Chapitre 6 Volupté.
Euphrasie se leva, et, accablant Bénédict d’excuses, l’emmena dans la pièce voisine, un salon, où elle le fit asseoir à côté d’elle sur une causeuse. Tout à l’heure mourante, elle retrouva insensiblement des forces, et bientôt toute son énergie, pour questionner Bénédict, lui parler à tort et à travers d’elle, de sa fille, de son mari, de ses affaires, et diriger avec une volupté toujours nouvelle les accusations les plus graves et les insinuations les plus perfides, contre sa belle-sœur Madeleine et sa nièce Anaïs.
Au reste, dans tout ce qu’elle faisait et disait, elle procédait avec tant d’irréflexion, elle paraissait de si bonne foi, elle était si évidemment l’esclave de sa langue, elle se contredisait si naïvement, elle semblait enfin si peu se douter que son intarissable bavardage fût le plus douloureux supplice qu’elle pût infliger à quelqu’un, qu’il fallait au bout du compte s’en tenir à l’opinion de Madeleine, et avouer que la pauvre femme était plus folle que méchante, et encore plus à plaindre qu’à blâmer. De sa voix la plus aimable :
« Que faites-vous, monsieur ? se prit-elle à dire. Vous êtes sculpteur ? Vous travaillez rue Amelot, chez M. Fourdinois ? Je suis précisément liée avec une personne que fréquente le client de l’ami d’un orfèvre qui connaît cet homme honorable. Si vous aviez besoin d’une recommandation, vous n’auriez qu’à dire un mot. Vous gagnez beaucoup d’argent. Ça n’est pas une raison. Je ne souffrirai certainement pas que vous vous gêniez pour une vieille femme qui ne vous est pas parente. Elle a dû vous dire bien du mal de moi. Et vous-même, monsieur, vous devez me supposer bien peu charitable ! Comment ! j’abandonne ma belle-sœur ; je permets qu’elle reçoive l’aumône d’un étranger ! Voilà comme on juge. Je suis pleine de défauts, monsieur ; je suis vive, emportée : j’ai des nerfs, je m’empresse de le reconnaître. Dans la scène que vient de me faire ma nièce, j’ai pu vous sembler avoir tort. On ne devrait jamais se mettre en colère. Mais si vous saviez, monsieur ! la patience de plusieurs saints n’y résisterait pas. Je me demande cependant ce qu’elles ont à me reprocher. Je défie qu’on trouve dans le monde entier une femme meilleure et plus désintéressée que moi. Je ne refuse rien à Madeleine ; je n’ai pas cessé de lui faire des offres de service. Est-ce que, par orgueil seulement, je la laisserais tendre la main ? Je suis bien malheureuse. Je n’ai jamais rêvé que l’union ; j’ai fait l’impossible pour me concilier ma belle-sœur et ma nièce. Tous mes efforts ont échoué. La mère et la fille m’ont voué une haine implacable, ont juré de me perdre et d’empoisonner ma vie. J’espère bien du moins, monsieur, qu’elles ne parviendront pas à vous donner le change, et que les faits parleront plus haut à vos yeux que ce qu’elles disent. Je ne vous cache pas que ce serait pour moi une poignante douleur, que d’être privée de l’estime d’un jeune homme aussi honnête que vous. Pour commencer, vous prendrez part à ma honte, vous permettrez que je n’accepte pas vos sacrifices, et que je vous rembourse, à l’insu même de Madeleine, l’argent que vous dépensez pour elle…. »
On remarquera que Bénédict n’avait encore rien dit. Il voulut interrompre Mme Lorin dans le but de repousser ses offres et de lui affirmer qu’il ne faisait point de sacrifices, que ce qu’il donnait à Madeleine n’était que la juste rémunération des soins qu’elle lui rendait. Euphrasie ne lui en donna pas le temps. Chose à peine croyable, dans l’espace de cette visite, qui dura près de trois mortelles heures, Bénédict fut condamné au même silence et réduit à s’entendre attribuer une foule de sentiments qu’il n’avait pas.
