‹ Les orages de la vieChapitre 38 sur 48 · Chapitre 10 Entre la mère et la fille.

Chapitre 10 Entre la mère et la fille.

C’était en se remémorant cette petite scène que Madeleine, toute joyeuse, attendait sa fille. Depuis le matin elle faisait le guet sur le palier. Vers onze heures, un pas bien connu frappa son oreille. La jeune fille escaladait déjà l’échelle de meunier qui conduisait à la mansarde de sa mère. Celle-ci l’arrêta au passage et la fit entrer chez Bénédict. Anaïs entrait pour la première fois dans cette jolie chambre. L’étonnement se peignit sur son visage pâle et mélancolique.

« Tu me regardes, mon enfant, dit Madeleine ; mais je suis ici chez moi. »

Revenue de sa surprise, Anaïs se jeta au cou de sa mère et couvrit ses joues de baisers et de larmes.

Madeleine ne comprenait que ce qu’elle voulait comprendre. Elle feignit de croire que les larmes de sa fille n’étaient que des larmes de joie.

« Tu es contente de me voir, chère enfant, dit-elle, et moi aussi. Allons, viens t’asseoir à coté de moi, dans ce fauteuil, que je te donne tes étrennes…. »

La jeune fille essuya ses yeux et vint s’asseoir devant le feu, à côté de Madeleine. Sa tête inclinée, ses yeux ruisselant de mélancolie, sa pâleur, ses traits fatigués, son attitude, tout en elle exprimait ce découragement que causent des chagrins profonds, incessants, sans terme. Sa mère l’épiait du coin de l’œil d’un air de surprise mêlée d’inquiétude.

« Je ne te demanderai pas si tu es heureuse, lui dit-elle, je sais bien que tu ne l’es pas. Mais, encore un peu de patience, tes épreuves auront un terme. »

La jeune fille s’efforça de dompter sa tristesse et d’imprimer un peu de calme à son visage. Ce fut en vain. Au bout de quelques secondes sa tête retomba en avant, ses yeux s’emplirent de larmes, et sa figure se contracta sous l’effort d’angoisses déchirantes.

Madeleine, se flattant encore de pouvoir distraire sa fille et la consoler, persista à ne rien voir. Elle prit sur la table l’un des objets qu’elle y avait cachés sous un journal, et le donna à sa fille.

« Voici, lui dit-elle, une demi-douzaine de mouchoirs en batiste dont tu auras bien soin. »

Anaïs laissa tomber les mouchoirs sur ses genoux, et garda un silence comparable à celui qui, dans les jours caniculaires, annonce quelque terrible ouragan.

« Eh bien ? » fit Madeleine.

D’une voix discordante qui présageait des sanglots, la jeune fille dit tout à coup :

« Ah ! cela m’est égal ! »

La vieille frissonna. Elle continua pourtant à faire, comme on dit, la sourde oreille. Se saisissant d’un second objet et l’offrant à sa fille, elle dit :

« Voici, maintenant, une jolie épingle pour te mettre au cou. Elle est petite, mais elle est en or, et la pierre n’en est pas fausse. Tu peux porter ça parmi les plus honnêtes gens. Te fait-elle plaisir ?

– Cela m’est égal ! » répéta Anaïs prête à suffoquer.

Rien n’était plus navrant que cette trivialité sur les lèvres de la jeune fille. Bien que la pauvre mère en eût le cœur déchiré, elle usa néanmoins de toutes ses forces pour ne pas l’entendre. Elle remit un troisième objet à sa fille, un porte-monnaie d’où elle fit sortir une pièce d’or toute neuve.

« Si par hasard, dit-elle, tu avais un petit caprice, avec cet argent tu pourrais le satisfaire. Je me suis mis en tête de te rendre heureuse aujourd’hui, chère enfant ; voyons, l’es-tu ? »

Pour la troisième fois, Anaïs laissa échapper de ses lèvres ce cri de désespoir :

« Cela m’est égal ! cela m’est égal ! »

Cependant, le diapason de sa voix avait monté d’un degré, pour ainsi dire, l’échelle des pleurs chaque fois quelle avait fait entendre ce refrain. Elle fondit décidément en larmes et éclata en sanglots. La tête dans ses mains pendant près d’un quart, d’heure, elle fut impuissante à se maîtriser, et donna le spectacle du plus violent désespoir.

