‹ Les orages de la vieChapitre 36 sur 48 · Chapitre 8 Où Bénédict commence à se former une opinion.

Chapitre 8 Où Bénédict commence à se former une opinion.

« Apprêtez-vous à vous évanouir d’étonnement : à l’exception de votre Madeleine, je connais tous les membres vivants de la famille dont vous me parlez : Euphrasie Lorin et son mari, leur fille Victoire et leur nièce Anaïs. De loin en loin, je vais en soirée dans la maison. J’y ai été présenté par un garçon de profession ambiguë, à la fois musicien et peintre, qui est pour la maîtresse du logis l’objet d’un véritable engouement. Ce que vous m’apprenez complète mes observations et me donne enfin la clef des détails que j’ai recueillis…. »

Ainsi disait Anselme, cet ami à la recherche duquel allait Bénédict le jour où précisément le jeune sculpteur nouait connaissance avec la revendeuse. Plusieurs mois s’étaient écoulés depuis la scène dont le pont Saint-Michel avait été le théâtre. Bénédict, qui n’avait pas vu son ami dans cet intervalle, lui contait à la fois et sa liaison avec la paysanne, et sa rencontre avec Anaïs dans l’escalier, et sa visite chez Mme Euphrasie, et ce qui s’y était passé sous ses yeux, et ses impressions, et l’histoire de Madeleine. Ils étaient assis dans la chambre du fond, la pièce où Bénédict se tenait de préférence, près du poêle allumé, car il faisait froid. Les coudes appuyés sur une table où gisaient les restes de leur souper, ils tiraient tant de fumée de leurs pipes que les lueurs de la lampe qui les éclairait en étaient obscurcies.

L’existence d’Anselme, au rebours de celle que menait Bénédict, était tout au moins fort aventureuse. Rédigeant pour les journaux ces canards qui s’y lisent sous la rubrique faits divers, il vivait au jour la journée, avait rarement un domicile fixe, couchait tantôt ici, tantôt là, et travaillait un peu partout, chez un ami, dans un cabinet de lecture, dans une bibliothèque, sur le coin d’une table de café. Une gêne perpétuelle avait quelque peu aigri son humeur. L’excès d’indulgence n’était pas son défaut. Sans qu’il s’en doutât, ses jugements étaient parfois empreints d’une acerbité voisine de la satire. A l’occasion, il médisait de lui-même, quand il ne se calomniait pas. Bénédict et lui avaient été longtemps voisins. Ils n’avaient pas cessé d’entretenir des relations plus qu’amicales, presque fraternelles. Anselme avait écouté son ami jusqu’au bout sans l’interrompre ; seulement alors il lui avait répliqué ce qu’on vient d’entendre. Il ajouta :

« Mon cher, que les apparences sont trompeuses et que nos jugements sont incertains !… Au préalable, vous m’auriez questionné, je vous aurais répondu. : « Si Mme Lorin n’est pas précisément la perle des femmes, si elle a l’esprit décousu, si elle est capricieuse, emportée, si elle a l’étrange manie de vouloir être toujours malade, au demeurant, elle est remplie de bonnes qualités : elle est désintéressée, compatissante, toujours prête à rendre service, et mieux que cela, pleine de bienveillance pour les faiblesses d’autrui. Je n’en voudrais pour preuve que sa patience et sa longanimité avec une nièce du caractère le plus inégal, dont l’unique souci semble être de déplaire à la meilleure des tantes. » Voilà ce que je vous aurais dit, voilà ce que tout le monde croit ou feint de croire. Aussi ne trouveriez-vous pas parmi ses parents et ses amis une seule personne qui ne lui donne en tout et pour tout mille fois raison contre sa nièce, et ne souscrive aveuglément aux accusations de perversité qu’elle ne cesse de diriger contre sa victime. Moi, tout le premier, je vous le répète, bien que je me pique de pénétration, j’ai eu le tort impardonnable de voir et de juger Anaïs avec les yeux et les sentiments de Mme Euphrasie. L’incessante mélancolie de la jeune fille, sa taciturnité, le désespoir permanent dont sa figure et ses attitudes sont empreintes, ne m’ont paru jusqu’à ce jour que les conséquences d’un caractère difficile, opiniâtre, ingrat, ou encore celles de l’égarement d’un esprit malade.

