Chapitre 11 Semer dans l’argile.
Madeleine n’avait pas jugé à propos de taire la conversation qu’elle avait eue avec sa fille. Elle n’avait caché à Bénédict que ce qui pouvait le décourager, notamment les causes réellement redoutables de l’éloignement d’Anaïs pour lui. Là vieille, d’ailleurs, était loin d’avoir perdu tout espoir. Dans sa conviction, Anaïs et Bénédict étaient faits l’un pour l’autre ; c’était son rêve, sa passion, de les voir unis, et, à coup sûr, elle n’était pas femme, surtout quand il s’agissait du bonheur de sa fille, à se laisser rebuter par un échec.
Toutefois, à la suite de nouvelles tentatives toujours plus vaines, elle commença à s’inquiéter et à craindre que l’opiniâtreté d’Anaïs ne fût invincible. Quoi qu’elle en eût, la pauvre vieille en perdit, sinon de son égalité d’humeur, du moins un peu de sa gaieté. Ce n’est pas tout. Soit qu’elle fût aux prises avec un chagrin dissolvant, soit qu’elle ajoutât à ses privations déjà si rigoureuses, toujours est-il que tout à coup elle déclina avec une rapidité effrayante. Son état de consomption ne pouvait aller plus loin ; au fond de ses orbites, de plus en plus creuses et bistrées, l’œil s’éteignait ; à voir ses reins, on eût dit d’un arc qu’on tend chaque jour davantage ; finalement, les forces l’abandonnaient, et ses jambes se refusaient avec une obstination croissante au besoin d’activité qui la dévorait.
Bientôt, d’intervalle en intervalle, elle fut sujette à de graves accidents. Il arriva que parfois le cœur lui manquait, et qu’elle tombait à terre privée de connaissance.
Bien que Bénédict l’observât avec une sollicitude inquiète, il fut encore quelque temps à connaître la gravité d’un état que Madeleine épuisait le reste de ses forces à dissimuler.
La vérité, pourtant, se fit jour. Un matin, en présence de Bénédict et d’Anselme, la vieille se trouva incapable de soulever son panier. Elle essaya encore de sourire. Au même instant elle porta la main à sa tête, ferma les yeux et s’affaissa comme morte sur une chaise qui se trouvait derrière elle.
Les deux amis, épouvantés, s’empressèrent de lui porter secours. Elle resta près d’un quart d’heure sans mouvement. Quand elle rouvrit les yeux, Bénédict, à force d’instances, la contraignit d’avouer que le même accident lui était déjà arrivé plusieurs fois. En proie aux plus sérieuses alarmes, le jeune homme embrassa sur-le-champ un parti énergique.
« Ah ça, ma bonne femme, dit-il en envisageant Madeleine, j’estime que cette odieuse farce a duré assez longtemps. Vous apprendrez, j’espère, sans surprise, que c’est fait ici de votre autorité. Jusqu’à ce jour, votre fantaisie a été la seule loi, et, par égard pour votre âge, bien que je fusse assailli des plus grandes craintes, je n’ai point trop énergiquement regimbé. Mes craintes sont justifiées, et votre cruauté envers vous-même n’est plus contestable. Vous me permettrez donc d’assumer sur moi le poids d’un gouvernement trop lourd pour vos épaules, et de faire à mon tour le despote. Nous allons voir si je saurai être le maître chez moi…. »
Se tournant vers son ami, Bénédict ajouta :
« Mon cher Anselme, vous m’avez parlé souvent d’un médecin distingué qui se trouve au nombre de vos amis les plus intimes. Voici l’occasion de me le faire connaître. Je ne saurais vous exprimer mon impatience de savoir, une fois pour toutes, à quoi m’en tenir sur l’état de cette vieille têtue, »
Madeleine fit mine de vouloir l’interrompre.
« Pas un mot ! s’écria-t-il. Et, au surplus, ne vous flattez pas ; il y a peut-être plus d’égoïsme dans ma résolution que de sollicitude pour vous. En supposant que je sois capable de vous laisser mourir sans secours, je ne veux pas prendre sur moi la responsabilité de votre mort. On ne sait pas ce qui peut arriver, et je prétends me précautionner contre les accusations dont je pourrais être l’objet…. » Anselme ne se sentait pas moins de sympathie pour Madeleine que d’amitié pour Bénédict. Il sortit presque aussitôt en promettant de revenir le jour même avec son ami le docteur.
A peine seule avec Bénédict, la vieille dit :
« Vous vous inquiétez à tort. Ça ne sera rien. Je n’ai besoin que de repos. Si vous voulez me rendre tout à fait malade, vous n’avez qu’à vous mettre en frais pour moi. Vous n’êtes déjà pas si riche !
– Êtes-vous folle ? repartit le jeune homme. Quand j’en serais réduit à la plus extrême misère, ne devrais-je pas tenter l’impossible pour vous procurer les soulagements qu’exige votre situation ?