Madeleine était frappée de stupeur. A l’exemple de la plupart des mères, elle jugeait sa fille d’après elle-même. Or, le tempérament, l’éducation, l’âge, l’expérience, les épreuves, en émoussant la sensibilité de son épiderme et en lui inspirant une certaine philosophie, avaient déterminé entre Anaïs et elle des différences chaque jour plus considérables. En se substituant à son enfant pour en mesurer les douleurs, Madeleine n’avait donc pas cessé d’errer. Aussi, par l’explosion du chagrin le plus intense qu’on pût concevoir, sa fille la déroutait-elle complètement. Elle entoura tendrement Anaïs de ses bras, la couvrit de caresses, et lui dit d’un air où l’étonnement le disputait à l’émotion :

« Mon Dieu ! tu es donc bien malheureuse ? »

La jeune fille se pressa convulsivement contre sa mère.

« Ah ! si malheureuse, répliqua-t-elle d’une voix entrecoupée par les sanglots, que je n’ai que des larmes pour exprimer ce que je souffre ! »

Après une pause, Madeleine consternée reprit :

« Voyons, ma fille bien-aimée, essuie tes yeux et conte-moi ce qu’il en est, cela te fera du bien. »

Impuissante à tarir ses larmes, Anaïs répondit, en s’arrêtant à chaque mot :

« Vous conter ce qu’il en est !… il faudrait donc vous dire ma vie heure par heure, minute par minute, seconde par seconde…. Depuis le moment où je me lève jusqu’à celui où je me couche, je suis étendue sur un chevalet de torture…. Mon sommeil même est troublé par des rêves affreux…. Et la honte me monte au front au souvenir des causes de mon supplice, tant ces causes sont toujours si futiles et si méprisables. Une image vulgaire vous en dira plus que mille détails. A la lettre, mère, mon cœur est comme une pelote où ma tante se donne incessamment le cruel plaisir d’enfoncer des épingles. Imaginez encore que ce cœur est perpétuellement engagé dans la noix d’un moulin que tourne ma tante. Je serais peut-être forte et courageuse vis-à-vis de grandes douleurs. Je perds toute dignité et tout courage sous l’action de ces blessures qui, pas assez grièves pour me tuer, sont trop douloureuses pour permettre que je repose jamais. Je ne lève les yeux que pour surprendre des regards de mépris, je n’élève la voix que pour m’entendre outrageusement imposer le silence, je ne fais pas un geste sans aussitôt recevoir l’ordre de me tenir en repos, et je ne puis me tenir en repos sans que sur-le-champ je ne sois accusée de paresse et de lâcheté…. Enfin, que je me taise, que je parle, que j’agisse, que je reste immobile, inerte, que je fasse ou dise quoi que ce soit, j’ai toujours tort, je suis toujours en faute, et je suis condamnée, surtout quand des étrangers sont présents, à courber honteusement la tête sous des accusations de nonchalance, d’ingratitude, d’insensibilité, de stupidité…. »

Madeleine écoutait sa fille avec une profonde attention ; la bonne femme s’efforçait de comprendre ; mais on doit avouer que le sens de ces douleurs lui échappait en partie.

« Je sais cela, je sais cela, dit-elle avec compassion. Mais, chère fille, ni les uns ni les autres nous ne sommes parfaits. Est-ce que par hasard tu ne manquerais pas un peu de patience ?

– De patience, Dieu du ciel ! s’écria Anaïs, à qui le désappointement de ne pas être comprise arracha de nouvelles larmes et de nouveaux sanglots. Si je n’avais pas eu la patience d’une sainte, vivrais-je encore ?… Non, vous ne comprenez pas, vous ne comprenez pas, et je suis réduite à m’en féliciter. Si vous pouviez un instant vous mettre à ma place, vous succomberiez à la douleur.

– Je connais ta tante, dit Madeleine, et je sais ce dont elle est capable. Un peu d’adresse ne te nuirait pas dans tes rapports avec elle. En définitive, elle a plus de folie que de méchanceté.