« Et notez que si mon penchant pour vous ne l’emportait sur l’influence qu’exercent sur moi les dîners de Mme Lorin, je soutiendrais mordicus que vous avez tort et que j’ai raison, que vous avez mal vu et que vous vous êtes laissé séduire par les charmes de la jeune fille. Ainsi va le monde, ainsi en est-il de la plupart de nos jugements. Actuellement, j’en suis certain, le charmant visage d’Anaïs, sa grâce ineffable ne mentent pas ; la pauvre fille est tout l’opposé de ce qu’on voudrait la faire paraître. Sa pauvreté, que j’ignorais, me démasque les ressorts d’un drame douloureux, poignant, terrible. Je veux même admettre qu’elle soit irritable, qu’elle ait des impatiences. Eh ! quelle humeur ne s’aigrirait, quel ange ne perdrait de sa sérénité au contact et sous la domination d’une femme telle que la tante Euphrasie ? Vaniteuse au delà de toute mesure, hautaine, vindicative, elle est d’autant plus redoutable à ses entours, qu’elle est sans esprit de suite, sans jugement, sans dignité, d’une humeur fantasque et irrascible qui la rend capable de toutes les extravagances et de toutes les iniquités. Ajoutez qu’elle ment comme on respire, qu’elle se croit née pour la domination, que la moindre résistance l’exaspère et qu’on n’est son ami qu’à la condition de croire à ses mensonges et de caresser ses faiblesses. Quand déjà, exclusivement esclave de son tempérament, elle ne connaît vis-à-vis de ses égaux, dès que sa passion est en jeu, ni loi, ni justice, ni ménagements, comment n’abuserait-elle pas à outrance de sa position à l’égard d’une enfant qui dépend entièrement d’elle ? Peu lui importe le fond des choses, pourvu que les apparences plaident pour elle contre sa nièce. C’est une louve qui incessamment accuse de perfidie et de cruauté un mouton qu’elle tient entre ses pattes, et qu’elle égorge d’une dent caressante.

« Et tenez, je frissonne au souvenir d’une scène qui jusqu’à cette heure avait été pour moi une énigme. Il y a de cela quatre ou cinq mois ; il y avait bien six semaines que je n’avais dîné chez Mme Lorin. J’entrai dans le magasin. Il pouvait être trois heures de l’après-midi. Au premier coup d’œil, je compris qu’il se passait quelque chose d’extraordinaire dans la maison. Les commis inactifs avaient des mines bouleversées. Le plus jeune, un enfant qu’on appelle le petit Monhomme, avait les larmes aux yeux. Je lui demandai si Mme Euphrasie était chez elle. Il regarda ses camarades comme pour prendre leur avis. Étonné de ce silence : « Au surplus, repris-je, je vais m’en assurer moi-même.. » Et je disparus par la porte qui conduit au premier.

« De la première pièce, dont la porte était entre-bâillée et que je trouvai vide, j’allai à la seconde, où j’entendais des cris étouffés au milieu d’un bruit de voix. Un spectacle émouvant m’y attendait. Euphrasie, M. Lorin, leur fille Victoire, la cuisinière, le petit docteur Moneron et un autre médecin s’empressaient avec des sentiments fort divers autour d’Anaïs, qui, le visage livide et décomposé, les yeux hagars (hagards), se tordait sur une chaise dans d’horribles convulsions. Le docteur Moneron aidait gauchement son confrère qui s’efforçait d’introduire le contenu d’une fiole entre les dents serrées de la jeune fille. M. Lorin, sa fille et la cuisinière avaient l’air atterré. Mme Euphrasie disait : « Que voulez-vous que j’y fasse ? elle n’a plus tête à elle ; la malheureuse a perdu l’esprit. » Dans sa préoccupation, Mme Lorin ne m’avait ni vu ni entendu. Je m’approchai : « Qu’y a-t-il, mon Dieu ? » lui demandai-je. Ma présence l’étonna et parut lui causer de l’inquiétude. Elle me répondit précipitamment : « Elle tombe du haut mal. Ça n’est pas ma faute. Ne parlez pas de ça, vous lui feriez du tort. On pense déjà assez mal d’elle. » Elle fit une pause et ajouta : « Je vous en prie, rendez-moi un service ; descendez au magasin et priez-les de ma part de ne laisser monter personne. Quelle histoire, monsieur Anselme, si vous saviez ! Cette méchante fille a juré de me perdre ; elle veut ma mort. Que va-t-on dire dans le quartier ? Ah ! que je suis malheureuse ! Descendez vite, je vous en prie, et recommandez-leur de se taire. Revenez dans quelques jours, je vous conterai tout…. » Avant de descendre, je remarquai que la jeune fille souffrait déjà moins et que ses traits reprenaient un peu de calme. En même temps j’entendis le médecin qui disait : « Elle n’en mourra pas, la dose était heureusement trop forte. » Je m’en allai tout perplexe, tâchant, mais vainement, de comprendre ce que cela voulait dire.

