« Est-ce moi qui vous ai appris à saluer de la sorte ? reprit Euphrasie ; ferez-vous toujours ma honte par vos manières ? »

Anaïs, la main droite appuyée sur le dossier (dosier) de sa chaise, présenta de face sa jolie figure, où la rougeur des joues, la fixité des regards baissés, une légère contraction des muscles, accusaient à la fois de la confusion, de la douleur et un désespoir contenu.

« Je ne pense pas, dit-elle avec effort, d’une voix éteinte, que monsieur puisse douter de mon respect et de ma reconnaissance. »

La fille de Madeleine, malgré la tristesse amère, navrante, qui altérait sa physionomie, était des pieds à la tête enveloppée, pour ainsi dire, de charmes irrésistibles. Plutôt petite que grande, mais svelte, élégante, gracieuse, elle ajoutait, par son voisinage, à la disgrâce, à la gaucherie de Victoire Lorin. Où elle était, il ne pouvait y avoir de regards que pour elle, Ses traits étaient tout imprégnés de sensibilité ; on eût difficilement conçu un visage en même temps plus doux et plus ferme que le sien. Ses yeux, d’un bleu sombre, peu découverts, légèrement enfoncés, dessinaient une ligne oblique, pleine d’expression ; il semblait qu’ils fussent relevés du côté des tempes par l’effort des cheveux. Ces cheveux, de la couleur chaude, nuancée de reflets, d’une châtaigne, étaient rejetés en arrière et servaient de cadre au front le plus harmonieux et aux plus délicates oreilles. Tout d’abord émerveillé par les contours veloutés, la fraîcheur, la jeunesse de ce visage, on souffrait à voir l’expression douloureuse de lèvres évidemment faites pour le sourire.

Bénédict ouvrait déjà la bouche pour lui exprimer combien il s’étonnait d’entendre parler de reconnaissance ; Euphrasie lui coupa la parole. Déconcertée par la phrase si simple, si convenable d’Anaïs, elle déplaça la question avec cette vivacité, cet air de bonne foi, cet imperturbable aplomb qui caractérisent les gens qui ont des solutions de continuité dans l’esprit.

« A la bonne heure, dit-elle, parlons de vos bons sentiments, au moment même où je vous prends en flagrant délit d’égoïsme. Que faisiez-vous là ? vous empêchiez encore Victoire de travailler. Il faut que votre cousine attende que vous lui permettiez de s’asseoir à son piano. Elle sera grondée, peu vous importe : tout pour vous, rien pour les autres. »

L’injustice du reproche fit tressaillir la jeune fille ; elle leva la tête et lança à sa tante des regards éclatants d’indignation. L’empire qu’elle avait sur elle-même ne lui fit pourtant point encore défaut.

« Ma tante, dit-elle d’une voix tremblante, en éteignant subitement sous la paupière les flammes de ses yeux, ma cousine a travaillé toute la matinée, il me reste à peine un quart d’heure pour étudier ma leçon.

– On sait que vous ne manquez pas de défaites ; répliqua vivement Euphrasie, et qu’il vous en coûte peu de dire ce qui n’est pas, pour mettre les autres dans leur tort.

– J’en appelle à Victoire elle-même, dit fermement Anaïs.

– Assez, mademoiselle, fit la tante d’un air hautain ; je sais encore qu’avec vous je n’aurai jamais le dernier. La présence de monsieur devrait au moins vous imposer plus de réserve et de retenue. »

Anaïs devenait impuissante à maîtriser la colère que soulevait en elle une scène si inopportune. Elle regarda fixement sa tante :

« La présence de monsieur, dit-elle avec résolution, m’impose le devoir de me défendre quand vous m’accusez injustement.

– Nous y voilà, s’écria Euphrasie avec colère ; vous êtes une victime, et moi, n’est-ce pas, je suis votre bourreau ? Ah çà ! décidément, ma pauvre enfant, vous êtes folle, ou vous croyez le monde bien imbécile. A qui ferez-vous accroire cela ? Est-ce que les faits ne vous donnent pas le plus éclatant démenti ? Qui vous a recueillie, à la mort de votre père ? Qui a pris soin de vous ? Qui vous a fait donner de l’éducation ? Qui encore, à l’heure qu’il est, vous soutient, vous nourrit, vous habille, vous épargne la honte de tomber à la merci des étrangers ? Et vous vous flattez de pouvoir dénaturer de tels actes ! et vous avez l’audace de vous poser en victime ! »

Les apparences, en effet, plaidaient si énergiquement contre Anaïs, que la pauvre fille courba la tête avec découragement ; ses yeux s’emplirent de larmes.

