‹ Les orages de la vieChapitre 35 sur 48 · Chapitre 7 Histoire de tous les jours.

Chapitre 7 Histoire de tous les jours.

Bien que borné à un enchaînement de faits très-simples, le récit de Madeleine ne manquait ni d’intérêt ni de charme. Son père s’appelait Trembleau. Il était vigneron. Beaucoup de travail, de sagacité et d’ordre, lui avait créé une sorte d’aisance. Il vivait aux Aydes, bourg situé près d’Orléans, sur la route de Paris. Sa femme allait chaque matin vendre du lait à la ville : Madeleine l’accompagnait, portant sur sa tête une couloire émaillée soit de légumes, soit de fleurs. La petite paysanne était devenue insensiblement assez robuste et assez entendue pour épargner tout à fait à sa mère la fatigue de ces corvées quotidiennes.

De temps immémorial, au jour, l’hiver, dès cinq heures du matin, l’été, les laitières des environs avaient coutume de s’attrouper dans l’une des principales rues de la ville, au coin d’une ruelle latérale, devant la boutique d’un cordonnier, qui n’était autre que Lorin le père, dit Lorin-Faucheux. Elles étaient le plus souvent en si grand nombre qu’elles barraient complètement la rue. Les voitures venant de Paris devaient forcément s’arrêter, et les postillons ne parvenaient à obtenir le passage qu’après une averse de menaces et de jurons des plus énergiques. Jusqu’à neuf, voire dix heures du matin, cette cohue de femmes, trafiquant de laitage, de légumes et de fruits, jacassant, se querellant, faisaient, avec leurs criailleries et le choc de leurs pots en fer-blanc, un bruit comparable à celui de mille corneilles assemblées. C’était à ne pas s’entendre à vingt pas aux alentours. Ce qu’il a fallu depuis d’arrêtés municipaux, d’amendes, de saisies, de persécutions, pour les déloger définitivement de cette place, ne peut se concevoir qu’en songeant combien le fait d’une longue habitude exerce de puissance sur nous.

M. Antoine Lorin, fils d’un honorable savetier qui l’avait mis en position d’épouser Mlle Faucheux et de succéder au père de sa femme, était un petit homme trapu et vigoureux. Son visage anguleux, où saillaient un grand nez et un fort menton, respirait cet air de réserve et de dignité particulier aux gens de petite taille. Des cheveux blancs couronnaient son crâne chauve, inclinant du sommet vers les côtés comme la toiture d’une église, et d’épais sourcils gris accusaient fortement l’arc des orbites au fond desquelles brillait son œil noir.

Il avait traversé la Révolution sans avoir été ébranlé, ni dans sa sympathie pour l’ancien état de choses, ni dans sa foi au rétablissement fatal, nécessaire, des institutions écroulées.

Son dévouement à la noblesse, dont il était le fournisseur privilégié, était sans bornes. Cela joint à sa dévotion, à l’austérité de sa vie, lui méritait l’honneur d’être un membre influent des congrégations. On ne pouvait supposer un homme plus laborieux et plus probe, mais en même temps plus intolérant et plus opiniâtre. Veuf depuis plusieurs années, il semblait, à son air grave, triste, morne, qu’il pleurât toujours sa vieille compagne.

De jour en jour, il avait plus inégalement réparti sa tendresse sur la tête de ses deux fils. Edmond, l’aîné, n’avait même pas tardé à posséder exclusivement son affection. Doux jusqu’à la faiblesse, complaisant jusqu’à la servilité, soumis aveuglément à l’autorité et aux idées paternelles, il ne s’était jamais montré âpre que dans sa jalousie d’être un fils selon le cœur du cordonnier.

Il avait encore bénéficié du voisinage de son jeune frère qui, par tempérament, avait suivi des voies inverses. Comme son père, Clovis avait un caractère qui lui était propre, une volonté à lui, de la fièvre et de l’ardeur. L’éducation avait mis toutefois cette différence entre eux, que l’opiniâtreté du père méritait chez le fils le nom de fermeté.