« Nous sommes riches, reprit vivement Mme Lorin. Ces dépenses ne peuvent que vous être onéreuses, et pour nous, elles ne seront qu’une bagatelle. D’ailleurs, monsieur, vous avez trop de sens pour ne pas apprécier ma susceptibilité, et trop de cœur pour ne pas vous rendre à mes vœux. Il me paraît, en outre, impossible que vous embrassiez le parti de la mère contre nous. Si vous conserviez encore des doutes, une seule chose suffirait à vous prouver ma bonne foi, c’est la prière que je vous adresse de réserver votre jugement, et d’attendre, avant de vous prononcer, que vous la connaissiez bien. Tout le mal vient de mon aisance et de sa pauvreté. L’envie la ronge. Est-ce ma faute à moi si elle est pauvre ? Elle a eu, comme nous, de la fortune. Il ne fallait pas gaspiller tout comme elle a fait ! Ah ! Dieu m’est témoin combien je suis bonne et indulgente, combien j’aime à louer, combien il m’en coûte de dire la vérité, quand cette vérité n’est pas favorable à mon prochain ! Mais ça serait aussi par trop bête, vous en conviendrez, de payer et de se laisser écraser sous les calomnies ! Cette Madeleine, monsieur, je le dis à mon profond regret, est une femme sans cœur, sans soin ; sans économie ; pleine de vices cachés, qui a ruiné sa fille et fait mourir son mari de chagrin. Quelque temps avant la mort de mon digne beau-frère, ils avaient hérité, comme nous, d’une trentaine de mille francs. Or, il faut que vous sachiez qu’en faisant l’inventaire on n’a pas trouvé un rouge liard. La vieille avait tout confisqué à son profit. Le vol était si manifeste, qu’il a été question de la mettre en jugement, et qu’il n’a rien moins fallu que toute mon influence pour empêcher qu’on ne lui fit un mauvais parti. Ce qu’elle a fait de cet argent, Dieu seul le sait ! Elle l’aura sans doute mangé et gaspillé, selon sa louable habitude. Toujours est-il que sa malheureuse fille s’est trouvée sur le pavé, et que, sans notre générosité, on ne sait trop ce qu’elle serait devenue. Mon mari a bien voulu accepter sa tutelle. Non contents de la nourrir et de l’habiller, nous lui avons fait donner la même éducation qu’à notre Victoire…. »
En ce moment un des commis frappa à la porte et avertit Mme Lorin qu’on la demandait au magasin.
« J’y vais, » répliqua-t-elle avec impatience, et elle continua :
« Tant de sacrifices et de bontés méritaient bien quelques égards. Ah bien oui ! La mère et la fille, depuis ce temps, n’ont pas discontinué de nous en vouloir, de nous insulter, de nous calomnier, de nous faire des affronts. Toutes les fois que j’ai offert mes services à la mère, ç’a été pour m’entendre refuser avec des injures. Cette vieille femme n’a pas sa pareille sur terre pour l’orgueil, la jalousie, la malice. Mon cœur saigne à l’avouer, je crois que sa fille est plus mauvaise encore. Mlle Anaïs est paresseuse, envieuse, menteuse, vaniteuse, d’un égoïsme sans bornes, d’une arrogance insupportable. Il semble que le monde entier soit fait pour elle. Sa cousine doit lui céder en tout ; quant à moi, je suis bonne à peine pour être sa domestique, et je ne puis lui adresser une parole de tendresse sans recevoir aussitôt quelque rebuffade humiliante. C’est à n’y pas tenir. J’ai réchauffé un serpent dans mon sein. Cette fille me martyrise à coups d’épingle et prétend me faire mourir de chagrin. Elle se plaint des renseignements que je donne sur son caractère. Est-ce ma faute ? Puis-je mentir ? m’exposer à recevoir des reproches ? D’ailleurs, je ne la chasse pas ; elle est ici comme chez elle, et nous faisons tout ce que nous pouvons afin de lui être agréables. Mais c’est peine perdue. Dans la scène de tout à l’heure, vous n’avez vu qu’un faible échantillon des avanies qu’elle me fait chaque jour. Bon chien chasse de race, comme on dit à Saint-Germain. La fille est tout le portrait de la mère. On sait assez, du reste, ce que valent les parents pauvres. Votre bien-être leur fait envie, et ils ne cherchent qu’à vous le faire expier comme un crime. C’est une guerre à mort. Allez, monsieur, croyez-moi, défiez-vous de cette Madeleine. Elle a mauvais cœur, c’est une voleuse : tôt ou tard vous vous repentirez du bien que vous lui faites. Je n’ai jamais vu de nature plus ingrate. Dans les commencements, tout est beau et bien ; mais attendez. Peut-être même avez-vous déjà à vous en plaindre ! ça ne m’étonnerait pas. Otez la clef de vos tiroirs, comptez votre argent, sans quoi elle vous volera. Sa passion dominante est la rapine. Venez nous voir, monsieur, nous vous recevrons toujours avec le plus vif plaisir. Regardez notre maison comme la vôtre. Nous dînons à six heures ; votre couvert sera toujours mis. Si vous avez besoin d’argent, ne vous gênez pas, venez puiser à même notre caisse. Dieu merci ! nos affaires marchent bien, Avant peu, nous aurons une voiture. Nous avons aussi de fort belles connaissances. Je serais dans l’enchantement, monsieur, si je pouvais vous être bonne à quelque chose. Soyez certain que vous ne rencontrerez jamais des gens meilleurs que nous et plus disposés à rendre service…. »
Euphrasie s’enivrait de ses propres paroles et s’exprimait avec une volubilité croissante. Elle fut de nouveau interrompue par son commis, qui vint la prévenir que le client, l’un des plus importants de la maison, avait des affaires pressées, et qu’il allait partir si madame ne descendait pas.