– Qu’importe, ma mère ! répliqua la jeune fille, si j’ai autant à souffrir de l’une que de l’autre. D’ailleurs, reprit-elle avec exaltation, vous ne savez pas, non, vous ne savez pas. Je voudrais ne rien dire. Je me l’étais promis. Cela m’est impossible : mon cœur déborde. Ce que j’ai fait pour calmer la haine de ma tante et me concilier, sinon ses bonnes grâces, du moins son indifférence, il m’est dur de le confesser. Longtemps je me suis fait violence, j’ai abdiqué toute volonté, j’ai vaincu les révoltes de mon cœur, j’ai été complaisante jusqu’à la bassesse, j’ai été comme une personne morte. Non-seulement j’ai échoué : tous les efforts que j’ai faits ont tourné contre moi. La haine implacable de ma tante a toujours été une véritable roche contre laquelle je me suis en vain fendu la tête.

« Quoi de plus horrible à dire ? elle n’a pas cessé de repousser mes avances et mes caresses comme on recule devant le contact d’un fer rouge. Je ne lui ai pas une seule fois offert mes services que je n’en aie été repoussée avec cette réponse pleine d’aigreur : « Laissez cela, mademoiselle, laissez cela ! est-ce que je ne suis pas faite pour être la domestique de tout le monde ? » Même dans ses moments de bonne humeur, elle ne se relâche jamais dans ce parti pris de m’écraser. A ses yeux, il semble que je ne sois née que pour la honte, le deuil et les larmes. Le poids de tous ses désappointements et de toutes ses humiliations retombe infailliblement sur ma tête. Et mon oncle, ma cousine, la domestique, les commis eux-mêmes, à l’exception du petit Monhomme, tous, par jalousie de lui plaire, affectent de partager son aversion et ses mépris. Au milieu de ces visages hostiles, ma position est affreuse, intolérable. Je donnerais de grand cœur la moitié de ma vie pour en finir !

« Aujourd’hui encore, jour de paix et de conciliation, de l’air le plus soumis, les larmes aux yeux, les mains jointes, je me suis approchée d’elle et lui ai dit : « Ma bonne tante, mon respect pour vous est inaltérable, et vos bienfaits m’inspirent une reconnaissance qui ne peut pas se mesurer. Je vous dis cela entre nous, et vous jure de ne le jamais dire à personne. Ce que je proclamerai volontiers, c’est que je suis mauvaise, même profondément ingrate. Le fait est que je vous suis à charge, que je suis un objet de trouble dans votre famille ; que, sans le vouloir, par suite de ma malheureuse nature, je vous irrite et occasionne en vous des impatiences qui compromettent de plus en plus votre précieuse santé. Je sais tout cela, ma bonne tante, et je suis pénétrée de mes torts, et j’aspire passionnément à y mettre un terme. Vous êtes bonne, généreuse, bienfaisante ; mettez le comble à votre bonté, à votre générosité, à votre bienfaisance, en exauçant la prière que je vous adresse du fond de mon cœur. Qu’une fois par exception le mensonge ne vous inspire pas d’horreur. Par compassion pour vous-même, pour vous débarrasser d’une fille odieuse qui trouble votre repos, abrège vos jours, porte préjudice aux intérêts de votre fille, et mérite toute votre indignation, daignez mentir. Dites, contrairement à ce qui est, que j’ai un bon caractère, que je suis laborieuse, pleine de bonne volonté, qu’on sera content de moi, et demain, ma bonne tante, vous serez délivrée de moi, et demain la paix rentrera dans votre cœur et dans votre maison. Et je vous rendrai mille et mille grâces, et je vous en garderai une reconnaissance éternelle. » Je lui ai dit cela, ma mère, et beaucoup d’autres choses, dans l’attitude d’une femme pieuse devant un crucifix. Je n’ai soulevé que de la colère chez ma tante. Bientôt, furieuse, elle m’a accablée de reproches et d’injures, et m’a chassée de sa présence en menaçant de me battre. Elle m’a déjà battue, et je suis exposée à l’être chaque jour plus audacieusement. Aussi, ma mère, vous le dis-je avec désespoir, malgré une patience héroïque, malgré une résignation de martyre, je ne peux plus y tenir ; mon courage est à bout, et j’en suis venue à ne plus pouvoir répondre ni de ma tête ni de mes actions !… »

Ici la jeune fille s’arrêta pour recommencer à verser des larmes et à sangloter.

Au visage d’Anaïs, à ses traits altérés, à ses larmes, aux élans désespérés de son cœur, Madeleine sentait du moins que sa fille, à tort ou à raison, souffrait horriblement.