Avec l’âge, le caractère des deux frères avait accusé des tendances de plus en plus tranchées. Aussi, la tendresse du père pour le doux Edmond avait-elle crû de toute l’aversion que son autre enfant avait fini par lui inspirer. L’amour sérieux et profond de ce dernier pour Madeleine Trembleau avait comblé la mesure. L’occasion de cet amour avait été en quelque sorte une soupape à l’animosité et à la colère que le vieux Lorin amassait sourdement en lui.

Le père et la mère Trembleau approvisionnaient la maison du cordonnier de laitage, de légumes et de vin. Clovis et Madeleine étaient à peu près du même âge. Ils se connaissaient depuis l’enfance. La petite paysanne qui, chaque matin, apportait dans sa poche ou sur sa couloire une tranche de pain bis pour son déjeuner, avait coutume de l’échanger avec le fils du cordonnier contre un morceau de pain blanc. Celui-ci préférait le pain noir, et Madeleine regardait l’autre comme une friandise.

Ces marques de sympathie furent longtemps les seules qu’ils se donnèrent. Cependant, le moment vint où, sollicité par une tendresse naissante, Clovis rechercha les occasions de voir Madeleine. Les pardons, les assemblées, les vendanges, furent autant de prétextes. qu’il saisit pour la rencontrer et causer avec elle. Bien qu’ils eussent cessé d’être des enfants, ils continuaient pourtant de se tutoyer, et commençaient même à trouver un charme ineffable dans l’usage de la particule familière. Les aveux et les serments ne furent pas nécessaires entre eux. Le plaisir qu’ils éprouvaient à être ensemble, la conformité de leur humeur et de leurs goûts, en disaient plus que toutes les confidences.

S’il n’était pas de fille plus fraîche, ni plus gentille, ni mieux faite, ni plus avenante que Madeleine, il n’en était pas non plus d’un esprit plus sain et plus droit, d’un caractère plus ferme. Le jeune Clovis sentit à peine la force de l’attachement qu’elle lui inspirait, qu’il se résolut à en faire sa femme. Toutefois, connaissant son père et prévoyant de ce côté une opposition redoutable, il n’eut garde de se déclarer sur-le-champ. Loin de là, il employa toute sa prudence à cacher ses relations avec la paysanne, et attendit patiemment, pour avouer son amour et ses intentions, l’époque où devait sonner l’heure de sa majorité.

On ne saurait exprimer la stupéfaction et la colère du père Lorin à cette nouvelle. Sans en rien laisser voir, il nourrissait au fond de son âme une haine violente contre Trembleau. Celui-ci ne cessait pas de l’exaspérer par son sourire ironique, son air goguenard et ses allusions impies. Ce n’était rien encore. Le cordonnier considérait ce mariage à l’égal d’une honte. Inféodé à la noblesse, jouissant de l’estime générale, sur le point de quitter le commerce et de devenir un bourgeois, il était persuadé que son fils ne pouvait épouser une paysanne sans le couvrir de déshonneur.

Remarque sinon nouvelle, du moins toujours curieuse, le sentiment des inégalités sociales n’est pas plus vif dans les classes élevées que dans les moyennes ; et les exemples ne manqueraient pas pour prouver que la fille même d’un chiffonnier peut se rendre coupable d’une mésalliance.

Ainsi, M. Lorin eut à souffrir plus encore dans son orgueil que dans son fanatisme. Peut-être fût-il parvenu à fermer les yeux sur l’irréligion de Trembleau ; mais ce qui lui rendaient impossible ses instincts aristocratiques, c’était de passer par-dessus la qualité de paysan du bonhomme. Sa fureur fut telle, qu’il s’emporta jusqu’aux voies de fait, ce qui ne lui était pas encore arrivé.

Clovis conserva pendant tout l’orage un calme respectueux et imperturbable.

Jamais le cordonnier n’avait eu l’occasion de regretter plus vivement l’époque où il eût obtenu, de ses hautes relations, le pouvoir de faire enfermer son fils. L’emportement ne lui réussit pas mieux que son stérile regret. Si le jeune homme garda le silence, il ne varia point dans sa résolution. Outre qu’il était majeur, il occupait, dans une maison de banque, une place qui lui constituait une sorte d’indépendance.