« Tous les torts sont de mon côté, dit-elle d’un ton pénétré d’amertume, j’y consens. Que ne m’écoutez-vous, du moins, ma tante, quand je supplie qu’il vous plaise de vous débarrasser de moi !

– Vous l’entendez, monsieur, s’écria Euphrasie avec emportement, elle me fait un crime de ma tendresse ! Vingt fois le jour elle me met ainsi le marché à la main. »

Mme Lorin, comme on voit, s’obstinait à donner un tour odieux aux intentions les plus honnêtes de sa nièce. Ce parti pris irritait profondément la jeune fille, surtout à cause de l’impression défavorable qu’en pouvait recevoir un homme à l’estime de qui elle tenait dans l’intérêt de sa mère.

« Comment, ma tante, fit-elle avec stupéfaction, je vous demande comme une grâce de m’éloigner d’une famille dont je trouble le repos, et vous appelez cela vous mettre le marché à la main !

– Je vous ai trouvé vingt places ! répliqua Euphrasie à bout de sophismes.

– Oui, continua Anaïs en secouant la tête, mais vos renseignements sont cause que partout on m’a repoussée avec une sorte d’indignation.

– Oh ! s’écria Euphrasie hors d’elle-même, en levant les bras, quelle infamie ! Pour cet abominable mensonge, malheureuse, vous mériteriez d’être battue, et sans le respect que je me dois à moi-même….

– Vous l’avez déjà fait ! repartit vivement Anaïs, en qui cette menace réveillait les plus poignants souvenirs.

– Sortez, misérable ! cria de toute la force de ses poumons Mme Lorin, qui, les traits crispés, l’œil en feu, le geste menaçant, ressemblait complètement à une furie. Que je ne voie plus votre ingrat visage ! Vous êtes bien la digne fille de Madeleine, et monsieur, par cet exemple, peut apprendre ce qui l’attend avec votre mère ! »

La mesure était pleine. Anaïs, qui semblait décidée à tout souffrir tant qu’elle serait seule en jeu, fut incapable de se maîtriser au nom de Madeleine jeté ainsi dans le débat. Elle se redressa tout à coup, appuya fortement une main sur sa poitrine et attacha sur sa tante des regards pleins de flammes. A l’éclat de son front, à ses narines gonflées, à l’inflexion de ses lèvres, à son attitude, on devinait un caractère de la trempe la plus énergique et capable des plus terribles résolutions. Au milieu même de cette impétuosité, la grâce ne l’abandonnait pas ; la fureur, qui défigure souvent même les plus jolies femmes, ajoutait encore à sa beauté. Bénédict, au reste, l’avait trouvée admirable.

« Ma tante, dit-elle résolument d’une voix altérée par la puissance de l’émotion, je n’ai qu’un mot à dire, et je suis heureuse que monsieur l’entende : je n’aspire qu’à sortir d’ici ; cela dépend exclusivement de vous, puisqu’aussi bien je ne connais personne, puisque je n’ai pas même l’apparence d’une protection, puisque je suis dans votre entière dépendance. Je puis dès demain, si vous le voulez, cesser de vous être à charge ; vous n’avez qu’un mot à dire. J’ajouterai qu’il faut que cela soit. Que j’aie tort, que j’aie raison, vous m’avez poussée à bout. Si vous refusez d’écouter ma prière, si vous persévérez à me fermer toutes les issues, à me forcer de demeurer chez vous, je vous le déclare, il arrivera un malheur ! Et vous seule, monsieur est là pour vous le rappeler au besoin, vous seule en serez cause !… »

Agitée par ces paroles comme les feuilles du tremble le sont par le vent, Euphrasie suffoquait. A défaut de bonnes raisons, elle poussait des cris furieux, se frappait la tête et la poitrine.

Bénédict ne savait quelle contenance garder ; il se repentait profondément d’être venu.

Anaïs s’approcha de lui. Pâle, défaite, tout en pleurs, elle lui dit en joignant les mains :

« Pour l’amour de Dieu, monsieur, pas un mot de tout cela à ma mère ! »

Après quoi elle sortit.

q

Page 1