‹ Les orages de la vieChapitre 37 sur 48 · Chapitre 9 Un secret.

Chapitre 9 Un secret.

Les heures avaient formé des jours, les jours des semaines, les semaines des mois, et le soleil avait mis en feu l’aube du premier jour d’une nouvelle année. Bénédict et son ami Anselme étaient sortis dès le matin avec l’intention de ne rentrer que le soir. Madeleine pouvait disposer librement de la journée. Elle attendait sa fille. Le souvenir d’un aveu que Bénédict s’était laissé arracher causait à la bonne femme une joie qui se reflétait dans ses yeux.

Bénédict, la veille au soir, était revenu de son atelier ayant à la main un objet qu’il posait sur la console, et sous le bras un paquet qu’il remettait à la vieille femme, en disant :

« Voici vos étrennes. »

C’était une pièce de mérinos. Loin de le remercier, Madeleine lui fit des reproches.

« Vous avez eu tort, lui dit-elle en tâtant l’étoffe. Est-ce que j’ai besoin de ça ? Un corsage d’indienne et une cotte de laine me conviennent mieux que tous les affiquets du monde. Il y a longtemps que j’ai dit adieu à la coquetterie Enfin on en fera des robes pour vos enfants…. »

L’objet que Bénédict avait posé sur la console éveilla ensuite sa curiosité.

« Qu’est-ce que vous apportez là encore ? » demanda-t-elle. Et sans crainte d’être indiscrète, elle défit l’enveloppe.

Sa surprise fut grande en découvrant un petit nécessaire en bois de rose du travail le plus précieux.

« Oh ! que c’est joli ! que c’est joli ! répéta-t-elle avec admiration. Est-ce vous qui avez fait cela ?

– Non, c’est l’ouvrage d’un tabletier de mes amis.

– Et à qui donc, ajouta Madeleine, est destiné un pareil bijou ? »

Bénédict hésita à répondre.

« Ah ! un secret ! fit malicieusement la vieille. Excusez-moi.

– Un secret ! dit le jeune homme d’un ton bourru ; un secret de polichinelle que vous savez aussi bien que moi.

– Ma foi non ! dit Madeleine avec une feinte bonhomie. A moins que vous ne l’ayez fait faire à mon intention ! Vous seriez donc fou ! Je n’oserais pas seulement y toucher.

– Vous n’êtes pas généreuse, repartit Bénédict sur le même ton. Vous voyez mon embarras et vous vous amusez à l’accroître. Pour qui donc serait ce nécessaire, sinon pour votre fille ? »

La vieille crut ne pouvoir moins faire que de s’étonner beaucoup.

« Pour ma fille ! s’écria-t-elle ; pour ma fille ! à quoi pensez-vous ? En l’honneur de quel saint ?

– Tenez, Madeleine, dit Bénédict, vous m’irritez à plaisir ; vous êtes trop clairvoyante pour ne pas vous être déjà aperçue que j’aimais votre fille. Je serai heureux si elle veut bien accepter ce nécessaire comme un témoignage, sinon de mon amour, du moins de mon amitié. »

Madeleine ne put tout à fait dissimuler son attendrissement.

« Ah ! tu l’aimes, mon pauvre garçon, dit-elle d’une voix émue. Tu m’en vois tout ébaubie. Je ne m’y attendais guère. Y as-tu bien songé ? C’est une affaire grave. Ne serait-ce pas simplement un feu de paille ou encore une fantaisie dont tu viendras à bout avec le temps et un peu de volonté ?

– Ah ! fit Bénédict avec tristesse, je voudrais qu’il en fût ainsi. Je pourrais me flatter de reconquérir ma tranquillité perdue.

– Tu n’as pas oublié qu’elle n’a aucune fortune, aucune espérance.

– Je gagne assez pour deux et pour trois, dit Bénédict ; S’il n’y avait pas d’autre obstacle !

– Elle n’a pas été habituée à faire le ménage ni la cuisine ; elle aime sans doute la toilette ; et souhaitera peut-être prendre quelque plaisir !

– Je ne demanderais qu’à épuiser mes forces à lui créer une existence heureuse. Mais à quoi bon ? mes vœux sont stériles. Elle ne m’aimera jamais.

– Qu’en sais-tu ?

– A l’exemple de toutes les jeunes filles ; elle doit avoir son rêve, son roman, et le héros, à coup sûr, n’en est pas un ouvrier.

– Après ? fit Madeleine. L’imagination des jeunes filles est changeante. Leur inexpérience les promène de fantaisie en fantaisie. Elles rêvent aujourd’hui une chose et demain une autre. Si elle ne songe pas à toi, tâche qu’elle y songe. Tu l’aimes, eh bien, essaye de t’en faire aimer.

– La certitude de ne pas réussir me paralyse.

– Vous voilà bien, vous autres hommes, tout de suite le manche après la cognée ! Il semble qu’il n’y ait qu’à ouvrir la bouche. Mais s’il ne fallait que la chercher chez sa tante et la conduire à l’église, tu ne connaîtrais pas le prix de ton bonheur. On n’obtient rien sans peine. Je ne comprends pas ce qui te décourage. Ma fille a des qualités, mais tu as aussi les tiennes. Tu l’aimes, je ne vois pas pourquoi elle ne t’aimerait pas.

– Ah ! Madeleine, s’écria Bénédict avec des transports de joie, si vous pouviez dire vrai !

– Au surplus, dit Madeleine, ça ne me regarde pas ; je m’en lave les mains ; c’est ton affaire. Ma fille est libre : comme il s’agit de son bonheur et non pas du mien, je n’entends pas la contrarier. Si tu échouais auprès d’elle, ce qui est bien possible, il ne faudrait pas t’en prendre à moi…. »

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