S’armant un jour de courage, il parla ainsi au vieux Lorin :

« Je proteste de mon profond respect pour vous. Je ne croirai jamais vous déshonorer en épousant la fille d’un homme, dont je vous ai entendu vingt fois louer la probité. Je serais, toutefois, au désespoir d’en être réduit au scandale des sommations. Vous vous êtes marié sous le régime de la communauté. J’ai droit, comme vous le savez, à un tiers de votre fortune. Ce partage immédiat pourrait contrarier vos combinaisons. Je me bornerai présentement à vous demander quelques mille francs, si vous daignez ne pas me contraindre, pour me marier, à recourir aux moyens que me donne la loi. »

C’était dire nettement et fermement beaucoup de choses en peu de mots.

Antoine Lorin comprit. Il n’était pas moins rusé que violent. Son fils pouvait effectivement exiger des comptes, et se soustraire, dans une certaine mesure, au châtiment que méritait sa révolte. Le cordonnier dissimula sa rage et donna son consentement.

Clovis, peu après, placé à la tête d’une succursale que son patron fondait à Paris, quittait avec empressement, pour n’y jamais revenir, une ville où, depuis son mariage, il se trouvait mal à l’aise.

Ni l’absence, ni les années, n’affaiblirent la rancune du père contre le fils. Antoine Lorin était un de ces hommes qui n’oublient jamais. Sa vie n’eut plus d’autre but que celui de prouver qu’un fils ne pouvait lui désobéir impunément. La haine, à ses yeux, colorait d’une apparence de justice la spoliation qu’il méditait : il appelait châtiment ce qui ne devait être qu’un acte de vengeance personnelle. Il réalisa, le plus discrètement possible, toute sa fortune en argent, et eut soin d’en dissimuler le chiffre. Cependant, à l’aide de donations clandestines dont ne souffrit nullement sa conscience, il avantagea le fils de sa prédilection, et le rendit assez riche pour acheter un fonds à Paris et épouser la fille du quincaillier auquel il succédait. Retiré bientôt du commerce, le cordonnier partagea exclusivement ses jours entre son amour pour son fils aîné et son ressentiment implacable contre l’autre.

Un voyage qu’il faisait régulièrement chaque année à Paris le rendait doublement heureux : il avait en même temps la consolation de vivre plusieurs mois avec son fils Edmond, et la joie méchante d’opposer un refus méprisant et opiniâtre au désir que ne manquait jamais d’exprimer Clovis de le voir et de se réconcilier avec lui.

Sa belle-fille Euphrasie était précisément aux prises avec les mêmes sentiments haineux. Elle haïssait mortellement la paysanne. Celle-ci, par sa simplicité, la naïveté de son langage, la vivacité de ses reparties, son bon sens, sa droiture, lui avait déplu tout d’abord. Euphrasie n’avait pas tardé à lire sa condamnation dans la conduite exemplaire de Madeleine. D’ailleurs, d’une vanité sans mesure, d’une ambition extravagante, avec un penchant irrésistible pour la domination, il fallait choisir, ou d’être son esclave, ou d’encourir sa haine. Or, Madeleine et son mari ne s’étaient jamais fait faute, à l’occasion, de la contredire et de lui tenir tête. Aussi avait-elle fini par prendre le mari, la femme et leur fille en exécration, et par rêver incessamment aux moyens les plus propres à les mortifier et à les écraser.

On devine le bonheur que lui firent éprouver les sentiments de son beau-père, et combien il lui en coûta peu de les envenimer. En vue de réussir plus sûrement, elle ne recula devant aucune comédie, elle feignit des goûts qu’elle n’avait pas ; bref, la passion l’inspira si bien, qu’elle s’empara absolument de l’esprit du vieillard, et l’amena à ne plus rien voir que par ses yeux.

Madeleine n’était pas sans se douter des complots qui se tramaient dans la maison d’Edmond Lorin. Non contente d’appeler sans relâche l’attention de son mari sur ce sujet, elle avait essayé à vingt reprises, par les plus solides raisonnements, de le décider à demander des comptes. Malheureusement, Clovis avait une telle foi dans l’intégrité de son père, et le croyait tellement incapable de commettre une injustice, qu’il avait fermé constamment l’oreille aux considérations que faisait valoir Madeleine, et persisté à taxer de chimères les craintes de celle-ci.