– Ta, ta, ta, fit Madeleine, je ne cours aucun danger. Pas de médecin ! J’ai connu un bonhomme qui, à plus de quatre-vingts ans, trottait comme un lapin. On avait coutume de lui demander : « Monsieur Bistorius, comment faites-vous pour vivre si vieux ? » Et lui de répondre : « Défiez-vous des médecins, défiez-vous des médecins ! » J’en dirai autant : pas de médecins. Laissez agir la nature.
– Assez, bonne femme, répliqua tranquillement Bénédict. Vous souffrirez bien qu’une fois par hasard j’en fasse à ma volonté.
– Je vous connais ! s’écria Madeleine. Vous agissez toujours comme si aujourd’hui ne devait jamais avoir de lendemain.
– Qu’est-ce que ça signifie ?
– Ça signifie, répondit Madeleine avec animation, qu’on ne doit pas s’exposer, par une sensibilité hors de saison, à compromettre ses intérêts.
– Il faut apparemment y sacrifier aussi sa vie, n’est-ce pas ? dit Bénédict ironiquement. J’ai raisonné assez souvent avec vous là-dessus pour connaître le fond de votre pensée. L’avenir est tout, le présent n’est rien ; et celui-ci doit être, à votre avis, impitoyablement sacrifié à celui-là. Si ce principe n’est pas radicalement faux, il n’est du moins vrai que dans une certaine mesure ; poussé à l’extrême, il ne vous a menée à rien moins qu’au suicide.
– Des idées ! des idées ! fit Madeleine en haussant les épaules. Je suis vieille et je m’éteins, voilà tout. Prétendre enrayer les effets de la vieillesse, c’est une folie ; autant vaudrait perdre sa peine à mettre un emplâtre sur une jambe de bois.
– Nous allons voir, repartit Bénédict. Votre vieillesse, dans ma conviction, est anticipée ; elle n’est que la conséquence de votre absurde manière de vivre. Or, si ma conviction est fondée, songez combien vous êtes coupable ! Vivre est notre premier devoir. Ruiner son tempérament à plaisir, en vue d’une époque qui ne viendra peut-être jamais, me semble l’effet de l’aberration d’esprit la plus monstrueuse qui puisse se concevoir.
– Je sais ce que je dis. Je ne suis plus qu’une loque inutile ; je ne vaux pas le pain que je mange. Au lieu de risquer à vous mettre sur la paille pour moi, vous feriez mieux d’économiser pour les jours qui viennent.
– Les jours qui viennent ! Viendront-ils seulement ? Pitoyables raisons, ma brave femme. Ne suis-je pas économe ? M’avez-vous vu jamais dépenser un centime mal à propos ? Non ; je tiens l’économie pour une chose salutaire, essentielle ; je ne nie pas qu’il ne faille de la prévoyance, même beaucoup de prévoyance. Mais aussi, d’accord avec tous les hommes de sens, je maintiens qu’il est absurde de n’avoir des yeux que pour le lendemain, de ne se préoccuper exclusivement que de ce lendemain, et, pour l’assurer, de se priver aujourd’hui du nécessaire, d’altérer sa santé, de désorganiser son corps, de l’affaiblir jusqu’à la décrépitude. Le présent, qu’est-ce donc, sinon l’avenir d’un présent passé ? Vous me saturez d’espérances, vous me promettez des délices ineffables ; là-bas, sur le ciel, comme but, vous m’indiquez du doigt des mirages splendides, et, en attendant cette indigestion de joies et de bonheur, vous me privez des secours et des forces dont j’ai besoin pour le voyage ; vous me laissez succomber au beau milieu du chemin sous le poids de la maladie et du désespoir. N’est-ce pas le comble de la dérision ? Que m’importe votre terre promise si je ne dois y parvenir qu’exténué, épuisé, à demi mort sous le fardeau d’un trésor inutile ! N’eût-il pas été plus sûr, plus rationnel, au risque d’écorner ce trésor, de me nourrir et de me vêtir un peu mieux le long de la route ?
– Eh, mon Dieu ! repartit Madeleine, celui qui gaspille son bien ne raisonne pas autrement.
– Est-ce une raison pour suivre l’exemple des avares ?… Mais, je le sais, vous n’en démordrez pas. Votre infirmité, au reste, est celle de bien d’autres. Anselme me parlait précisément d’un vieillard vénérable, au parti duquel vous ne manqueriez pas de vous ranger. Dans les élans de sa philanthropie, il a fondé des sociétés de secours. Sa maladie consiste à exploiter le présent au profit de l’avenir, à capitaliser les fonds qu’il recueille pour renter les générations futures. Au lieu de soulager les membres vivants de l’association, à l’aide de secours efficaces, il ne leur fait que des aumônes à peine suffisantes pour les empêcher de mourir de faim. En revanche, il verse des larmes d’attendrissement en se flattant que nos neveux jouiront d’une aisance merveilleuse, vivront peut-être même au milieu des plaisirs et du luxe de la richesse. Il est en quelque sorte insensible aux maux de ceux qui vivent, et il a des entrailles de père pour ceux qui ne sont pas encore. Cela est incontestablement beau. Je jurerais que son buste en plâtre ornera plus tard le marbre de bien des cheminées. Mais je m’étonne que sa grande âme ne s’alarme pas d’acheter cet honneur au prix de tant de larmes qu’il pourrait sécher, de tant de maux qu’il pourrait guérir.