« Comment se fait-il, cher ange, lui dit-elle, que tu aies attendu jusqu’aujourd’hui pour me confier tout cela ? Je me doutais bien de quelque chose ; mais, certes, j’étais loin de supposer que tu eusses tant à souffrir.

– Ah ! fit Anaïs en portant la main à ses yeux, que n’ai-je eu la force de me taire aujourd’hui comme je l’ai fait jusqu’à ce jour ? C’est malgré moi que j’ai parlé. Je verserais avec joie tout mon sang pour vous. Je me reproche à l’égal d’un crime la contrainte où je suis d’ajouter mes douleurs aux vôtres. Vous êtes vieille et pauvre, sans avenir, réduite à vivre d’aumônes ; votre tendresse est impuissante, vous ne pouvez absolument rien pour moi : à quoi bon vous déchirer l’âme par la confidence de chagrins que vous ne pouvez soulager ? Ne valait-il pas mieux vous laisser croire que je pouvais continuer de vivre ainsi ? A combien d’inquiétudes stériles n’allez-vous pas être en proie ? O mon Dieu ! ne souffrez-vous pas déjà assez ? Ne le vois-je pas à votre visage ? Vous vivez dans les privations. Laissez-moi vous accabler de tendres reproches. Pourquoi ces mouchoirs, cette épingle, cette bourse ? C’est votre vie même que vous m’offrez en présent ! Je ne puis en supporter l’idée. Vivez d’abord, ma mère, ma tendre mère, vivez ! je vous en conjure ! Votre tendresse est mon unique consolation. Si vous veniez à mourir !… Cette pensée me glace ; j’en ai des éblouissements ; tout mon corps tremble. Si vous mouriez, hélas ! je n’aurais plus rien à espérer en ce monde. Dieu seul sait ce qu’il adviendrait de moi !

– Peuh ! répliqua Madeleine en hochant la tête, quand je mourrais ! le grand mal ! Ça serait un embarras de moins. En attendant, je te répète que c’est un tort de ne pas m’avoir dit ces choses-là plus tôt. Il y a remède à tout. Par exemple, pourquoi ne te marierais-tu pas ?

– Me marier ! s’écria Anaïs avec stupéfaction. Et avec qui donc ? Quel homme voudrait de moi dans l’indigence où je suis ? »

Madeleine se leva et alla prendre sur la console le nécessaire en bois de rose.

« Tiens, dit-elle en le donnant à sa fille, tu m’as tant bouleversée que je ne pensais plus du tout à cela. »

Anaïs ouvrit de grands yeux et resta quelques instants interdite.

« Pour moi ! s’écria-t-elle. D’où vient-il ? qui peut m’offrir un objet de cette valeur ?

– C’est un gage d’amitié que t’offre Bénédict, avec ma permission. »

L’étonnement de la jeune fille redoubla. Un éclair traversa son esprit.

« Je devine, ma mère, dit-elle tristement. Le refus que me commande la probité vous affligera et me navre. Je ne puis encourager des espérances qui ne se réaliseront jamais.

– Jamais ! n’est-ce pas trop dire ? repartit Madeleine avec un sourire triste. Est-ce que par hasard tu serais orgueilleuse ? Prends-y bien garde ! cela te siérait mal. Je ne crois pas que les princes doivent épouser des bergères, ni les reines des gardeurs de dindons ; mais dans le milieu où tu vis, chère enfant, un honnête homme en vaut un autre. D’ailleurs ne va pas oublier que toi-même tu n’es que l’enfant d’une vieille marchande de pommes qui serait morte à la peine sans le bon cœur de l’homme dont tu sembles faire fi. »

Anaïs répondit par des flots de larmes à ces paroles ; elle s’écria :

« O misère ! si vous me méconnaissez, vous qui m’aimez, quelle justice dois-je attendre de ceux qui me haïssent ? De l’orgueil, moi ! Que je sois assez méprisable pour ne pas estimer profondément l’homme qui prend soin de vous !

– Bien, très-bien, pardonne-moi ; mais alors….