Il s’était trop tôt aperçu qu’il avait manqué de prudence, et trop tard repenti d’avoir négligé les mesures préventives. A la mort d’Antoine Lorin, au lieu de la petite fortune qu’il espérait, et sur laquelle il comptait pour payer de vieilles dettes et doter sa fille, il avait éprouvé la déception douloureuse, cruelle, de ne toucher que la somme insuffisante, eu égard à la gêne où il se trouvait, de vingt mille francs.

Confiant dans les ressources de l’héritage paternel, Clovis avait toujours vécu largement, au milieu d’une sorte de luxe. Outre qu’il avait acheté de beaux meubles, et en avait meublé un fort joli appartement, il avait prétendu, en dépit des réclamations de Madeleine que tourmentait le besoin d’agir, avoir une servante. Sa fille, objet de son idolâtrie, était élevée aussi bien que peut l’être la plus riche héritière. Clovis l’aimait tant qu’il se fût ruiné vingt fois pour lui épargner des chagrins et des larmes. Il faisait mille beaux rêves pour l’avenir de cette fille chérie.

Les événements se plurent à déjouer toutes les combinaisons de sa profonde, mais imprévoyante tendresse. Il portait en lui le germe d’une maladie cruelle. Dès son plus jeune âge, il avait souffert d’oppressions douloureuses, quelquefois assez vives pour le suffoquer. Il semblait que du côté gauche, au lieu du cœur, il eût une boule d’eau qui grossissait incessamment. Dans ces moments il avait la mystérieuse faculté de prêter un sens fantastique aux bruits les plus simples : de croire, par exemple, que le vent s’engouffrant dans les cheminées était des plaintes d’esprits en souffrance ; que le craquement d’un meuble était occasionné par le pas d’un homme. Il était alors saisi de frayeurs indicibles, et, au milieu même de la nuit, se levait et remplissait la maison de ses cris.

A mesure qu’il grandit, s’il réussit toujours mieux à neutraliser par le raisonnement l’effet moral de ces impressions, il ne trouva aucun remède au développement de la cause qui les produisait.

Son tempérament sanguin lui valut du moins de pouvoir, jusqu’au bout, dissimuler ses douleurs croissantes sous les apparences de la santé. Il fallait que la violence des tortures altérât son visage, pour que sa femme parvînt à lui en arracher l’aveu.

A la mort de son père, la déception dont il fut victime engendra en lui un chagrin intense, incurable, qui aida de jour en jour plus énergiquement à l’altération progressive de l’organe atrophié. Bien qu’il affectât le calme, l’insouciance, parfois même l’enjouement, il était facile de deviner, à certains indices, les ravages de la maladie. Ses joues restaient pleines et colorées, ses lèvres continuaient de sourire ; mais ses yeux perdaient leur éclat, une sorte de nimbe sombre les cernait, et des rides précoces coupaient son front de lignes chaque jour plus nombreuses.

Insensiblement, il devint incapable de monter un escalier, ou de faire une marche un peu longue sans perdre haleine aussitôt. Il s’accrochait pourtant de toutes ses forces à la vie, et, par amour pour les siens, il ne souhaitait rien tant que la grâce de pouvoir souffrir longtemps encore.

La mort le foudroya, et cela en des circonstances qui ajoutèrent à l’horreur de cette mort. Anaïs était encore en pension. Dans le but de surprendre agréablement sa femme, Clovis s’était entendu avec un peintre pour avoir le portrait de la jeune fille. Chaque jour, à l’insu de Madeleine, il conduisait l’artiste au pensionnat. Moins d’une semaine suffit à l’entreprise. A la dernière séance, debout, les mains dans ses poches, la tête inclinée, l’air souriant, Clovis admirait le travail de l’artiste et lui en exprimait sa satisfaction.

Tout à coup il tressaillit, porta la main à sa poitrine, poussa un cri sourd, s’affaissa sur lui-même, et roula sur le tapis comme une masse inerte.

Anaïs et l’artiste se levèrent avec épouvante, et coururent à lui en appelant au secours.

Presque en même temps, plusieurs personnes pénétraient dans la pièce. Tandis que les uns s’empressaient autour du malheureux, les autres couraient chercher un médecin. Toute cette sollicitude fut inutile.

La tâche du docteur qu’on amena se borna à constater que Clovis Lorin venait de mourir étouffé par la rupture subite d’un vaisseau du cœur.