« Le surlendemain, je retournai dans la maison. Euphrasie m’accueillit avec empressement. Elle me fit monter au premier, où elle m’offrit un verre de vin de Madère et des biscuits. « Et votre nièce ? lui demandai-je. — Ne me parlez pas de cette misérable, me répondit-elle avec animation ; elle ne sait qu’imaginer pour me faire peur et me causer du chagrin. Vous l’avez vue l’autre jour, et vous avez pu croire qu’elle agonisait. Tout cela n’était qu’une infâme comédie. Mademoiselle avait envie d’une robe neuve, et faisait la mourante pour l’obtenir. A présent qu’elle a ce quelle veut, il n’y parait seulement plus. Mais je suis au désespoir, ça sera demain à recommencer. Dieu sait comment cela finira. Je me lasse à la fin d’être l’esclave de ses fantaisies. Tenez, je suis la plus malheureuse des femmes ! » Et elle se mit à pleurer. Je pris au pied de la lettre ses affirmations et ses larmes, et je m’en allai, persuadé qu’elle était un phénomène de sensibilité et sa nièce un monstre d’ingratitude.

« Étais-je assez crédule, pour ne pas dire stupide ! N’auriez-vous pas compris sur-le-champ, vous, dans les jugements duquel ne pèsent pas les dîners de Mme Lorin, ce que je devine seulement aujourd’hui ? A la suite de quelque violente altercation, Anaïs, saisie de désespoir, aura trouvé une drogue sous sa main, du laudanum peut-être, et l’aura avalée. Ce poison est plein de caprices, comme vous savez : il tue à petite dose et produit des effets tout contraires quand on l’absorbe en grande quantité. La dose était sans doute trop forte, comme je l’avais entendu dire au médecin…. Mais que penser de la version de la tante ? N’est-ce pas effrayant ? N’est-il pas clair que la tentative désespérée d’Anaïs n’avait occasionné chez Mme Lorin ni remords ni même l’intention de modifier sa conduite à l’avenir ? Elle a pu, sur le moment, se relâcher de son implacabilité. Mais soyez certain qu’elle n’a pas tardé à tout oublier et à reprendre son rôle de bourreau sentimental. La scène à laquelle vous avez assisté depuis le prouve surabondamment. Aussi, à ne vous rien cacher, ai-je grand’peur, si les choses doivent rester longtemps encore dans cet état, qu’on ait un de ces jours à déplorer quelque affreuse catastrophe…. »

Ces derniers détails avaient profondément ému Bénédict. Tressaillant, il avait attaché sur son ami des yeux remplis d’épouvante. Il baissa ensuite la tête et resta quelques instants en proie à ses réflexions ; puis, d’un air triste et préoccupé :

« Je suis oppressé de craintes identiques, fit-il. S’il ne tenait qu’à moi, Anaïs Lorin ne resterait pas vingt-quatre heures de plus dans la maison de sa tante. Ce qui me confond c’est que Madeleine, qui certainement aime sa fille, ne s’alarme point d’une pareille situation. Que je lui parle d’Anaïs et de ce que la pauvre fille doit souffrir, elle me répond laconiquement :

« Bah ! il faut que la jeunesse soit éprouvée. On n’en goûte que mieux les joies qui nous arrivent par la suite. D’ailleurs, souffrir est la loi commune ; nul ne peut s’y soustraire. A l’âge d’Anaïs, des jours exempts de soucis se payent très-cher plus tard. Quelques chagrins ne peuvent que hâter sa maturité. Où est le mal ? Elle n’en sera qu’une meilleure femme et une meilleure mère. » Je hoche la tête, je persiste à vouloir lui faire partager mes inquiétudes. Elle me tourne le dos et coupe court ainsi à mes observations.

– Ne serait-ce pas une bonne femme ? demanda curieusement Anselme. Euphrasie, qui, à n’en point douter, diffame sa nièce, ne dirait-elle que la vérité à l’égard de votre Madeleine ? »

Bénédict balança à répondre.