– Vous arrangez cela à votre manière, dit Madeleine. Ce monsieur a mille fois raison.
– Qu’est-ce que je disais ? reprit Bénédict. N’est-ce pas aussi trop ouvertement mépriser les enseignements de l’Évangile ? Rappelez-vous donc ces paroles : « Considérez les lis des champs comme ils croissent, ils ne travaillent ni ne filent. Cependant je vous déclare que Salomon, même dans toute sa gloire, n’a pas été si paré que l’est un de ces lis. » Et plus loin : « Ne vous inquiétez donc plus, et ne dites point : Que mangerons-nous ? que boirons-nous ? ou : De quoi nous vêtirons-nous ? »
– Oui, oui, répliqua Madeleine d’un air mélancolique, les lis ne travaillent ni ne filent, et ils sont bien vêtus. Mais quant aux hommes, hélas ! l’expérience donne trop souvent tort au bon Dieu. »
Cette réflexion arrêta Bénédict ; il reprit bientôt :
« Aussi, ne dis-je pas qu’il faille prendre cela au pied de la lettre. C’est de l’esprit de ces paroles dont on ne saurait, il me semble, se trop pénétrer. On ne serait pas si souvent victime de craintes exagérées à propos de l’avenir, et tant de gens ne tomberaient pas, sous d’honorables prétextes, dans l’indigne péché d’avarice.
– Continuez, continuez, fit Madeleine. Vous ne m’empêcherez pas de croire, jusqu’au dernier jour de ma vie, qu’il faut savoir souffrir dans le présent pour mériter d’être heureux plus tard. »
Madeleine ne demandait qu’à clore la discussion ; sans le vouloir elle en soulevait une autre.
« Eh, qui donc vous parle de ne pas souffrir ? s’écria Bénédict. Ce que je blâme, ce qui me blesse, c’est la douleur inutile, la douleur que je puis empêcher. Que, de parti pris, on laisse aujourd’hui souffrir un misérable dans le but de lui faire trouver le jour de demain plus doux, voilà ce que je ne comprends pas. M’est avis qu’on doit soulager ceux qui souffrent quand on peut, et autant qu’on peut. Nous n’avons pas le droit de mesurer la douleur à nos semblables. Nous sommes, d’ailleurs, hors d’état d’apprécier la somme de leur patience et de leurs forces. Prenons votre fille pour exemple : je suppose, comme d’aucuns le prétendent, que vous soyez avare, que vous cachiez de l’argent dans votre paillasse ou dans vos bas, que vous soyez finalement en mesure d’arracher votre enfant du milieu où elle languit et se meurt ; eh bien, ma brave femme, en admettant cela, quand même vous aimeriez votre fille plus encore que vous ne l’aimez ; quand même vous ne la laisseriez pâtir que par principe, dans la conviction de lui assurer un brillant avenir, en toute franchise je ne saurais décider si vous êtes plus absurde ou plus folle qu’abominable et odieuse. Qui vous dit que votre fille malade aura le temps d’attendre qu’il vous plaise de la guérir ? qui vous assure que le désespoir ne troublera pas sa raison ? qui vous dit quelle ne succombera pas juste la veille des beaux jours que vous lui préparez ? Jugeriez-vous votre fille d’après vous ? Cela ne peut être. Vous savez bien qu’elle n’a pas vécu comme vous ; qu’elle n’a ni votre raison, ni vos idées, ni votre expérience, ni votre cuirasse d’insensibilité ; que ce qui ne serait pour vous qu’une piqûre d’épingle, peut être pour elle un coup de couteau.
« Aussi, vous le dirai-je sincèrement, si j’ai pu prêter l’oreille aux commérages de vos anciennes voisines et de votre belle-sœur, conserver quelque temps des doutes sur votre pauvreté, je n’ai pas eu besoin, pour me former une conviction définitive, d’autre preuve que celle de votre inertie vis-à-vis d’Anaïs. Vous l’aimez, j’en suis certain ; vous savez jusqu’à quel point elle est malheureuse ; de toute évidence il faut donc, pour que vous la laissiez, selon sa propre expression, sur ce chevalet de torture, que vous soyez dans une complète impuissance de faire autrement, que vous-même en soyez réduite au dénûment le plus absolu…. »
Madeleine semblait rêver ; elle releva tout à coup la tête.
« Bah ! fit-elle, ma fille est plus forte que vous ne l’imaginez. Elle est de bonne race. Ne craignez pas que le courage et la patience lui fassent jamais défaut. Quelques épreuves hâteront sa maturité. Vous le verrez, elle en sortira à son honneur, femme solide et pleine d’expérience pour faire le bonheur de son mari et élever dignement ses enfants…. »
Bénédict s’étonna à la fin du peu d’impression qu’il faisait sur elle. Bien d’autres n’en eussent pas été surpris. Mais il n’avait pas sans doute encore assez vécu pour reconnaître, qu’à l’âge de Madeleine, on ne change volontiers ni de caractère, ni d’opinion, ni de règle de conduite.
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