La femme du quincaillier, loin de s’attendrir, avait profité de la circonstance pour assouvir sa haine contre, sa belle-sœur. Sous l’inspiration de l’excellente Euphrasie, on organisa hâtivement un conseil de famille pour faire un inventaire et régler les intérêts d’Anaïs. L’inventaire auquel il fut procédé, prouva avant tout autre chose l’insouciance et l’incurie du défunt. Il ne prenait note ni de ses recettes ni de ses dépenses ; il brûlait ses quittances de loyer et les reçus de ses fournisseurs. S’il n’avait point de dettes, il n’avait point non plus d’économies. On ne trouva pas la moindre trace de ce qu’il avait hérité de son père. Le peu de pièces qui restaient rendait d’ailleurs impossible l’évaluation, même approximative, de ce qu’il avait dépensé depuis son mariage.

Madeleine dut porter le poids de torts qui paraissaient être bien moins les siens que ceux de son mari. Ce fut elle qu’on taxa de désordre et de gaspillage, et qu’on accusa d’avoir ruiné son enfant. Euphrasie alla plus loin. Aussi inventive que haineuse, elle s’enivra du bonheur de répandre les plus noires calomnies contre la paysanne. Par son humeur acariâtre, Madeleine avait précipité la mort de son mari. En prévision de cette mort, elle avait fait main basse sur toutes les valeurs à sa portée, et avait sans honte dépouillé une fille à laquelle elle n’avait jamais donné que de pernicieux conseils et de détestables exemples. Finalement, parce qu’elle n’avait ni cœur, ni probité, parce qu’elle n’était qu’une marâtre et une voleuse, il fallait au plus tôt lui retirer son enfant, et la contraindre par jugement à la restitution de ce qu’elle avait volé.

On se borna à la blâmer, et à la juger incapable de tutelle. Il fut accordé à ses larmes les trois ou quatre meubles absolument nécessaires pour se loger. Le reste du mobilier fut vendu, ainsi que deux ou trois arpents de vignes que Madeleine tenait de son père, et le produit en fut appliqué aux besoins d’Anaïs. Edmond Lorin, qui prit verbalement l’engagement de ne jamais abandonner sa nièce, en fut d’emblée nommé le tuteur.

De ces arrangements avaient découlé les conséquences qu’on a pu entrevoir. Les quelques ressources placées sur la tête d’Anaïs avaient été promptement épuisées, et la jeune fille s’était trouvée dans l’entière dépendance de sa tante. Celle-ci ne s’était pas fait faute d’en abuser. Outre que son caractère la rendait naturellement insociable, elle avait encore à se venger sur la fille de la haine qu’elle portait à la mère. Bientôt elle n’avait plus eu que des paroles mortifiantes pour sa nièce : elle s’était complu chaque jour plus audacieusement à lui donner tort quand même, et s’était habituée insensiblement à trouver mal tout ce que faisait ou disait la jeune fille.

Anaïs, qui longtemps avait courbé la tête sans dire mot, avait fini par regimber. Le ressentiment d’Euphrasie s’en était accru. Dans la crainte que sa nièce, poussée à bout, ne lui échappât, elle avait eu soin de semer d’iniques préventions contre la jeune fille et de la rendre suspecte à tous ceux qui s’y intéressaient. Le vide s’était graduellement fait autour d’Anaïs. Cet état de choses n’avait pas cessé, et ne cessait pas encore aujourd’hui d’empirer. L’humeur, le caractère, la santé de la pauvre fille commençaient à s’en ressentir. Ajoutons qu’elle n’avait pas moins à souffrir de sa cousine que de sa tante, et que la mère et la fille ne semblaient se proposer d’autre but que celui de lui rendre la vie intolérable.

Telle est, en résumé, à quelques détails près, l’histoire que Madeleine raconta à Bénédict.

« Voilà la vérité pure, dit-elle en terminant ; vous savez à cette heure comment, après avoir été dans l’aisance, j’en ai été réduite, pour vivre, à me faire revendeuse ; et vous êtes en mesure d’apprécier jusqu’où ma belle-sœur peut pousser le mensonge, l’injustice, l’improbité, la malice et la perfidie. »

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