« A vous parler franchement, dit-il tout à coup, je flotte à ce sujet dans les plus profondes ténèbres. Je n’ai pas négligé un seul instant de l’observer depuis que je la connais. Or, mon opinion n’a pas cessé d’osciller et de devenir de plus en plus incertaine. On dirait que cette vieille femme prend plaisir à me dérouter.

– Mais encore, dit Anselme, en pensez-vous plus de bien que de mal, ou plus de mal que de bien ?

– Je vous répète, dit Bénédict, que vous m’en demandez plus que je n’en sais moi-même. Tout ce que je puis vous affirmer c’est qu’il y a dans la mère d’Anaïs quelque chose de mystérieux, d’extraordinaire, qui me trouble et me tient en suspens. Vingt fois dans une semaine je varie de sentiment sur son compte. On ferait certainement le tour du globe avant de trouver une si bonne ménagère. Je n’ai pas à m’inquiéter de quoi que ce soit. Elle prend soin de mon linge, de mes habits, fait ma chambre, ma cuisine, donne à tout ce qui frappe mes yeux un air de fête qui m’enchante. La propreté parfume en quelque sorte l’air que je respire, et ses attentions me procurent un bien-être dont je n’avais nulle idée auparavant : je vis, en somme, on peut dire, comme un poisson dans l’eau.

– Mais, interrompit Anselme, il n’y a rien là qui ne parle en sa faveur !

– Cependant, continua Bénédict, je ne crois pas non plus qu’elle puisse me taxer d’ingratitude. Sans compter que je lui donne plus qu’il n’avait été convenu, que je paye son loyer, etc., j’ai pour elle la plus grande déférence, et je la traite bien plus comme une mère que comme une femme de ménage. Eh bien, mon ami, un doute empoisonne ma satisfaction. Il est des instants où je crains d’être dupe des apparences, où il me semble qu’elle joue la comédie, où j’arrive à douter de son désintéressement, de son affection, à croire enfin tout ce que sa belle-sœur débite contre elle, et je suis tenté de la prendre en horreur.

Anselme lui fit observer qu’il ne précisait aucun fait.

« C’est qu’effectivement, dit Bénédict avec tristesse, je répugne à en dire plus. Toutefois je vous confierai mes soupçons : j’ai peur que Madeleine ne me vole !… »

Anselme resta quelques secondes muet d’étonnement.

« Ça n’est pas possible ! s’écria-t-il ensuite. Prenez bien garde, mon cher ! Si vous vous trompiez, vous ne vous pardonneriez jamais une telle erreur.

– Aussi, répliqua Bénédict en faisant un effort et en baissant la voix, vous avouerai-je que mon doute n’est rien moins qu’une certitude. Il m’en coûte de vous l’affirmer, mais enfin cela est comme je vous le dis : cette vieille ingrate me vole ! »

Le silence recommença.

« Peu, il est vrai, reprit bientôt Bénédict qui semblait déjà fâché de son aveu ; des sommes insignifiantes, quelques sous par-ci par-là, sur la nourriture, sur le blanchissage, sur tout ce qu’elle m’achète. Sans le hasard, je ne m’en serais peut-être jamais aperçu. Je n’ai pas même l’intention de lui en parler. Toujours est-il que cette découverte me serre le cœur et me cause le plus poignant chagrin.

– Il y a de quoi ! s’écria Anselme. A votre place, je ne serais pas si bon enfant. Je voudrais la prendre sur le fait et lui faire honte ; et je la menacerais fermement de l’abandonner en cas de récidive.

– Je n’en ferai certainement rien.

– Vous m’étonnez !

– Mon cher, dit Bénédict, j’ai une somme de piété filiale qu’il faut que je dépense, et je crois réellement que j’aimerais encore Madeleine quand même elle ressemblerait à la peinture qu’en fait sa belle-sœur.

– Cependant…. cependant, fit Anselme.