– Alors, alors, ce mariage est impossible précisément parce que je n’ai rien. Voulez-vous que par reconnaissance je m’échappe d’un abîme pour me plonger dans un abîme plus profond encore ? La misère m’inspire plus d’horreur que la mort. Hélas ! si je n’ai pas cessé de souffrir depuis la mort de mon pauvre père, que du moins l’expérience serve à me préserver d’un sort pire que celui où je suis !

– Me crois-tu donc assez dénuée de raison pour songer à faire ton malheur ?

– Je vous en supplie, ma mère, ajouta Anaïs en joignant les mains, si vous ne voulez pas redoubler mon désespoir, vous ne me parlerez plus jamais de cela ! »

L’opiniâtreté d’Anaïs remplit Madeleine de confusion.

« A moins que tu n’aimes déjà quelqu’un ? reprit-elle avec inquiétude. Je ne songe qu’à assurer ton avenir. J’approuve d’avance ce que tu décideras. Anselme, l’ami de Bénédict, parlait devant moi du professeur qui te donne des leçons de piano…. »

Anaïs tressaillit ; une sorte de terreur se répandit sur son visage.

« Vous m’effrayez ! dit-elle. Tout se sait donc ! La plus dangereuse de mes blessures se rouvre et saigne. C’est à en perdre l’esprit. Pourquoi me parlez-vous de cela ? Vous ne savez pas le mal que vous me faites. Il est bien vrai que M. Armand, dans le principe m’a montré quelque sympathie. Ses soins discrets pouvaient même passer pour de l’amour. Je m’y suis laissé prendre. Un moment, l’espérance s’est ressaisie de moi. Combien j’étais folle ! Jamais cette plaie ne guérira. Il me croyait de la fortune. Dès qu’il m’a sue pauvre, son respect est devenu de l’impertinence. Il m’a proposé cavalièrement de faire de moi la reine des bals. Il prétendait composer une polka et y mettre mon portrait et mon nom. Il rêvait pour moi la célébrité. De douleur et de colère, j’ai failli tomber morte. Quand je suis revenue à moi, je lui ai tourné le dos et je me suis sauvée dans ma chambre. Depuis ce jour, j’ai refusé de prendre des leçons. Cette histoire a achevé de me rendre la maison odieuse. Ma tante a profité de l’occasion pour me noircir des plus indignes calomnies, et se permettre les injures les plus grossières. Oh ! ne m’en parlez jamais ! Jusqu’à la mort, ce sera ma honte d’avoir pu un seul instant fonder quelque espoir sur cet homme !…. »

Madeleine paraissait aux prises avec des luttes pénibles. A l’égard de sa fille, elle ne savait évidemment à quoi se résoudre. D’ailleurs, peut-être se trouvait-elle réellement dans une complète impuissance.

« Mais, enfin, que prétends-tu ? que veux-tu faire ? dit-elle d’un air désolé. Je t’offre un moyen de salut, et tu sembles résolue à ne pas même vouloir m’entendre. J’espère encore que tu ne m’as pas dit ton dernier mot, et que tu deviendras plus traitable.

– Non, mère, dit la jeune fille résolûment, pas d’illusions ! Puisqu’il le faut, je vous dirai les motifs qui vous défendent d’espérer. M. Bénédict est, sans aucun doute, un excellent homme. Mais épouser un homme qui vous fait la charité, qui verrait toujours en moi la fille d’une mendiante, qui, dans un moment d’humeur, pourrait me le rappeler, s’oublier et m’outrager, je vous le déclare, pour ne pas revenir sur ma résolution, c’est à quoi je ne me résoudrai jamais !

– Jour de Dieu ! s’écria la vieille femme confondue ; que tu t’abuses, ma chère fille ! que tu connais peu le désintéressement de ce garçon ! que tu apprécies mal sa loyauté, sa droiture, son cœur d’or !

– Mère ! mère ! s’écria Anaïs éperdue, priez, priez pour votre malheureuse fille ! que Dieu ait pitié d’elle et qu’il vous accorde de longs jours !… »

Après avoir entendu Madeleine et sa fille, il eût été difficile de ne pas faire cette réflexion : « Qu’il en est des âmes, même des meilleures, comme des étoiles ; à distance, on jurerait qu’elles se touchent ; de près, l’œil se perd dans les abîmes qui les séparent. »

C’est qu’en effet il en est encore des âmes un peu comme des parallèles, des lignes, qui, prolongées à l’infini, ne se rencontrent jamais.

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