Chapitre 12 Douloureux pronostics.
Anselme, selon sa promesse, revint dans l’après-midi. Le jeune docteur dont il était accompagné avait, outre une physionomie très-intelligente, un extérieur des plus simples et des plus modestes. La malade fut de sa part l’objet d’un consciencieux examen. Il l’accabla de questions. Quelques réponses évasives n’apaisèrent pas sa curiosité. Après avoir observé les symptômes extérieurs, et s’être fait rendre un compte exact des défaillances réitérées de la vieille, il voulut savoir, jusque dans les moindres détails, à quoi elle employait ses journées, et comment elle se nourrissait.
Celle-ci, impitoyablement trahie par les témoignages de Bénédict et d’Anselme, dut bientôt mettre de côté les subterfuges et répondre catégoriquement.
A diverses reprises, le jeune médecin hocha la tête.
Il passa ensuite dans la pièce du fond avec les deux amis. Bénédict, inquiet, haletant, le supplia de dire toute la vérité.
« Je dois vous déclarer, répliqua le docteur, que, dans mon opinion, à moins d’un miracle, cette femme est perdue. »
Bénédict, portant les mains à son visage, étouffa un cri déchirant.
« Elle n’avoue que quarante-six ans, continua le docteur, et sa face ridée, la faiblesse de ses organes, en annoncent soixante-dix. Des fatigues excessives et les privations ont produit à la longue ce résultat. Elle meurt littéralement d’inanition.
– Ah ! fit Bénédict, que de fois je lui ai fait la guerre au sujet de sa désastreuse sobriété !
– Je ne mets pas cela en doute. Le cas de cette femme n’est malheureusement pas rare. La crainte exagérée de l’avenir constitue une véritable maladie. Je n’exerce que depuis peu d’années ; eh bien, je ne saurais dire combien j’ai déjà vu de gens dans l’aisance se laisser mourir du même mal.
– Et vous pensez qu’en la contraignant à se reposer, à se nourrir ?… reprit Bénédict d’une voix altérée.
– La seule chose qu’il soit en mon pouvoir de répondre, c’est qu’on peut faire traîner cette bonne femme longtemps ainsi. Vous est-elle parente ?
– Supposez, monsieur, qu’elle est ma mère, répondit aussitôt Bénédict.
– Un repos absolu, de très-bons aliments, dont il faudra déterminer la mesure au jour le jour, peuvent sinon la sauver, du moins prolonger beaucoup sa vie. Quelqu’un sera nécessaire auprès d’elle pour veiller à ce qu’elle ne s’écarte pas d’un iota de mes prescriptions. Ce sera long et coûteux, je vous en préviens.
– Il n’importe !
– Vous n’êtes pas riche ? vous êtes sculpteur en bois, si j’ai bien entendu ?
– Il n’importe, monsieur. Je ne vous demande qu’une chose, une grâce, celle de me promettre que vous lui donnerez vos soins, que vous ne vous lasserez pas.
– Anselme m’a parlé de vous comme de son meilleur ami ; comptez sur moi comme sur vous-même. Le cas est d’ailleurs curieux, il m’intéresse. Il rafraîchira du moins ma mémoire, s’il n’ajoute rien à mes observations…. »
Après le départ du docteur, Bénédict eut à soutenir une nouvelle lutte avec Madeleine. Quand il parla d’un traitement, d’un régime, d’une garde, la vieille l’envisagea avec stupeur, et lui demanda si décidément il avait perdu la raison. Toute bouleversée en comprenant qu’il parlait sérieusement, elle entreprit de le raisonner, et finalement se fâcha. Bénédict attendit tranquillement la fin de l’orage ; il dit alors avec un calme de glace :
« Ma bonne femme, cette colère est absolument inutile. Votre volonté se brisera contre la mienne. Vous aurez désormais ma chambre pour prison, et je vous préviens que vous n’en sortirez que morte ou guérie.
– Comment, votre chambre ! s’écria Madeleine qui n’en croyait pas ses oreilles ; mais où coucherez-vous ?
– Sur mon divan, dans la chambre à côté. On dressera près de vous un lit de sangle pour votre garde, ou mieux pour votre geôlière.
– Vous voulez donc me faire mourir de chagrin ? demanda la vieille hors d’elle-même. Mais vous n’avez plus d’économies ! mais vous avez des dettes ! Il faut avoir perdu complètement l’esprit pour courir ainsi à sa ruine.
– Cela me regarde.
– Encore une fois, et de l’argent ?
– J’en trouverai.
– Et vous comptez bonnement que je vais me laisser faire ?
– Certes, répliqua fermement Bénédict ; vous obéirez, ou je vous envoie mourir à l’hôpital…. Je sors avec Anselme pour chercher ce qu’il faut. Qu’en rentrant je vous trouve au lit…. »
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