– D’ailleurs, à tout dire, poursuivit Bénédict, je ne suis pas libre : on dirait que cette vieille m’a ensorcelé. Bien qu’elle soit dans ma dépendance, elle a pris sur moi l’ascendant d’un maître sur son esclave. Quand ses regards d’espion fouillent dans ma poitrine, je ne sais plus où j’en suis. Elle est tout mystère pour moi, et je suis de verre pour elle. Ses lèvres ne cessent de m’obséder de questions, et, que je le veuille ou ne le veuille pas, il faut que je réponde. Supposez que j’aie la force de me taire, à mon grand étonnement, elle devine ce que je lui cache. Si je reçois une lettre, je dois aussitôt lui en dire le contenu. Dans le principe, par habitude, je ne laissais pas les clefs à mes tiroirs : elle a tant fait qu’elle a tenu toutes ces clefs et qu’elle a pu explorer à son aise mes meubles jusque dans les plus secrets recoins. Elle sait, à un centime près, ce que je possède, ce que je dois ; elle me rappelle que le terme approche, que j’ai une dette à acquitter, que j’ai besoin de souliers, d’une veste, de linge, etc., etc.

« Je ne peux pas rentrer un quart d’heure plus tard que d’habitude sans être obligé de lui en dire la raison. Je l’ai surprise diverses fois me suivant de loin et m’espionnant. Vous énumérer toutes les questions qu’elle m’a adressées sur vous n’est pas possible. Elle sait votre nom, vos prénoms, votre âge, votre état, votre vie, vos habitudes, votre moralité, votre talent, les conseils que vous me donnez, les conversations que nous avons ensemble. Soyez certain que j’aurais la faiblesse de lui répéter, mot pour mot, ce que nous disons en ce moment, s’il lui prenait fantaisie de le savoir. Je n’y comprends absolument rien, cela me passe, et le plus étrange c’est que je forme chaque jour plus vainement le projet de me fâcher, de me révolter, de me soustraire à cette servitude.

– Vous, que je croyais si jaloux de vos prérogatives d’homme ! fit Anselme.

– Que voulez-vous ? répliqua Bénédict ; juste à l’heure où, me rappelant son sans gêne, son indiscrétion, ses torts, je m’irrite et m’enflamme, voilà que je suis ébloui par le spectacle de ses bonnes qualités, que je me sens écrasé sous le poids des services qu’elle me rend. Vous ne la connaissez pas. Son corps débile est en proie à une activité surhumaine. A peine fait-il jour qu’elle est sur pied. En un tour de main mon ménage est fait. A neuf heures juste mon déjeuner est sur la table. Assise bientôt à côté de ses paniers, sur les marches de l’église voisine, tout en se livrant à son petit commerce, elle tricote des bas, ou raccommode un habit, ou fait des chemises. Mou dîner se trouve fait comme par miracle. Je ne sache pas qu’elle se repose jamais. Au milieu de tout cela, je perds de vue mes griefs pour ne plus songer qu’à elle. Je remarque qu’elle ne mange pas. Je m’étonne, je m’emporte, je soutiens qu’avec ce qu’elle dépense deux personnes pourraient vivre largement. Elle abonde en raisons pour me fermer la bouche. « Tout est si cher ! Les denrées sont hors de prix. D’ailleurs, elle dévore comme un glouton ; elle me ruine par ses grands appétits ; je dois trouver qu’elle engraisse. » C’est dérisoire. Je suis tenté de rire ; mais un coup d’œil sur elle m’épouvante et me glace. Elle est plus sèche qu’une branche morte ; sa maigreur croissante est celle d’un spectre ; son œil plein de flammes conserve seul chez elle les apparences de la vie. C’est ma conviction que ce régime lui sera fatal, et je ne cesse d’appréhender qu’elle ne tombe pour ne plus se relever, qu’elle ne meure littéralement d’inanition. Cependant sa bonne humeur n’en souffre pas : elle est toujours gaie, toujours avenante, toujours pleine de bonne grâce. Tour à tour elle m’exaspère, me fait frémir, me cause de l’admiration, de l’enthousiasme, et finalement exerce sur moi un empire de plus en plus exclusif, tandis que je n’en exerce aucun sur elle.

– Si je n’avais une entière confiance dans votre bonne foi, dit Anselme, je n’en croirais pas mes oreilles.

– Enfin, mon cher, ajouta Bénédict, ce qui achève de me livrer à sa discrétion c’est l’amour que je crois sentir pour sa fille. »

Anselme marqua une surprise extrême. Bénédict reprit :

« Je l’embrasserais volontiers quand elle me parle d’Anaïs ; et précisément elle semble avoir autant de bonheur à me parler de sa fille que j’éprouve de joie à l’écouter. Aussi vos conseils n’y feront rien. Cette vieille est une enchanteresse, une sorcière qui me magnétise, me fascine, me charme, me possède, et pourrait me faire passer par le trou d’une aiguille. Qu’elle m’importune, qu’elle me persécute, qu’elle me demande mon argent, qu’elle me voie, qu’elle me ruine, il est certain que je serai sans courage toutes les fois qu’il s’agira de lui opposer un refus ou de lui adresser un reproche.