« J’y vais ! j’y vais ! s’écria Mme Lorin en se levant. Que c’est fâcheux ! ajouta-t-elle avec la plus affectueuse politesse. Il faut déjà nous quitter, et je ne vous ai pas encore dit la millième partie de ce que j’avais à vous dire ! Ça sera pour une autre fois. Nous vous reverrons bientôt, j’espère. Laissez-moi du moins, avant de partir, vous renouveler l’expression des sentiments de sympathie que je vous ai voués. Vous êtes homme d’esprit, vous avez de bons yeux : soyez sur vos gardes, défiez-vous, ne vous laissez pas endormir par la langue mielleuse de la vieille ; observez, étudiez ses actes, et comparez-les aux nôtres ; rappelez-vous ce que nous avons fait, ce que nous faisons pour la fille, ce que nous voulions faire pour la mère, qui aime mieux, dans le seul but de nous humilier, vivre d’aumônes que de notre argent, et prononcez entre elles et nous…. ».
Bénédict, en traversant la pièce qui précédait le salon d’où il sortait, revit les deux cousines. Elles étaient avec leur professeur de piano. Victoire prenait sa leçon, tandis qu’Anaïs, assise dans un coin, penchait la tête sur un livre pour se donner une contenance. Elle se leva et salua l’ami de sa mère sans lever les yeux.
Bénédict remarqua que l’expression de l’accablement et du désespoir n’avait point disparu de son charmant visage. A cause de l’attention qu’il lui prêta, il ne vit qu’en courant le professeur. Il eut toutefois le temps de distinguer une espèce de dandy, frisé, pommadé, mis avec prétention, fleuri d’un bouquet de violettes, qui avait une face plate et usée, des yeux éteints, de petites moustaches retroussées et la voix éraillée d’un ivrogne.
Telle est l’influence qu’exerce sur nous-même ce que nous savons être des calomnies, quand ces calomnies sont affirmées d’un accent convaincu, que Bénédict s’en alla tout perplexe. Il se pouvait bien, après tout, que cette Madeleine au fond fût différente de ce qu’elle paraissait. Précisément, certains soupçons qui avaient à diverses reprises traversé son esprit, et qu’il avait dédaigné jusqu’alors d’approfondir, revenaient à sa mémoire et multipliaient ses doutes.
Anaïs aussi lui inspirait des inquiétudes, mais des inquiétudes d’un tout autre genre. Il se rappelait la scène à laquelle il venait d’assister, et il était effrayé à la fois et du drame qu’elle révélait, et du dénoûment que ce drame menaçait d’avoir. Son air soucieux frappa Madeleine.
« Eh bien ! s’écria-t-elle, vous l’avez vue ! Vous avez été, Dieu merci ! assez longtemps. Elle a dû joliment vous en dire sur mon compte !
– Effectivement, beaucoup, fît laconiquement le jeune homme.
– Et que vous a-t-elle dit ? »
Bénédict n’eut garde de répéter ce qu’il venait d’entendre.
« Peuh ! je m’en doute, ajouta Madeleine : que je n’ai pas de cœur ; que je suis une ingrate ; que j’ai ruiné ma fille ; que je suis une voleuse. Enfin elle vous a conté mon histoire à sa manière. Asseyez-vous. Pendant que vous souperez, je vous la conterai à la mienne… »
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