– Que ne le disiez-vous plus tôt ! s’écria Anselme. Cet amour suffisait à tout expliquer. En outre, je vous aurais prévenu sur-le-champ que cette passion n’est pas ce qui pouvait vous arriver de mieux.

– Je m’en doute bien, répliqua Bénédict avec amertume, Si la fille de Madeleine est sans fortune, l’éducation qu’elle a reçue l’éloignera toujours de moi.

– L’éducation que vous vous êtes donnée vaut bien celle qu’a reçue Anaïs, dit vivement Anselme. Mais tout me porte à croire que vous avez un rival dangereux dans le professeur de piano des deux cousines. »

Bénédict tressaillit.

« Je ne l’ai vu qu’en passant, balbutia-t-il. Je confesse que mon impression ne lui a pas été favorable.

– Ça ne me surprend pas, repartit Anselme. Comme Diderot : « Je n’aime pas à parler des vivants, parce qu’on est de temps en temps exposé à rougir du bien et du mal qu’on en a dit ; du bien qu’ils gâtent, du mal qu’ils réparent. » Toutefois, dudit pianiste, lequel est bien connu sous le nom d’Armand, je crois pouvoir parler comme d’un mort. Il n’y a pas à craindre qu’il change jamais et qu’il fasse jamais autre chose que ce qu’il a fait jusqu’à ce jour. C’est comme qui dirait une nullité coulée en bronze. D’une ignorance dont rougirait un balayeur de classe, il compose des marches, des polkas, des romances, toutes rapsodies cherchées au hasard des doigts sur le clavier d’un piano. Il est du nombre de ces mazettes qui échoueraient en province et trouvent à Paris un public pour les admirer. On voit sa plate figure à la montre de tous les marchands de musique. N’a-t-il pas eu l’incroyable fatuité de se faire dessiner dans un groupe de princesses russes qui se disputent ses sourires ? Il a si bien oublié qu’il est le fils d’un honorable ouvrier facteur de pianos qu’il se ferait comte ou marquis sans la crainte du ridicule. Son ver rongeur est de n’avoir aucune décoration, pas même celle de Charles III ou de l’ordre du Chêne, pas même celle d’une médaille. L’espérance d’en avoir une serait capable de lui inspirer le courage de se jeter à la nage dans une cuvette. Il se console du mieux qu’il peut en portant toujours quelque fleur à sa boutonnière. Il a la maladie de tomber invariablement amoureux de toutes les femmes qui ont le malheur de prendre de ses leçons. C’est un fléau. N’oublions pas qu’il est fanfaron et impertinent au point qu’on n’entre dans un lieu public avec lui qu’en tremblant. Il ne manque jamais d’y susciter quelque querelle, pour s’esquiver au moment critique et laisser à ses amis, car il a des amis, le soin d’arranger le différend.

– Comment Anaïs peut-elle aimer un homme pareil ? demanda Bénédict.

– Eh ! mon cher, sait-on bien ce que c’est que l’amour ? Rappelez-vous, dans le Songe d’une nuit d’été, la fée Titania qui, par l’effet d’un charme qu’Obéron verse sur ses yeux, s’éprend jusqu’à la folie du grossier Bottom, sur les épaules duquel repose par enchantement une vraie tête d’âne. L’amour des femmes pour de jolis mannequins sans cervelle ressemble furieusement à l’effet de quelque charme analogue. Cela tient du sortilège. Puis le désespoir ! sait-on à quelles extrémités il peut réduire une pauvre fille ? Quand on se noie, on s’accroche à tout ce qu’on peut, à une branche verte, aussi bien qu’à une corde pourrie…. » Bénédict était tout triste.

« Rassurez-vous pourtant, reprit Anselme. Le pianiste Armand n’est pas homme à s’amouracher d’une petite fille sans dot. Il faut qu’il la suppose riche. Le fait ne tardera pas à être éclairci. En attendant, soyez sur vos gardes et préparez-vous à toutes les déceptions possibles, comme il convient toujours quand on a affaire aux femmes… »

Bénédict sourit à cette banalité impertinente ; quoique dans la désolation, il ne voulut pas désobliger son ami.

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